Un dernier pétale
18 avril 2026. Je reçois une lettre étrange dans ma boite aux lettres. Etrange car, habituellement, je ne reçois pas de courrier. Etrange car je suis isolé dans un petit village perdu au milieu de la campagne, au fond d'une petite allée qu'aucune carte du pays n'a un jour inscrit sur sa page. Et cette enveloppe tout à fait ordinaire ne porte pas de timbre. On est venu jusqu'à ma porte pour me la déposer. Mais ce qu'il y a d'encore plus étrange, c'est cette absence d'indice sur la provenance de cette lettre. L'enveloppe n'était que blanche, à l'exception d'une écriture que je n'arrive pas à déchiffrer. Ma vision devient subitement flou si je m'y attarde. La fatigue sûrement. Mais je suis persuadé qu'elle m'est adressé.
Toujours à l'affut du moindre indice, à deviner le contenant, je rentre chez moi et m'installe dans mon canapé. Je décolle délicatement le rabat et une légère odeur teinté de fleur m'arrive au visage. Il n'y avait qu'une simple lettre, accompagnée de deux pétales colorés d'un dégradé de violet puis de mauve. La lettre était une feuille tout ce qu'il y a de plus vierge. Cependant, je remarquais après un coup, une simple ligne de texte, comme si elle s'était rédigée seule au centre de la page. Une adresse. Mais celle-ci m'est inconnu. Je pourrai réfléchir à quel lieu elle correspondait, m'intéresser suffisament pour comprendre pourquoi ce courrier m'est parvenu. Je pourrai également et tout simplement ne pas y prêter attention et la jeter. Mais je fais tout autre chose et instinctivement, je partais en direction du lieu qui m'est indiqué.
Après un trajet que je ne saurai déterminer, ni même le temps qu'il m'a fallu pour le parcourir, je me retrouve au milieu de la campagne. Les hautes herbes m'entourent tel une mer végétale et je me sens immergé jusqu'à la taille. Aucun chemin pour m'aider à traverser. Mais malgré cette vaste étendu verte, j'aperçois ma destination. Une demeure perdue au milieu de ce rien, plus éloignée de la civilisation que ma propre maison. Elle est construite avec des murs blancs qui réfléchisse la lumière sans difficulté, à l'instar d'une source naturelle qui me guide au milieu de ce rien. En m'approchant, j'aperçois que ces murs sont contrastés par le violet de la porte, des fenêtres ainsi que celui du toit. Une couleur similaire à celle des pétales de la lettre, tout comme le blanc du papier reflettait celui des murs. C'est une association stupide qui pourtant, semblait en tout point correspondre. En contournant la maison, j'arrive sous un porche de vieux bois noir sculpté me permettant de me mettre à l'ombre. Je remarque alors que celui-ci, ainsi que toute la propriété, est construit sur un bord de falaise. Là, seulement deux mètres derrière elle, se trouve une pente abrupte, menant à une forêt de bois mort. Un bois ressemblant à celui sur lequel je me tenais. Pas âme qui vive en contrebas. Pas même un son, comme si le vent refusait de pénétrer dans ce lieu lugubre. Juste la mort figée dans le temps. Un frisson me parcours l'échine et je reviens sur mes pas, sans pour autant lâcher ce lieu sinistre du regard.
Je tends la main vers la pognée qui semble avoir été poli il y a peu. J'agrippe ce bouton doré et la tourne délicatement. Mais rien ne se passe. Je force plusieurs fois, avant d'abandonner l'idée de pénétrer à l'intérieur. Je m'écarte de l'entrée et espère voir quelque chose à travers les carreaux. Mais rien non plus. Les vitres sont opaques. C'est alors que la porte fini par s'ouvrir d'elle-même, m'invitant à entrer chez elle. Je me dirige sans crainte et me retrouve dans un lieu gris et poussiéreux. Tout est inhospitalier, voire abandonné. Mais malgré cet accueil acrimonieux, je ressens à l'inverse de la douceur couplé à de la nostalgie. Je suis chez ma grand-mère. Comment ne l'ai-je pas deviné plus tôt ? Bien qu'elle soit décédé depuis plus d'un an, je ne l'avais jamais oublié. Et pourtant, ce lieu me témoigne le contraire, comme si ce que je vois actuellement reflète ma mémoire.
Je m'avance prudemment dans cette maison. Plus personne n'y vit depuis un long moment. Seul les souvenirs restent. Chaque pièce me témoigne d'un moment de ma vie que j'ai partagé avec elle, tout aussi beau les uns que les autres. Mais un courant d'air vient m'interrompre. La porte d'entrée claque, une fois, deux fois, puis trois, chacun précédé par le soufflement du vent qui parcours la maison pour me caresser le visage. Je me retourne alors et je me retrouve face à quelques pétales qui jonchent le sol. Les mêmes que ceux présent dans l'enveloppe. L'environnement semble avoir perdu ses couleurs, les pétales étant les seuls à pouvoir exprimer la vie. Un énième courant d'air vient à moi, la porte se tape encore contre l'encadrement et de nouveaux pétales surgissent et se rapprochent de mes chaussures. L'environnement est similaire mais l'ambiance n'est plus le même. Je ne sais dire pourquoi, mais la nostalgie commence à se transformer en inquiétude. J'ai été accueilli timidement par la maison, mais il semble que je ne suis plus le bienvenu dans ces lieux. J'avance avec précaution, alternant mon regard entre la sortie et les pétales qui glissent dans ma direction à chaque brise. Pour l'instant, rien n'est censé m'effrayer. Mais en marchant sur quelques pétales, j'ai cette sensation d'être déséquilibré. Le sol est soudainement instable et à ce moment, je comprends que le danger se tapis sous le plancher. C'est alors que le vent souffle plus brusquement. On ne parle plus ici d'une brise, mais d'une force assez robuste pour appliquer du poids sur mon corps. Pourtant, ce n'est pas le vent, mais quelque chose d'autre qui me fait chavirer. Quelque chose qui vient d'en dessous. Paniqué, je regarde au sol et je remarque ma jambe entourée de pétales et qui s'enfonce lentement dans le plancher. Avec énergie, je la retire et recule d'un pas. En réalité, rien ne m'agrippait. J'ai plutôt la sensation que j'extirpais ma jambe de la terre. Le vent souffle plus fort encore, tout comme la porte d'entrée, plus bruyante. Et là, je vois avec stupeur que les pétales se multiplient. Chacun en cachant deux, cinq, peut-être même une dizaine ! Il n'y a rien de naturel dans tout cela.
Je fixe la porte de cette pièce, prend un peu d'élan et saute par dessus le tas violet qui rampait jusqu'alors. Mais c'était sans compter ce souffle naturel qui me ralentis et m'empêche d'atteindre pleinement mon but. Seulement, en atterissant, je ressens un souffle léger, venant cette fois-ci se glisser sur ma nuque. Et comme je le crains, les pétales me rattrapent et frôlent mes talons. Je manque de basculer en arrière mais je me rattrape et m'éloigne. Et à peine ai-je le temps de faire un pas en avant que le souffle vient cette fois-ci de ma droite, apportant elle aussi un claquement de bois et d'un flot de pétale. Je dois absolument sortir d'ici. Je m'élance en direction de l'entrée. Mais quelque chose comprend mon idée de fuite et de là démarre un tourment de courant d'air qui se transforme peu à peu en un enchaînement de bourrasque. Chaque souffle me déstabilise et fait jaillir de plus en plus de ces malédictions violettes. Il commence à en sortir des pièces adjacentes puis des meubles, des tiroirs et même des tableaux. C'en est trop, je suis acculé, et comme redouté, je finis par être projeté contre un mur. Les pétales présent sur le mur commencent à m'aspirer. Je m'accroche à un meuble pour me hisser mais je trébuche par la suite. Me voilà à plat ventre, écroulé sur ce qui semble être le début de tapis floral. Mon corps s'alourdit et il m'est difficile de me relever. J'y parviens néanmoins et reprends mon souffle et mes esprits. Le calme est légèrement revenu, mais le danger plane. Je suis actuellement la proie d'un fauve qui se camouffle mais qui restera à jamais invisible, même lorsque je serai entre ses griffes. Les salles ne sont désormais qu'un amas de fleurs mauves qui se déplace furtivement vers moi. Et pourtant, malgré leur nombre colossal, ils continuent d'en émaner de se multiplier, discrètement. À quelques mètres se trouve l'entrée de cette demeure maudite. À peine mon regard se pose sur elle que la porte se met à claquer, de plus en plus vite. J'engage ma course pour la rejoindre et mettre fin à tout ceci. Mais la nature ne me laisse pas faire et me hurle de nouvelles bourrasque, tentant de me faire tomber pour m'achever. Et elle y arrive. À seulement un mètre de la porte, je me sens glisser vers l'arrière. Mes pieds sont pris dans ce violet mouvant. Je me débat et commence à crier, à hurler pour me donner je ne sais quel force, peut-être même pour recevoir de l'aide. Dans ce moment, je suis prêt à n'importe quoi pour me sortir de cet enfer. Je réussi tant bien que mal à m'accrocher à cette porte démoniaque, l'empêchant de continuer son vacarme incessant. J'enfonce mes ongles dans le bois pour m'empêcher de m'enfoncer plus bas que terre. Et par je ne sais quel miracle, par la seule force de mes bras, je m'extrais de ce cauchemar et me porte jusqu'à l'extérieur. Je roule sur le plancher de bois et la porte se referme délicatement derrière moi. Tout semble redevenu normal. Je suis essouflé, épuisé. Mes muscles me font mal et je ferme les yeux pour prendre un peu de repos. À ce moment, il n'y a plus que le calme, un vent agréable qui me borde de douceur, rien à voir avec celui que j'ai rencontré à l'intérieur. Maintenant, il n'y a que la paix.
Je ne sais pas combien de temps je suis resté là. Mais il me semble m'être assoupi. Car en effet, je suis interpellé par le chant d'un oiseau. J'entrouve une paupière et y distingue très légèrement le volatile sur l'une des rambardes. Je me relève doucement pour ne pas l'effrayer et m'approche de lui. Il s'agit d'une perruche, ressemblant étrangement à celle de ma grand-mère qui la surnomait "La plume". Par chance, elle ne me craint pas et je peux tendre l'index vers elle pour la caresser. Est-ce la perruche de feu ma grand-mère ? L'avait-on délibérément laissé là ? Je ne pouvais me poser plus de question car la voilà qui s'envole. Par ma faute ? Non. Car à ma gauche, un grognement surgit. Un sanglier, aussi noir que le bois du porche, se tient face à moi. Je ne l'ai pas entendu et ne lui ai rien fait non plus. Pourtant, je ressens un nouveau danger et il ne tarde pas à me charger. J'arrive in-extremis à l'esquiver, mais il a soudainement disparu. Je ne comprends pas ce qu'il se passe, mais cet évènement se reproduit quelques secondes plus tard. Le même animal, le poil cendré et toujours cette férocité, mais plus rapide cette fois. Et bien que j'arrive à l'éviter de nouveau, je perds l'équilibre et tombe dos à la porte d'entrée. L'animal apparait encore une fois. Une dernière fois. Face à moi. Je suis fatigué, je n'arrive pas à me relever et mon adversaire ne me laisse aucune chance. Il charge et pris de peur, je ferme les yeux et me protège en plaçant mes mains de manière à créer un bouclier. Mais le choc ne vient pas. J'ouvre les yeux et le sanglier a disparu. Enfin, presque. Devant moi se trouve ce qui semble être sa peau. Toujours couvert de fourure, elle semble avoir été retiré de l'animal en question. Ou plutôt évidé. Mais nettoyer aussi, car il n'y avait aucune trace de sang près de moi, ni sur ce que je tiens dans les mains. Mon regard se plonge alors dans les orbites vides de ce qui reste de l'animal. Une sensation étrange m'accable et je suis transporté dans mes souvenirs les plus lointains.
Je me revois, tout jeune à jouer avec ma grand-mère dans cette maison, courir comme n'importe quel enfant joyeux, jouer avec son chat Nestor. Les rires résonnent entre les murs. La lumière chaleureuse du soleil colorent cette maison de mes vacances d'été. Un orange d'automne pigmenté par les peintures aux couleurs diverses que son mari puis son fils lui peignaient. Je ressens les plats qu'elle mijotait, la douceur des draps, le parfum qu'elle aimait porter. Et j'entends sa voix. Une voix que je n'avais pas entendu depuis plus d'un an et qui m'apporte du réconfort. Pourtant, cette voix s'échappe et je me retrouve dans le noir le plus abyssal. Tout a disparu, laissant un vide glacial m'envahir. La tristesse surgit et je me remémore les derniers moments. Je me remémore, la fin.
Un appel de ma famille qui m'annonce la terrible nouvelle. Celle d'une hospitalisation qui n'allait qu'aggraver les choses. Celle du début d'une période douloureuse et qui n'en finissait plus. Je me suis disputé avec mon entourage pour ensuite m'éloigner et finir isolé. Je n'ai soutenu personne dans cette épreuve. Ni ma famille, ni elle. Jusqu'au jour où son jugement dernier arriva. Ce moment, je ne le lie qu'à un son. Celui des cloches de l'église qui sonnent sans cesse, me rappelant avec violence ce terrible destin. L'un des moments les plus douloureux de mon existence. Elle qui nous apprenait à sourire, à rire et à vivre. Elle qui trouvait toujours du positif quitte à se voiler la face, tant que le bonheur émergeait et nous permettait d'avancer. Ce dernier jour pour lui dire au revoir, j'ai fait tout le contraire. Devant l'hôtel de cérémonie d'adieu et même lorsque nous avons déposé le cercueil au fond de la fosse parmi les pétales mauves que je lui adressé. Je n'ai jamais autant haït le monde. Je n'ai jamais autant ressenti d'animosité envers ce que l'on pourrait juger de dieu. Et cette peine n'est jamais partie. Car en réalité, nos aux revoirs n'étaient qu'à sens unique.
Ces pensées me tourmentent, m'agressent et me persécutent. Elle ne peuvent disparaître. Car si jamais je pense être passé à autre chose, elles reviennent de plus belle. C'est un harcèlement que je m'inflige sans cesse. Un trauma, un fardeau que je porte quotidiennement. Une cicatrice que je ne fais qu'ouvrir indéfiniment pour y découvrir une vérité et me mener à un calme intérieur.
"Pourquoi n'es-tu pas venu ? " me questionne le souvenir de sa voix.
J'aimerai dire que je ne sais pas. Trouver les mêmes excuses que je donnais à ceux qui étaient à son chevet. Mais la réalité, c'est la peur. J'ai fui comme un lâche. Elle qui donnait sa vie pour me faire plaisir. Elle qui avait été si aimante. Je n'ai même pas pu lui accorder une minute. Juste une. Et au plus profond de moi je connais la raison. Lors de nos derniers instants, nous poussons et repoussons l'inévitable pour partir sans regret. Jusqu'au bout nous échappons au toucher mortel de la sombre faucheuse. Certains l'accueillent, d'autres la fuient. Mais jamais nous gagnerons. Et pourtant je voulais croire en elle. Car si je n'y allais pas, si elle ne pouvait me dire au revoir une dernière fois, elle ne pouvait pas partir, pas vrai ? Alors j'ai fui jusqu'au dernier grain du sablier de sa vie, tandis que elle m'attendait souffrante mais patiemment. Car jusqu'au bout elle a cru en moi, en ce que j'étais. Mais moi, j'ai cru en l'impossible. Et j'ai râté ces derniers instant. J'aurai pu la rendre heureuse une dernière fois, la laisser partir librement et mettre fin à tout ceci. J'aurai pu partager un dernier souvenir, qui aurait probablement tout aussi beau que douloureux. Mais aujourd'hui je ne ressens que de la déception, une amertume, un sentiment d'inachevé.
Je sens glisser en arrière. Le regard toujours fixé dans ce vide, je comprends tout de même que ces maudites pétales ont réussi à se glisser sous la porte. Mais je ne fais rien. Par abandon ? Par rédemption ? Pas même jusqu'à la fin je ne saurai répondre à cette question.
Grand-mère, est-ce toi ? Agis-tu par rancoeur ? Ou est-ce une manière de nous dire véritablement au revoir ? Je repose la peau de l'animal, reste à genou et ferme les yeux. Une larme de joie, une autre de tristesse. Avant de partir, je ne veux garder que nos moments. Je veux te rejoindre sans regret. L'apiration est lente et sans douleur. Me permettant de retracer chaque moment vécus.
Bonjour, au revoir, je ne sais pas. Mais tout ce que je peux te dire une dernière fois, avant qu'il n'y ait plus rien, c'est "Je t'aime".

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