La montre de Freddie
À la tombée de la nuit, le Pavillon des Cèdres s’éteignait toujours dans la même ambiance feutrée. Les couloirs perdaient leur agitation, les voix se faisaient rares, et il ne restait bientôt plus que le froissement des draps et la respiration des corps fatigués de ses pensionnaires.
C’est à ce moment qu’Alice commençait généralement sa tournée d’inspection. Dans la première chambre, Monsieur Caron s’assoupissait toujours avant son arrivée. Elle éteignait sa radio et vérifiait son pilulier, puis allumait sa veilleuse pour diffuser une lumière orangée qui ne touchait que les murs. Elle restait toujours un peu plus longtemps dans celle de Madame Lefèvre, avec laquelle elle bavardait de ses arrière-petits-enfants en buvant une camomille. Les chambres se succédaient ensuite, chacune avec ses propres rituels et la même attention dans les gestes.
Tout le personnel soignant ne prodiguait pas le même soin à ses résidents, mais Alice mettait un point d’honneur à leur apporter ce que la vie leur avait retiré : une famille présente et aimante, ou bien seulement une oreille attentive pour se confier ou se plaindre. Elle savait déterminer ceux qui avaient besoin qu’on leur parle, et à l’inverse ceux qui préféraient qu’on ne dise rien. Bien sûr, il y en avait toujours qui ne répondaient à aucune de ces deux règles, et elle en eut justement un exemple sous les yeux lorsque, ce soir-là, elle sortit de la chambre de Monsieur Hervé.
Au bout du couloir, la doyenne du pavillon errait devant une porte qui n’était pas la sienne, le gilet mal boutonné et la mine conspiratrice. Dans ses yeux brillait cette lueur familière et inextinguible qui ne la quittait jamais, à mi-chemin entre l’amusement et la provocation.
— Vous essayez encore de faire le mur, Agnès ?
La vieille femme sursauta comme une enfant prise en faute.
— Oh, ça va, je veux juste papoter un peu. Je suis pas en train d’aller en boîte !
Alice sourit doucement, puis posa une main légère sur son bras pour l’inciter à la suivre.
— Marie dort déjà. Vous la verrez demain, d’accord ?
La convaincre ne fut pas aisé, mais elle y parvenait toujours. Que ce soit en négociant, en plaisantant ou en feignant de céder, la doyenne finissait toujours par regagner sa chambre en ronchonnant, avant de lui souhaiter bonne nuit comme s’il s’agissait là de son propre rituel.
Ce n’est qu’après l’avoir raccompagné qu’Alice s’autorisa enfin un repos bien mérité, son regard perdu sur la lune qui brillait derrière les fenêtres. Elle glissa machinalement la main dans la poche de sa blouse, mais le contact froid du métal qu’elle y trouva suffit à faire vaciller l’illusion d’une soirée ordinaire. Car contrairement à d’habitude, il y avait une chambre qu’elle n’avait pas visitée ce soir. Une chambre qui avait perdu son occupant le matin même et dont elle avait découvert le corps, décédé des suites de complications respiratoires.
Comme à chaque fois qu’elle faisait face à la disparition de l’un des pensionnaires, Alice se dirigea vers ce qu’elle avait nommé « le sanctuaire », une petite pièce oubliée de tous au fond du couloir principal. Elle y entra le cœur lourd, puis sortit la montre de sa poche pour la déposer sur l’étagère. Là, elle avait rassemblé les objets des défunts que personne n’était jamais venu réclamer : une photographie cornée, un chapelet aux perles lisses, un trousseau de clés, et désormais une montre… les dernières traces de ceux qui étaient partis dans l’ombre de la solitude.
Freddie était le septième résident qu’elle perdait depuis son arrivée. Sept absences qui l’avaient toutes frappée différemment, mais avec le même choc. Car ils n’avaient pas seulement été des personnes dont elle avait eu la charge, ils avaient été sa famille. Chacun l’avait marquée par ses paroles ou par sa manière d’être au monde, au point qu’elle avait fini par leur créer ce lieu. Non pas pour leur rendre hommage, mais dans l’espoir que quelqu’un réclame un jour l’un de ces objets.
De retour dans le couloir, Alice remarqua qu’une chambre était restée allumée de l’autre côté – celle d’Edgard Van Huren, son pensionnaire favori. Elle ne le visitait jamais le soir, il n’aimait pas cela. Il préférait les entretiens au chant du coq autour d’un bon café noir, raison pour laquelle elle préférait de loin travailler du matin. Ce soir, pourtant… Ce soir, l’envie irrépressible d’aller lui parler fut plus forte que la raison. Elle s’approcha de la porte entrebâillée, puis frappa doucement.
— Entrez.
Elle s’exécuta, assez pour voir le plus ancien de leurs résidents tourner la tête vers elle et la regarder sans surprise par-dessus ses lunettes rondes. Du haut de ses quatre-vingt-huit ans, il ressemblait à un vieux sage avec son carnet vissé dans une main et un stylo dans l’autre. Un cadeau qu’elle lui avait offert à la mort de sa femme deux ans plus tôt, et qu’il remplissait jour après jour sans jamais en partager une seule ligne.
Depuis lors, Edgard avait vu les visites de ses proches se raréfier jusqu’à disparaître complètement. Des enfants qui n’avaient plus le temps de venir le voir ou de l’appeler, des petits-enfants qui ne connaissaient même pas son existence… Le lot d’un bon nombre de ses pairs, mais Alice était d’autant plus touchée par sa situation qu’il était celui qui s’était le plus isolé après cela. Il n’acceptait plus que sa présence à elle, très probablement parce qu’elle était la seule à encore supporter ses airs bourrus, ses critiques incessantes et ses longues digressions philosophiques.
— Je me doutais que tu viendrais.
La boule au ventre, Alice referma la porte derrière elle. Elle traversa la chambre pour s’asseoir sur le fauteuil placé près du lit, et un silence dense mais familier s’installa aussitôt. Edgard referma son carnet et le laissa retomber sur ses cuisses, puis ôta ses lunettes pour mieux l’observer.
— C’est Freddie, c’est ça ?
Le prénom seul suffit à la faire tressaillir, et elle hocha la tête avec affliction.
— Je suis désolée, Edgard. Je sais que vous étiez amis, avant…
— Tu sais qu’on ne l’était plus, surtout.
— Oui…
Sans y penser vraiment, Alice se releva pour vérifier sa perfusion. Elle n’en avait pourtant aucune raison, mais ce geste lui permit de contenir des émotions qu’elle contrôlait d’ordinaire bien mieux. Ce n’était pas seulement la mort de Freddie qui l’attristait, mais l’impact qu’elle aurait sur Edgard. Parce qu’il avait beau s’en défendre, elle savait que Freddie n’avait jamais cessé de compter pour lui. Aucun d’entre eux n’avait jamais voulu évoquer la querelle qui les avait éloignés, mais ils étaient toujours restés l’un pour l’autre cette présence unique qu’ils avaient conservée dans leurs pensées.
— Il est mort…
La phrase tomba sans colère et sans plainte, simplement comme un constat posé sur la table. Edgard accompagna ses paroles d’un soupir, et elle souffla à son tour pour se donner du courage.
— Il est retourné auprès de Dieu, affirma-t-elle.
Un rire bref et sans joie résonna dans la chambre.
— Ah, Dieu… ! S’il existait, on ne se sentirait pas si seul de notre vivant, si ?
Souriant avec patience, Alice ajusta délicatement le cathéter planté au dos de sa main. Il grimaça en réponse d’un air théâtral, plus par malice que par douleur véritable.
— Dieu est présent pour ceux qui croient comme pour ceux qui ne croient pas, Edgard, répondit-elle avec douceur. Mais il ne peut pas aider celui qui refuse de l’être. Freddie se sentait peut-être seul, mais il ne l’était pas. Il est mort dans l’étreinte de Dieu.
Edgard ne lui répondit jamais, se contentant de remettre en place son drap et de lisser un pli inutile. Une quinte de toux le prit ensuite, et elle abandonna l’idée d’obtenir un retour pour l’aider à se redresser.
— Attendez, ne forcez pas trop.
Attrapant le masque sur la table de nuit, elle le raccorda au petit appareil placé tout à côté. Le bruit régulier de la nébulisation s’installa dans la chambre, et elle plaça avec précaution le masque sur son visage.
— Respirez calmement. Prenez votre temps.
Les yeux clos, il obéit et laissa l’air chargé de vapeur envahir ses poumons. Elle resta debout près du lit, attentive au rythme de sa respiration et comptant mentalement les inspirations comme elle le faisait à chaque fois. Sa toux s’apaisa peu à peu, et ses épaules se détendirent enfin.
— Voilà… murmura-t-elle en retirant l’appareil. Ça va mieux ?
Il se laissa retomber contre l’oreiller, épuisé mais apaisé.
— Oui, finit-il par lâcher. Merci.
Elle acquiesça en silence, ses doigts s’attardant une seconde de trop sur sa main comme pour s’assurer qu’il était toujours là. Il comprit bien vite son trouble, et tout aussi rapidement, l’envie de la moquer se confronta à celle de la réconforter.
— Tout va bien, Alice.
— Je sais, rétorqua-t-elle pour se reprendre. Vous êtes trop borné pour mourir comme ça.
Il esquissa un sourire en coin, puis reporta son attention sur la couverture en cuir du carnet qui n’avait pas quitté ses cuisses. Alice se rassit sur le fauteuil, les mains jointes sur ses genoux.
— Tu te souviens quand tu me l’as offert ?
— Oui.
— Tu m’avais dit que c’était pour que je me sente moins seul.
Elle hocha la tête avec conviction, se remémorant ce jour avec une parfaite clarté.
— Tu avais l’air si sûre de toi ce jour-là.
— Je voulais vous aider.
Ses traits s’étirèrent d’une étrange émotion.
— Et tu m’as aidé, à ta manière.
La gêne grimpa en flèche jusqu’à ses joues. Elle baissa instinctivement la tête d’humilité, tout en sentant poindre cette fierté secrète qui l’avait toujours habitée. C’était pour cela qu’elle avait choisi ce métier : être là pour ceux qui n’avaient plus personne. Leur offrir sa présence, et, quand ils ne la voulaient pas, quelque chose qui les aide à supporter ce qu’ils ne pouvaient pas changer.
D’un geste du doigt, elle désigna le carnet.
— Vous ne voulez toujours pas me dire ce qu’il y a là-dedans ?
— Toute ma vie, voilà ce qu’il y a dedans.
Prise de court, Alice eut un léger mouvement de recul. Jamais Edgard n’avait pris le soin de répondre sérieusement à cette question, et encore moins avec une telle sincérité dans la voix. À tel point qu’elle mit bien plusieurs secondes à trouver ses mots.
— Vous… Vous n’avez jamais voulu en parler.
— C’est vrai, confirma-t-il. Mais ce soir, tout a changé.
— Qu’est-ce qui a changé ?
Il releva la tête vers elle, un sourire triste accroché aux lèvres.
— Il est mort.
Sa réponse resta suspendue entre eux, et la poitrine d’Alice se serra. Elle ouvrit la bouche puis la referma aussitôt, incapable de trouver une parole réconfortante qui ne sonnerait pas creux. Quelque chose venait de se rompre en lui, et elle pouvait sentir que ce n’était pas seulement le fil qui le reliait à Freddie mais quelque chose de plus profond encore.
Détournant le regard, Edgard posa les mains sur son carnet comme pour l’ancrer à lui. Ses traits s’étaient figés, mais sa voix, quand il parla de nouveau, ne tremblait pas.
— Un acte vaut plus que de longues paroles, non ?
Il lui tendit le carnet sans plus de cérémonie, et Alice s’en saisit d’un geste hésitant. Le cuir était tiède sous ses doigts, encore imprégné de la chaleur du vieil homme. Elle finit par l’ouvrir sous son regard insistant, puis en tourna les pages une à une.
Vides.
Sourcils froncés, elle releva la tête vers lui.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’étonna-t-elle. Je ne vous vois jamais lâcher ce carnet, pourtant. Comment se fait-il que vous n’ayez jamais rien écrit dedans ?
Edgard esquissa un sourire discret. Il croisa les mains sur ses couvertures, puis soupira largement comme s’il se délestait enfin d’un poids qu’il portait depuis bien trop longtemps.
— Tu te souviens de Sartre ? Je t’en ai souvent parlé…
— Ce n’est franchement pas l’heure de philosopher, Edgard.
Il ne releva pas, son regard glissant sur le carnet qu’elle tenait toujours en main.
— Il disait que l’homme est jeté dans le monde sans mode d’emploi. Qu’il n’y a pas de signe pour lui dire comment vivre, ou du moins qu’il ne peut que les interpréter à sa manière. Il est donc libre, mais condamné à l’être. Parce que tout ce qu’il fait ou ne fait pas lui appartient entièrement.
Leurs regards se croisèrent un instant, muets et pourtant assourdissants.
— J’ai choisi de ne pas écrire, conclut-il simplement. Tu m’as offert ce carnet en pensant qu’il comblerait ma solitude. Mais la vérité, c’est qu’il n’a fait que me la rappeler.
— Edgard, je…
— Tu y as vu là un signe, la coupa-t-il avec douceur. Celui de la vie, de l’amour et du soutien. Forcément, c’est ce que tu es. Mais pour moi, Alice… ce carnet, cet endroit, et surtout la mort de Freddie… ce sont aussi des signes. Le signe que je ne veux plus vivre comme ça. Le signe qu’il est l’heure pour moi de partir comme je l’ai choisi.
Traversée par un frisson d’horreur, Alice se releva d’un bond.
— Edgard, voyons, vous ne pouvez pas dire ça ! s’offusqua-t-elle. Vous êtes bouleversé par la mort de Freddie, c’est normal, mais ce n’est pas une raison pour penser au pire. S’il vous manque, je peux vous apporter sa montre, si vous voulez. Personne n’est venu la réclamer, je suis sûre que…
Elle fit un pas vers la porte, mais la main d’Edgard se referma sans brutalité sur son poignet. Ils restèrent un long moment à se dévisager, trop longtemps pour qu’elle puisse seulement soutenir son regard décidé sans faiblir. La colère qui la tenait encore se fissura peu à peu, remplacée par une détresse qu’elle ne parvenait que difficilement à contenir.
— Vous… vous venez de dire que tout allait bien, murmura-t-elle dans un souffle. Et maintenant, vous voulez… vous voulez mou…
Sa voix se brisa avant qu’elle ne parvienne à terminer sa phrase. Elle s’effondra sur le fauteuil, la tête enfouie contre le bord du lit tandis que des sanglots lui échappaient. La main d’Edgard se posa sur elle, la réconfortant de quelques tapes maladroites qui ne firent qu’amplifier son désespoir.
— Je ne veux pas que vous mouriez, pleurnicha-t-elle. Pas vous.
— C’est ma décision, Alice, répondit-il calmement. Mon choix.
Un silence pesant les enveloppa. Une minute, puis deux, et ses sanglots finirent par s’espacer dans le temps jusqu’à s’éteindre complètement. Elle resta immobile encore un moment, le visage caché et la respiration lente.
— Alice… ?
— Que voulez-vous que je vous dise, répondit-elle enfin d’une voix étouffée par les draps. Vous avez déjà pris votre décision, de toute façon. Pourtant, vous n’êtes pas seul. Je suis là. Mais comme Freddie, vous ne le voyez pas. Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre ? Je suis fatiguée.
— Je te vois, Alice, la rassura-t-il doucement. Plus que je n’ai jamais vu personne, crois-moi. Tu as été là quand ma femme est morte. Tu as été là quand mes enfants se sont détournés de moi. Et tu es là aujourd’hui encore. Quand plus personne ne regarde. Quand plus personne ne reste.
Il marqua une pause, puis ajouta d’un ton plus bas encore :
— Et c’est justement pour cette raison que je te demande de m’aider.
Alice se redressa lentement, incertaine d’avoir bien compris le sens de ses dernières paroles. Pourtant, les mots jaillirent de sa bouche avant même qu’elle ose les prononcer.
— Vous… vous voulez que je vous aide à mourir…
— Oh non, voyons.
Un sourire paisible étira ses lèvres, et il pencha légèrement la tête sur le côté.
— Je veux que tu te souviennes pourquoi tu l’as fait.
Les mots restèrent suspendus dans l’air, vibrant comme s’ils cherchaient un endroit où se poser. Alice ne réagit pas tout de suite. Son esprit refusait d’attraper la phrase dans son ensemble, mais certains mots, eux, continuaient de résonner contre sa boîte crânienne.
Tu. L’as. Fait.
Qu’avait-elle déjà fait, l’aider à mourir ? C’était impossible. Les secondes s’étirèrent encore, jusqu’à ce qu’elle remarque qu’Edgard ne parlait plus. Ne la regardait plus, même. Il attendait assis sur son lit, là sans être vraiment là. Non pas avec impatience ou inquiétude, mais comme on attend que l’autre comprenne enfin. Sûrement. Calmement.
Sa gorge se serra, et une chaleur brutale l’envahit. Une sensation sourde et pourtant familière, comme un souvenir qui tente de remonter à la surface sans y parvenir. Elle porta une main à sa poitrine, cherchant à calmer les battements désordonnés de son cœur, mais ce geste ne fit qu’accentuer son malaise.
Les problèmes respiratoires de Freddie, sa chambre qu’elle avait visitée le matin même, le moment où elle avait découvert son corps… tout lui revenait lentement en mémoire, comme par fragments. Mais Freddie n’avait jamais eu de problèmes respiratoires, si ? Seulement cardiaques. Et puis depuis quand le visitait-elle le matin ? Ne le visitait-elle pas seulement au moment du coucher, comme elle le faisait avec tous les autres ? Monsieur Caron, Madame Lefèvre, Monsieur Hervé, Agnès, puis Freddie… Oui, c’était dans cet ordre-là qu’elle opérait chaque soir, depuis des années. Et maintenant qu’elle y pensait, le seul qu’elle ait jamais visité le matin, c’était…
— Je… je ne… Quoi ?
Sa vision se troubla, et la chambre lui parut soudain plus irréelle que jamais. Edgard aussi, surtout, trop calme et trop paisible, bien loin de la mine renfrognée qu’il lui offrait d’ordinaire. Mais si cette tranquillité la déstabilisait déjà, c’était surtout l’accessoire à son poignet qui acheva de la faire vaciller. Un objet qui ne pouvait objectivement pas se trouver là, puisqu’elle l’avait déposé à son sanctuaire un peu plus tôt.
— C’est… c’est la montre de Freddie…
Comme s’il se souvenait soudain de sa présence, Edgard tourna la tête vers elle. Il lui sourit avec tendresse, puis se mit à jouer avec en la faisant lentement rouler autour de son poignet. Alice aurait voulu s’accrocher à cette image, mais quelque chose dans son air joueur finit par la heurter. Il n’y avait plus aucune trace de fatigue sur son visage, de vieillesse, ni même de solitude. Seulement une sérénité éternelle, l’une de celles que seule la mort aurait été capable de lui apporter.
Et lentement, son sourire s’estompa. Un malaise sourd s’insinua en elle, la sensation diffuse qu’Edgard n’avait jamais vraiment été là ce soir, dans cette pièce, avec elle. Ses traits commençaient déjà à se brouiller, jusqu’à prendre peu à peu la forme d’un visage féminin. Un visage qui lâcha bien vite un petit rire discret, étrangement similaire au sien.
— Tu te souviens du jour où on est allés la récupérer dans notre sanctuaire, avec Edgard ? C’était il y a six mois, je crois, peu après la mort de Freddie. Il ne nous avait jamais vue aussi heureuse. Mais même s’il a adoré nous voir sauter de joie ce jour-là, ce n’est pour ça qu’il a voulu en hériter, tu sais.
Déboussolée, Alice ferma les yeux et secoua énergiquement la tête. La voix d’Edgard, elle aussi, s’était métamorphosée. Elle était devenue claire et lumineuse, comme celle qu’elle destinait d’ordinaire à ses pensionnaires lorsqu’ils avaient besoin d’aide ou de réconfort.
— Non, il l’a fait pour Freddie… La vie les avait peut-être séparés, mais pas assez pour qu’il le laisse croupir dans un placard froid et lugubre quand tout ce à quoi il aspirait était la liberté. Et tu pourrais penser que je parle de ce cagibi qu’on appelle sanctuaire, mais pas seulement. Je parle surtout de cette vie. De cet endroit qu’il détestait.
Dans l’obscurité de ses paupières, la voix résonnait encore, mêlée à ses propres pensées erratiques. Une chaleur oppressante lui comprimait la poitrine, qu’elle ne parvint à laisser échapper qu’en rouvrant lentement les yeux pour regarder autour d’elle. Ce qu’elle découvrit ne fit que donner raison au discours qu’on venait de lui offrir, dissipant d’un coup l’illusion dans laquelle elle s’était réfugiée. La chambre était plus sombre encore que ne l’avait été ses paupières, le lit parfaitement fait et les meubles aseptisés comme si toute trace de vie avait été méthodiquement effacée. Elle n’était plus qu’une pièce morne et sans âme parmi tant d’autres, et elle eut soudain la sensation de la voir comme Edgard et Freddie l’avaient toujours vue.
Reportant son attention devant elle, Alice remarqua alors le miroir devant lequel elle était postée. Un miroir qui lui renvoyait son propre reflet, macabre et gorgé de larmes, le carnet de son ami le plus cher fermement serré contre sa poitrine tel un héritage silencieux.
— Il ne l’a pas tué, ce jour-là, tu sais. Il l’a sauvé, tout comme on a sauvé Edgard ce matin. Et maintenant, Alice, il est temps qu’on accepte de l’avoir fait.

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