Chapitre 71 - Partie 2

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  Je n'eus pas le temps de lui poser la question qu'elle s'empara du pot de fleur posé sur le rebord de la fenêtre, où se trouvait encore une havankila. Alors qu'elle le posait sur la table, mon souffle se coupa. Sous mes yeux, le pistil grossit et se changea en fruit, faisant ployer la tige. Dans le même temps, la corolle se referma sur elle-même, le dissimulant à ma vue, et passa du rouge incarna au rouge sang.

  Interdite, je relevai les yeux vers Freyja. J'eus tout juste le temps d'apercevoir que ces prunelles avaient viré au vert forêt sombre qu'il retrouvèrent leur teinte bleu glace naturelle.

  J'avais beau avoir été témoin de la puissance de ces pouvoirs lors de notre dernier passage, en découvrant le jardin envahi par la végétation, en être directement témoin était bien plus incroyable. Était-elle capable de faire pousser n'importe quelle plante d'une simple pensée ? Lorsque je fus assez remise de ma stupeur pour lui poser la question, elle secoua la tête tout en continuant à retirer les couches de cire au bout de ses gants.

  –Kalor a déjà dû vous le dire, nous pouvons uniquement contrôler notre élément, pas le créer. Si je veux faire pousser une plante, il faut que la graine et les nutriments nécessaires soient en terre.

  Cela restait à couper le souffle. Dire que sous son influence, un parterre de fleur, voir un début de forêt, pouvait naître. Si un humain était témoin d'un tel miracle, jamais il ne verrait en Freyja une Lathos. Il penserait faire face à Dame Nature, cela ne faisait aucun doute.

  Alors que je me reconcentrais sur son œuvre, encore un brin sous le choc, Freyja termina de retirer la cire au bout de ses doigts. Elle vérifia ensuite que le tissu couvrait toujours son visage, en resserra le nœud à l'arrière de sa tête et rajusta ses lunettes. Ce manège ramena mon attention sur elle au moment où elle replongeait les doigts dans la cire liquide de la bougie. Lorsque celle-ci fut durci sur son gant, Freyja prit une profonde inspiration, puis arracha les pétales de l'havanila, révélant la sorte de bulbe qui s'était développé à la place du pistil.

  –Ceci, déclara-t-elle en l'arrachant de la plante, est la partie la plus dangereuse de l'havankila.

  Elle posa l'étrange bulbe dans une coupelle en verre, puis l'ouvrit à l'aide d'un scalpel. De nombreuses petites graines brunes s'en déversèrent.

  –Une fois asséchées et réduites en poussières, elles sont redoutables, poursuivit Freyja. Un rien suffit à les faire voler et à les propager dans une pièce. Et si des Lathos sont présents et en inspirent... Disons que la poussière de graines contient tant de toxines qu'une brève inspiration suffit à bloquer les pouvoirs pendant plus d'une journée et à déclencher une fière si violente que nous sommes incapables de bouger durant tout ce temps. (Son regard glissa d’un coup vers moi.) Je vais vous en préparer une dose. Le pendentif à cendre dans lequel je vais la dissimuler n'ira pas forcément avec votre toilette, mais vous n'aurez alors qu'à le briser pour vous en servir. Vous ne devrez toutefois l'utiliser qu'en dernier recours. Est-ce clair ?

  Le cœur battant, je hochai la tête. Une telle arme toucherait tous les Lathos autour de moi, pas seulement les partisans de la Cause. Kalor et Valkyria en seraient aussi victimes si j'étais forcée relâcher cette poudre en leur présence.

  Si seulement nous pouvions rassembler tous les partisans dans une même pièce...

  Mon cœur bondit dans ma poitrine.

  Dame Nature, c'était peut-être là la solution ! La Cause ignorait que j'étais au courant de son existence, de la nature de Kalor et de l'effet de l'havankila sur les Lathos. Si je quittais la salle de réception et poussais le Marionnettiste à me suivre, je pourrais essayer de l'empoisonner sans menacer d'autres Lathos. Il fallait que j'en touche deux mots à Kalor. Que je serve d'appât n'allait certainement pas lui plaire, mais c'était une idée que devions prendre en compte.

  Le mieux serait que plusieurs partisans me suivent, afin d'en toucher le plus possible. Cependant, cela ne les ferait souffrir qu’une journée et la rancune qui brûlait en moi à l'égard de la Marquise Piemysond trouvait cela insuffisant. Elle avait cherché à bafouer mon honneur, à m'assassiner, à pousser Kalor à me tuer... Elle n'aurait de cesse de vouloir le récupérer tant que je serais là.

  Mais si je parvenais à lui administrer une infusion de stalowjy...

  Inquiète de la tournure que prenait mes pensées, je cherchais à repousser cette idée. Mais cela faisait déjà plusieurs jours qu'elle avait envahi mon esprit et cette fois-ci, mon ressentiment ne plia pas et elle s'imposa avec force. Le regard sombre, j'observai un instant les restes de l'havankila que Freyja avait fait croître avant de porter mon attention sur elle.

  –Freyja... pourriez-vous aussi me fournir en feuilles de stalowjy ?

  Les gestes de la Guérisseuse se stoppèrent net. Une seconde de lourd silence passa, puis ses yeux dérivèrent vers moi. Face à leur intensité, mon assurance vacilla.

  –Des racines de stalowjy ? répéta-t-elle.

  J'acquiesçai.

  Elle me dévisagea un moment, baissa les yeux sur mon ventre, puis replongea son regard dans le mien.

  –Si c'était une autre femme qui m'en avait demandé, je lui aurais dit oui. Nous devrions pouvoir choisir si nous voulons des enfants ou non. Cependant, en ce qui vous concerne, je crains que vous ne vouliez devenir stérile pour une autre raison. Une mauvaise raison. Comme la peur de vous dévoiler. Ai-je tort ?

  Ma mâchoire m'en tomba.

  –Vous... Vous pensez que... Non, je... Ce n'est pas pour moi.

  L’incompréhension la fit froncer les sourcils.

  –Pas pour vous ? répéta-t-elle en croisant les bras et en appuyant sa hanche au rebord de la table. Dans ce cas pourquoi en voulez-vous ? Pour une amie ?

  Je secouai la tête, ce qui la fit froncer les sourcils de plus bel. Un lourd silence se réinstalla entre nous alors qu'elle me fixait avec dureté, cherchant à saisir mes intentions. La douleur et la colère qui revinrent dans mes yeux après cet instant de troubles finirent par allumer une lueur de compréhension dans les siens.

  –Oh... Je vois... C'est pour l'ancienne fiancée de votre époux, n'est-ce pas ?

  –Oui. Si elle ne peut plus avoir d'enfants elle...

  –Elle laissera Kalor ? En effet... Mais la Cause lui choisira une autre femme. La rendrez-vous stérile, elle aussi ?

  Mon pouls manqua un battement.

  –Je...

  –Et vous rendez vraiment compte de ce que vous désirez ? enchaîna-t-elle sans me laisser l'occasion de réfléchir à sa question. Blessez ou tuer quelqu'un lorsqu'on est menacé est une chose. Le faire de sang-froid en est une autre. Quant à priver une femme de la possibilité d’avoir des enfants, même une femme aussi horrible que la Marquise... Pensez-vous vraiment que vous vous sentirez mieux une fois que vous l'aurez rendue stérile ? N'éprouverez-vous aucun remords ? Serez-vous capable de vivre avec cela sur la conscience ? Car rien ne pourra lui permettre de redevenir fertile après ça. Si vous lui administrer une infusion de stalowjy, vous lui ôterez à jamais la possibilité d'être mère.

  Tout en parlant, Freyja s'était rapprochée pour s'arrêter juste devant moi. Nous faisions à peu près la même taille, mais je me sentais soudain si mal à l'aise que j'avais l'impression qu'elle me surplombait totalement. Et lorsqu'elle prononça ce dernier mot... Ce fut comme si je recevais un coup.

  –En un sens, ce que vous voulez faire est pire que la mort. Vous lui infligeriez un tourment qui la torturerait jusqu'à la fin de ses jours. Personnellement, cela ne me ferait ni chaud ni froid. Après tout ce que j'ai déjà fait au cours de ma vie, ce ne serait pas grand-chose. Mais vous ? Qu'en est-il pour vous, Princesse ? Si vous pensez que savoir que la Marquise souffre sans cesse par votre faute ne vous empêchera pas de trouver le sommeil, dites-le-moi, et je vous fournirais en stalowjy. Je vous en donnerais même assez pour stériliser toutes les femmes que la Cause choisira pour Kalor. Vous n'avez qu'un mot à dire.

  Le silence retomba après son discours. Impassible, elle me fixa, en attente de ma réponse, alors que je n'osais plus bouger, le visage vidé de toute couleur. Au bout d'un moment, ses traits se radoucirent imperceptiblement, puis elle s'écarta, retournant à sa préparation.

  –Vous avez le droit d'être en colère, Lunixa, de détester cette femme et de lui vouloir du mal. Après tout ce qu'elle vous a infligé, c'est normal. Mais ne devenez pas un monstre pour faire payer celui qui vous a fait souffrir ou qui le désire. Vous vous perdiez et même si ce n'était pas leur but, vos ennemis aurons gagné... Ne leur accordez pas cette victoire.

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