CHAPITRE 4 : LA RECONSTRUCTION
C’était son père qui avait compris le premier. Chacune de ses recherches était un lien invisible mais tenace qui la reliait encore à lui. Renoncer, c’était l’abandonner définitivement. A chaque impasse, elle s’enfonçait un peu plus. L’histoire tournait en boucle : Qui ? Comment ? Pourquoi ? elle se sentait devenir folle. Il se sentait impuissant. A bout, sa voix résonna comme une véritable claque :
— Tu crois que ce sont tes petits découpages qui vont le ramener à la vie ? Tu crois qu’il aimerait te voir dans cet état ? C’est moi qui l’ai traîné dans les stades. Qu’est-ce que tu crois, que je ne me sens pas coupable ? Et en l’attrapant fermement par les bras, il prononça les mots qu’elle avait toujours refusé d’entendre :
— Il est mort. Tu m’entends ? Mort. Et toi, tu as la vie devant toi. Je refuse de te voir t’acharner et te détruire à petit feu. Laisse-le partir maintenant et reposer en paix. » Il avait déjà perdu un fils. Il ne laisserait pas sa fille sombrer.
Ce fut un choc pour Jeanne, d’une brutalité qu’elle ne lui connaissait pas, et ces mots résonnaient dans sa tête dans un écho assourdissant. Il l’avait blessée. Elle lui en voulait.
Il l’avait même traînée jusqu’au cimetière. Elle n’y était jamais retournée. À quelques pas de sa tombe, il l’avait laissée seule. Elle hésita, s’agenouilla, puis finit par toucher le marbre. Il était plus froid qu’elle ne l’avait imaginé. Une décharge lui parcourut l’échine, elle en eut la chair de poule. Du bout des doigts, elle caressa les lettres majuscules dorées. De chaque côté, un vase avec des branches de lilas. Puis son regard se posa sur la photo, souvenir de cet été où ils étaient partis ensemble à Corfou. Quand elle lut la plaque à voix haute, elle ne s’était pas rendu compte qu’elle pleurait déjà. Elle se releva encore tremblante et sentit la présence de son père derrière elle. Elle le regarda avec intensité. Il posa sa main sur son épaule avant qu’elle ne se blottisse dans ses bras et lui murmura : je t’aime, papa.
Au fil des semaines, elle continua ses recherches. Mais désormais, ce n’était plus pour son frère, mais pour elle – une nécessité : il fallait qu’elle comprenne la genèse de ces mouvements, de ces groupuscules.
Ses premières recherches, un peu brouillonnes, se portèrent sur tout ce qu’elle pouvait trouver. Elle commença par ce qui lui semblait le plus évident : les articles de journaux. Sur Internet, après avoir saisi quelques mots clefs, elle découvrit une multitude de publications : certaines, très fouillées, ouvraient des pistes plus approfondies, quand d’autres n’effleuraient qu’à peine le sujet. Mais très vite, elle se retrouva bloquée : pour accéder aux dossiers complets, il fallait être abonné. Elle soupira, exaspérée. Pourtant cette recherche n’avait rien de vain ; désormais elle disposait de références : des ouvrages et des thèses en sociologie, elle avait de quoi avancer. Elle devait pouvoir les trouver à la bibliothèque. Voilà déjà plusieurs semaines qu’elle se promettait de s’y inscrire — c’était resté sur sa to‑do list.
Il ne lui fallut que quelques arrêts de métro pour s’y rendre. L’endroit, plutôt moderne, proposait plusieurs espaces, dont une verrière agrémentée de fauteuils. Jeanne prit une seconde pour regarder autour d’elle puis se dirigea vers le comptoir d’inscription. Elle s’enregistra, tendit sa liste à la bibliothécaire, qui sourcilla en découvrant le nom des ouvrages. La plupart n’étaient pas disponibles : il faudrait les commander. Et quand Jeanne sortit, elle se sentit démunie devant l’ampleur de la tâche.
À peine rentrée, elle déposa les quelques ouvrages sur la table du salon, puis ouvrit la fenêtre en grand. Elle avait besoin d’air. Ses pulsations lui martelaient les tempes, qu’elle massait brièvement. Un premier ouvrage au titre prometteur – Sous les tribunes - l’attira. Elle s’y plongea sans attendre, griffonnant des notes à la hâte, souvent abasourdie par ce qu’elle lisait. Chaque page semblait ajouter une pierre à un édifice invisible. Peu à peu, se dessinait celui d’une organisation hiérarchisée, pyramidale. Au sommet, un noyau dur de leaders respectés, véritables stratèges des affrontements ; au milieu, les membres actifs, loyaux et prêts à prouver leur valeur ; à la base, une foule de sympathisants, des silhouettes d’anonymes qui grossissaient les rangs. Plus elle avançait, plus elle comprenait que derrière l’apparente anarchie se cachait un fonctionnement d’une précision horlogère.
Armée de ses stabilos, elle soulignait les mots clefs de différentes couleurs selon le sujet : bleu pour les leaders, violet pour le centre, jaune pour la base. Peu à peu, les pages bariolées prenaient la forme d’un schéma qui dévoilait la mécanique cachée de ce groupe. Impressionnée par cette organisation extrêmement structurée, elle poursuivit sa recherche sur la codification. Les thèses qu’elle consultait décrivaient avec une précision presque chirurgicale l’univers de l’appartenance : vêtements, tatouage, chant, gestuelle. Puis elle tomba sur ce nom et resta figée. Ses yeux durent relire, deux fois, dix fois ces mots, qu’elle prononça en silence, avant qu’elle ne les comprenne : Les ombres de fer. Elle frissonna, se leva, marcha nerveusement, reprit le document comme si elle l’arrachait, ses doigts crispés froissant le papier et fit à nouveau quelques pas. Elle sentit soudainement qu’elle étouffait. Elle inspira profondément plusieurs fois pour contenir une colère sourde qui s’insinuait.
Alors, elle attrapa sa veste et décida de sortir. Elle marcha, sans trop savoir où, perdue tant dans ses pensées que dans ses pas. Instinctivement, elle prit la première bouche de métro, dévala les escaliers et s’engouffra dans la première rame. Le bruit, le mouvement, la foule occupaient désormais le vide que sa colère menaçait d’envahir. Le bourdonnement couvrait ses pensées, ce tumulte l’apaisa, et lorsqu’elle descendit, elle éprouva une sorte de soulagement. Elle remonta par l’escalator, et déboula sur un boulevard. Eblouie par la lumière, elle cligna des yeux et regarda autour d’elle. Rien autour ne lui était familier : ni le nom des rues, ni les commerces. Elle farfouilla son sac nerveusement, sans mettre la main dessus. Elle rumina, avant de réaliser qu’elle l’avait glissé dans sa poche. Elle lança rapidement son application. Elle n’était qu’à quelques kilomètres de chez elle et décida de continuer à pied, ce qui lui permit de recouvrer ses esprits. En marchant, elle repensait à ses lectures, retraçant chaque strate avec minutie. Elle était stupéfaite.
Une fois le seuil de l’immeuble franchi, elle monta les escaliers quatre à quatre, et claqua la porte et laissa tomber ses clefs sur la console. Elle resta immobile une seconde, le souffle court, avant de se forcer à bouger. Le café devint un prétexte pour occuper ses mains. Elle s’installa sur son lit, consciente qu’elle y passerait un long moment. Aussi, deux oreillers de plus ne seraient pas de trop. Elle reprit ses notes, tria, souligna, ratura. L’odeur du café emplissait l’appartement ; elle ne relevait la tête que pour en boire une gorgée. Ses yeux, fatigués, la brûlaient. Elle les frotta pour les garder ouverts. Ses doigts aussi étaient endoloris, raides. Elle les massa l’un après l’autre et remarqua les stries laissées par les feutres. Un rire nerveux, un rire d’épuisement lui échappa, et avec lui la pression retomba. Ses trapèzes se relâchèrent. Elle s’autorisa enfin une véritable pause. La nuit avait avancé et elle se demanda si tout cela avait encore un sens. Elle était exténuée quand elle tomba sur l’élément qui la reliait aux Ombres de fer. Son cœur se mit à cogner dans sa poitrine. Le descriptif était précis : l’organisation, les codes. Au‑delà de la structure pyramidale commune à tous les groupes, elle accédait à son cœur palpitant, à ses ramifications — celles qui répondaient enfin aux questions qui la hantaient : qui, comment, pourquoi. Des fondateurs aux petites mains, tout était scrupuleusement indiqué. Quant aux signes extérieurs, elle conclut que seul un œil averti pouvait les reconnaître.
Le plus visible était leur tatouage : un cercle noir traversé d’une ligne brisée, placé derrière l’oreille gauche. Elle comprit que chaque détail était minutieusement pensé :
– le cercle, pour l’unité, sans faille ;
– la ligne brisée, pour la rupture sociale, mais qui traverse le cercle et se fond dans sa courbe, symbole de cohésion ;
– l’oreille gauche, enfin, pour son côté obscur.
Toute la gestuelle et la palette vestimentaire y étaient décortiquées, classifiées :
– le pouce posé sur la clavicule gauche, pour dire « on est prêts » ;
– le pincement du lobe de l’oreille gauche, pour signifier « on se tait » ;
– la couture grise sur le poignet gauche de leurs sweats à capuche noirs, qui identifie un membre confirmé ;
– le lacet clair sur une chaussure foncée, qui annonce qu’ils sont en repérage.
Elle commençait à entrevoir leurs rouages— les Ombres de fer, surtout. Depuis des semaines elle ne s’était accordé aucun répit. Les nuits écourtées, les lectures, les notes… tout cela l’avait vidée.
Alors, quand le téléphone sonna, l’appel de la directrice de la Maison des arts tomba à point, presque comme un soulagement. Elle ne s’était pas rendu compte que la rentrée arrivait, et il fallait absolument qu’elle présente son programme dans les prochains jours. Il sonna comme un rappel brutal à la réalité.

Annotations
Versions