Coming home
Najak et Hazel se rematérialisèrent sur une plateforme d’atterrissage. La première semblait vaguement nauséeuse, la seconde serrait fermement sa valise (officielle, fournie par Starfleet).
— Téléporteurs de mon cul ! grogna la responsable des objets perdus. J’aurais dû rester ingénieure le temps de réparer cette merde !
Hazel roula des yeux devant le déluge de jurons.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
Elle prit une grande inspiration. L’air de la Terre était légèrement plus riche en oxygène que celui de l’Adventure et la gravité un tout petit peu moins forte. C’était agréable.
— J’ai quelque chose de prévu ce soir. Et toi ?
— Je pensais passer une nuit sur le campus de l’Académie. Le docteur Mendoza va donner une formation sur ce qu’elle appelle « les premiers secours de la dèche ».
Najak soupira.
— Bien sûr, il fallait qu’elle fasse quelque chose de ce genre.
— Et si je venais te chercher demain ? proposa Hazel. On pourrait aller faire quelque chose ensemble ?
La Vulcaine hocha la tête.
— Pourquoi pas. Je t’enverrai mes coordonnées. Tu pourrais même passer manger, tiens.
— Va pour ça.
Najak jeta son sac de bagages sur son épaule avant d’entrer dans le bus. Les haut-parleurs crachaient du vieux rap terrien. Le véhicule était presque vide, occupé seulement par un Andorien et une Dénobulienne se tenant aux barres et de quelques jeunes hommes humains aux airs de racailles debout devant la dernière rangée de sièges. L’un d’eux fumait, et ce n’était pas du tabac. L’odeur était horrible.
La Vulcaine prit une place assise et posa son sac sur ses genoux. Vingt-huit arrêts avant d’arriver chez elle. Quatre heures. Ç’aurait été un bon moment pour méditer, mais son instinct lui disait de ne pas baisser sa garde. Rien ne serait pire que de se faire piquer son sac.
Hazel passa la porte de l’Académie, prenant une seconde pour apprécier la familiarité des lieux. Elle reconnut le casier qui avait été le sien, le troisième à gauche à partir de la porte. Rien n’avait changé.
— Alors, Dättwyler, vous venez apprendre à faire une opération à cœur ouvert avec un phaseur, un reste de chou et de la ficelle ? plaisanta Liliana Mendoza.
Le médecin-chef repoussa ses lunettes du bout de son nez et tira la poignée de sa valise.
— Vous vous êtes trouvé une place sur le campus ?
Hazel acquiesça.
— Je crois qu’il y a une veillée ce soir, vous voulez venir ?
— Non merci, Dättwyler. Je n’ai plus l’âge pour ce genre de trucs.
Najak descendit du bus avec un grognement. Elle avait mal aux fesses.
Bon, eh bien retour au bercail. Le quartier autour d’elle était fangeux et peu accueillant. Les immeubles se dressaient de part et d’autre, parfois branlants, souvent couverts de tags.
Elle marcha jusqu’à un grand bâtiment, au numéro 12 de l’Avenue 12. C’était un immeuble de 6 étages, couvert de crépi gris. Najak poussa la lourde porte. Le hall sentait l’urine et la cigarette, les boîtes aux lettres défoncées n’avaient pas fière allure, et — oui, l’un des locataires devait avoir adopté un chien depuis le départ de Najak.
Elle monta les escaliers à petits pas jusqu’au deuxième étage.
Elle rassembla tout son courage et entra sans frapper. Le hall de l’appartement s’ouvrait directement sur le salon. Après les relents âcres de l’immeuble, l’odeur d’épices, de fumée et d’encens fit à la responsable des objets perdus l’effet d’une délivrance. T’Kayna n’était pas là. Elle était sans doute encore à la boutique.
La première préoccupation de Najak fut de se changer. Elle retira ses chaussures et fila dans sa chambre. La pièce n’avait pas changé depuis son départ. Murs gris, parquet griffé, elle n’était meublée que d’un lit, d’un bureau et d’une armoire, tous en bois blanc et fournis en kit.
Najak jeta son sac derrière le bureau et tira l’un des rangements qui se trouvaient sous le lit. Un parfum de boules à mites la prit à la gorge. Après quelques minutes à inspecter ses vieilles fringues d’adolescente, elle se décida pour un jean skinny bleu pâle et un sweat violet orné d’un grand symbole IDIC.
— Donc oui, en effet, c’est comme ça que le capitaine Tulik s’est fait passer pour malade pour sauver l’Adventure, expliqua fièrement Mendoza.
Un étudiant tapota sur l’épaule de Hazel.
— Tu veux quelque chose ? proposa-t-il, en exhibant un généreux assortiment de snacks qu’il avait fait entrer en douce dans l’auditorium.
Hazel accepta avec plaisir un sachet de popcorn et tenta de manger le plus discrètement possible. Le docteur Mendoza commençait à radoter — elle n’avait pas encore rempli les trois heures de conférence demandées, il lui restait une bonne demi-heure à assurer.
Najak se retourna en entendant la porte s’ouvrir. T’Kayna entra et salua sa fille à la manière Vulcaine.
— Bonjour, ko-mekh, dit Najak, sans lui rendre son geste.
T’Kayna haussa un sourcil.
— Tu es en permission ?
— Pas vraiment. On a eu un accident et le capitaine Olsen doit passer en cour martiale.
— Pas responsable, eeh, grommela T’Kayna.
— C’est une longue histoire.
La mère de Najak hocha la tête.
— Et tu vas me présenter t’hy’la ?
— Je voulais l’inviter demain, peut-être.
— Demain soir et ensuite rester dormir ? Eeh, pourrait fonctionner.
Elle fit un geste vers la cuisine.
— Il y a plomeek dans le réfrigérateur. Je n’ai pas faim — tu peux prendre.
Puis T’Kayna s’assit à la table de bois composite toute griffée et, les mains jointes, commença à méditer.
Hazel arriva à la veillée d’un pas sautillant malgré son derrière engourdi. Elle avait même fait un passage à la cafétéria pour synthétiser des friandises. La nuit était tombée, il faisait frais. C’était agréable. Le petit groupe d’étudiants et de professeurs qui participaient à la veillée s’était réuni autour du feu. Un jeune cadet jouait de la guitare, les flammes dansaient et quelques jeunes gens, munis de couteaux suisses, aiguisaient des bâtons pour faire griller des marshmallows — on se serait cru dans un film. L’éducatrice alla se choisir une place sur un tronc d’arbre transformé en banc. Avec un grand sourire, elle tira de son sac un vieux carnet écorné à l’odeur de naphtaline et de moisi, dont le titre, « Chants des Hommes de l’Espace », était à moitié couvert par une vieille étiquette jaunie indiquant « propriété de Rosalia Zeiter ».
— Ils vous les apprennent toujours ? demanda-t-elle.
Le cadet à la guitare hocha la tête. Les « Chants des Hommes de l’Espace » faisaient partie du cours de musique de l’Académie depuis plus de cent ans, et il n’était pas question de les laisser être oubliés.
Najak n’avait pas envie de méditer. La télévision ne diffusait que des nanars et tous les livres de la bibliothèque étaient, soit sans intérêt, soit des classiques qu’elle connaissait presque par cœur.
Elle se dirigea vers la cuisine et y prit un bol de plomeek et la gnôle de salle des machines que lui avait donné le sous-lieutenant Jeavons. Ce machin-là aurait pu déboucher un évier, et il avait besoin de son odorat Vulcain supérieur pour trouver quel était le problème.
Se rasseyant dans le canapé, elle se servit un petit verre d’alcool et y goûta. C’était infâme. Le breuvage lui brûla la gorge, laissant derrière lui un arrière-goût âcre de fruits pourris.
— Qu’est-ce qu’il m’a refilé pour une saleté ?! grogna-t-elle, en avalant deux cuillères de plomeek pour faire passer le goût.
— All hail the Manatee, heads up, she’s passing by!
Tis true she is the oddest ship that ever tried to fly!
Yeah, all hail the Manatee, heads up, she’s passing by!
It’s true she is the oddest ship that ever tried to fly! Le petit groupe applaudit. Il était déjà tard, mais il faisait encore bon, le crépitement du feu et les bruits de la forêt remplissant le silence entre les chansons.
— J’ai servi sur le Manatee, dit une voix traînante derrière Hazel. C’était, disons, une ambiance. Bon, pas pire que l’Adventure, mais une ambiance.
Elle n’eut pas besoin de se retourner pour reconnaître le docteur Mendoza.
— Vous êtes venue, docteur ?
— Mes quartiers sentent l’œuf pourri et le plomeek fermenté, c’est une infection.
Le médecin se servit un marshmallow et le planta au bout d’une pique pour le griller.
— Alors, dites-moi, Dättwyler, est-ce que vous connaissez des histoires de fantômes ?
L’éducatrice secoua la tête.
— Je vais vous raconter quelque chose qui est arrivé l’une de mes amies, le lieutenant Kathleen Wong, il y a vingt ans de cela. Kathy s’était embarquée sur la route stellaire de Tau Ceti, dans un vaisseau d’exploration qu’on appelait le Kerowyn…
T’Kayna sortit de sa transe méditative à minuit douze précisément. En se retournant, elle aperçut sa fille vautrée sur le canapé, les bras et jambes écartées, un bol de plomeek presque vide à la main. La cuillère reposait sur les coussins. Najak ronflait, la bouche grande ouverte. T’Kayna sentit sur elle une vague odeur désagréable, peut-être de l’alcool synthétisé.
— Eeh, Nana. Pas bon pour la santé.
Sans effort mais avec un agacement manifeste, elle la souleva et, la portant dans ses bras comme un enfant, la déposa sur son lit.
— Une fluctuation d’énergie a frappé le Kerowyn. La coque s’est fendue et presque tout le vaisseau s’est dépressurisé d’un coup. Des huitante membres d’équipage, septante-neuf sont morts ce jour-là, quarante-cinq du changement de pression brutal et les autres du froid et du manque d’air. Kathleen travaillait sur le réacteur de distorsion quand l’incident a eu lieu. Le choc l’a envoyé contre un mur et lui a fait perdre connaissance.
Mendoza fit une pause dans son récit pour tirer son marshmallow du feu.
— Elle s’est réveillée dans une navette de secours, les lèvres engourdies d’avoir embrassé. Pourtant, elle était seule dans la navette. Elle a dérivé pendant dix jours jusqu’à être secourue par un transporteur Vulcain, le Valdena. Elle a raconté que chaque nuit, dans la navette, elle entendait une voix lui chuchoter des mots doux, sentait des baisers sur ses joues et des caresses dans ses cheveux.
La cheffe médicale fourra la friandise dans sa bouche avant de poursuivre son récit.
— Quand elle a raconté ce qui lui était arrivé, personne n’y a cru. Pourtant, depuis plus de cent ans, les légendes parlent de l’Amant Fantôme des Étoiles, un être mystérieux qui hanterait les femmes seules sur la route de Tau Ceti. Certains disent qu’il s’agirait de l’esprit d’un capitaine privé d’amour par ses voyages spatiaux, et qui cherche maintenant depuis l’au-delà une femme qui saura l’aimer.
La foule applaudit.
— Bravo docteur, la félicita un jeune homme au teint sombre et aux yeux en amande. C’est une sacrée histoire !
— Une histoire, cadet ? Oh non. Je peux vous jurer que ce n’en est pas une. Si le lieutenant Wong ne nous avait pas quittés il y a deux ans de cela — les étoiles aient son âme — elle vous assurerait la même chose.
Le docteur Mendoza sourit, d’un air sombre.
— Alors, mesdames, si vous prenez seules la route de Tau Ceti, méfiez-vous. Qui sait, vous pourriez être hantées par l’Amant Fantôme des Étoiles !
Puis, reprenant son air blasé habituel, elle s’éloigna en marmonnant :
— Bon, les moustiques, il est tard, je vais aller me coucher. Dormez bien. J’espère que vos quartiers ne schlinguent pas comme les miens.
Najak se réveilla dans ses draps vert pomme avec la sensation d’avoir très mal dormi. Elle regarda le petit réveil à affichage digital posé sur le bord du lit — il était presque midi. Elle se leva d’un bond et fila dans la salle de bain pour arranger un peu ses cheveux et se maquiller légèrement.
Puis elle débarqua en trombe dans la cuisine. T’Kayna leva les yeux de la soupe de légumes et lui adressa un regard désapprobateur.
— Tu as mangé des saletés, eeh. T’hy’la va dire quoi ?
Najak roula des yeux. Sa mère la réprimanda d’un « t-t-t » sifflant.
— Nuit à la santé, pas négligeable.
— Ton traducteur est de pire en pire.
— Réparer coûte très cher. Pas les moyens.
T’Kayna poivra généreusement la soupe.
— On va manger bientôt.
Hazel s’était réveillée dans les draps bleu pâle de sa chambre sur le campus. C’étaient les mêmes draps que sur l’Adventure. Elle avait eu du mal à dormir. Le silence de ses appartements était devenu obsédant et elle avait regretté les petits bruits constants, bips et vrombissements des systèmes de son vaisseau.
Avec un soupir, elle se leva de son lit et tira de sa valise les quelques vêtements civils qu’elle avait en sa possession. Elle mit quelques minutes à se décider pour un pantalon ample en toile bleue, un pull rose pâle et une veste tricotée pelucheuse. Puis, après une toilette rapide, elle remballa ses affaires, vérifiant bien qu’elle n’avait pas oublié quelque chose dans un placard ou sous un meuble.
Elle prit le bus à la station devant l’Académie. En consultant la localisation que Najak lui avait donnée, elle réalisa qu’elle en avait pour presque 5 heures de route. Elle soupira.
Najak se retint de jurer en voyant de l’eau couler du réfrigérateur.
— Ko-mekh, on a un problème de frigo ! s’exclama-t-elle.
T’Kayna entra dans la cuisine et constata l’ampleur du problème. L’eau se déversait du compartiment de congélation, lentement mais sûrement, sans doute depuis plusieurs heures, peut-être même depuis la veille.
— Nourriture est plus bonne maintenant, grommela-t-elle. Il faut tout jeter.
Najak haussa un sourcil.
— Tout ?
Sans répondre, sa mère ouvrit le réfrigérateur et déposa d’un côté les fruits et légumes, les ingrédients basiques, ce qui ne se périmait pas, et de l’autre les boîtes remplies de restes et les repas préparés à l’avance. Presque tout ce qui venait du congélateur était bon à jeter.
— Je vais essayer de réparer cette saloperie.
T’Kayna s’arrêta un instant de balancer des restes de pok tar, de milkshake et de soupe de bertakk dans l’évier et la poubelle, le temps de cligner lentement des yeux comme un chat agacé.
— Eeh, Nana !
La responsable des objets perdus ne répondit pas. Elle avait déjà réussi à faire pivoter l’appareil et entreprenait maintenant de démonter le système. Réparer un congélo ne devait pas être si difficile pour quelqu’un qui avait déjà travaillé sur un moteur de distorsion !
Hazel n’aimait pas rester assise en temps normal, mais ce bus en avait fait une torture. La musique qui sortait des haut-parleurs grésillants — elle était bourrée de grossièretés. L’un des sièges voisins du sien était à moitié brûlé et une grande quantité de miettes recouvraient la plupart des assises.
Plus qu’une heure avant de revoir Najak.
Hazel était sans attache.
Son vaisseau lui manquait.
Sa compagne lui manquait.
Les enfants de sa garderie lui manquaient.
Qu’adviendrait-il d’eux si Olsen perdait son procès et que l’Adventure était démonté ? Elle préférait ne pas y penser.
Non, réparer un réfrigérateur n’était pas facile même pour une ingénieure diplômée de l’Académie. Najak ne comprenait pas ce qu’elle faisait.
— Laisse voir, dit T’Kayna.
Ses paroles furent couvertes par le bruit des deux paquets de glaces qu’elle avait balancés dans l’évier.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Je dis que tu dois me laisser voir.
Sans laisser le temps à Najak de réagir, elle se pencha sur le réfrigérateur.
— Eeh, pas compliqué.
La mère de Najak avança la main pour toucher à un fil.
— Je vais essay-ARK ! couina-t-elle.
Son boîtier de traduction crépita abondamment, soufflant une pluie d’étincelles.
— Tout va bien ?
T’Kayna répondit par un flot de paroles incohérentes. Najak grogna.
— Ton traducteur est cassé ?
Sa mère hocha la tête.
— Complètement fichu, dit-elle, en Vulcain.
— Et comment on va faire ? soupira la responsable des objets perdus.
Elle sécurisa les câbles et les conduites du réfrigérateur en attendant de pouvoir le réparer.
— On va aller manger en ville, décida Najak.
— Et pour le traducteur ?
— Je m’en occuperai.
Hazel descendit du bus en début de soirée dans un quartier crade. Elle consulta son communicateur mais, oui, elle avait bien rendez-vous à deux rues de là. Les roulettes de sa valise grinçaient sur la route, s’étouffaient sur les gravillons.
Quelques gamins jouaient et rigolaient à la place de jeu défraîchie, aménagée sur un petit espace vert. Elle repéra quelques vieilles voitures — de vraies poubelles ! Il ne lui était pas venu à l’esprit que certains utilisaient encore ces vieux tacots lents et polluants.
Enfin elle arriva devant l’immeuble indiqué par Najak. Le hall ne faisait pas envie. Tout gris de béton, encombré par des cartons, il sentait la pisse, le chien et le tabac. Cela faisait bizarre à Hazel. Elle s’était toujours dit que sa Vulcaine devait venir d’une famille avantagée. Pourquoi, d’ailleurs ? Préjugés, sans doute. La responsable des objets perdus jurait comme un charretier et disait ce qu’elle pensait sans se soucier du jugement des autres. Elle n’avait pas exactement la retenue polie du capitaine Tulik, du subcommandeur T’Vai ou des autres Vulcains de la haute que Hazel avait eu l’occasion de fréquenter.
Elle scruta l’étiquette sur une porte du premier palier. Une petite écriture penchée et brouillonne indiquait « T’nai L’kei ». Elle sonna.
Une fraction de second plus tard, Najak lui ouvrit, les mains pleines de cambouis, son pull vert taché par de l’eau sale. Derrière elle se tenait une Vulcaine très grande et intimidante, vêtue de longues robes violettes et coiffée de la sacro-sainte coupe au bol.
— Dif-tor eh smusma, dit Hazel.
Elle leva une main tremblante pour adresser à la mère de Najak le salut traditionnel Vulcain. T’Kayna le lui rendit, l’air déjà plus amical, marmonnant quelques mots que Hazel ne comprit pas.
— Tu as bien choisi ta t’hy’la, eeh.
Najak roula des yeux, puis reporta son attention sur l’éducatrice.
— N’enlève pas ta veste. On va aller manger en ville, le frigo est pété.
Hazel eut à supporter une autre heure de bus, pendant laquelle T’Kayna médita en silence, alors que Najak, ravie d’avoir quelqu’un avec qui parler, se remettait à son hobby préféré : râler.
— Et le réfrigérateur a simplement lâché. Quelle saleté ! Impossible de le réparer. On a dû tout mettre loin, un véritable gâchis. Et la conférence de Mendoza ?
— Tu la connais, répondit simplement Hazel.
Najak acquiesça.
L’arrêt du vieux bus projeta Hazel en avant avec une force surprenante. T’Kayna se releva d’un mouvement fluide, sans se soucier de la secousse. Hazel frotta ses vêtements pour en enlever les miettes.
La ville dans laquelle elles se trouvaient maintenant était plus grande et plus propre que le quartier où Najak habitait. De petits bâtiments anciens y côtoyaient des gratte-ciels de verre et de métal. Les navettes individuelles et des deux-roues électriques y avaient remplacé les voitures polluantes, filant à toute vitesse dans les rues. Najak pianota sur les touches de son communicateur, à la recherche d’un restaurant. Après de longues minutes, elle se tourna vers sa mère et Hazel et leur fit signe de la suivre.
Le bruit répétitif des bottes d’Amarok Olsen sur le parquet commençait à devenir pénible. Cela faisait trente-neuf minutes qu’elle faisait les cent pas. Le capitaine Tulik avait mal à la tête. Son contrôle se fragmentait et son esprit errait. Il revoyait, par flashs, l’attaque de son vaisseau, la cellule, la bataille, la mort du chef pirate. Il faisait chaud dans la salle, pourtant il tremblait. Cela faisait cinq jours qu’il n’avait pas dormi.
Il sursauta presque quand une main se posa sur son épaule.
— Ne t’inquiète pas, Soran. On va s’en tirer.
— Je ne suis pas sujet à de tels sentiments, Amarok. Vous devriez le savoir. Par ailleurs, je vous prierais de ne pas me toucher.
Olsen roula des yeux.
— Les capitaines des grands vaisseaux passent leur vie en cour martiale, non ? Kirk avait une chambre à plein temps dans ce coin ! On va s’en tirer, Soran.
— On ne parle pas de petites charges, les avocats de Victor et Moussa vont déterrer tout l’historique de l’Adventure. Pannes, tribules, infractions aux règlements divers, ébriété pendant le service, désordre, insubordination, coups et blessures…
Puis, posant le regard sur ses mains, il ajouta à mi-voix :
— Meurtre…
Olsen s’assit sur le banc, à côté de Tulik.
— Tu es en train de te faire du mouron, va pas me raconter des histoires. Tu devrais manger quelque chose.
Depuis son arrivée dans la salle sombre, Olsen avait déjà englouti un grand bol de macaronis au fromage et de la viande de caribou synthétisée.
— Je n’ai pas faim, et grignoter pour lutter contre un stress ne serait ni utile ni sain.
— Tu admets donc que tu stresses.
Le Vulcain haussa un sourcil.
— Je ne suis en aucun cas-
Le grincement de la porte couvrit ses mots. Soudain la lumière fut aveuglante. Leur avocat, un petit homme poussif au visage mangé par de grosses lunettes rondes et une petite barbiche, entra.
— Il est temps d’y aller, dit-il simplement.
Le restaurant où Najak, Hazel et T’Kayna se préparaient à commander était presque exclusivement occupé par des couples. La décoration elle-même était romantique, lumière tamisée, rideaux de velours rouge et tableaux aux murs. Dans un coin, une télévision vomissait des pubs à n’en plus finir. L’ambiance était mièvre et bruyante, songea Najak. Cela faisait cinq minutes qu’elle traduisait la carte à sa mère et T’Kayna s’était enfin décidée pour une salade, le seul élément de la carte qui était à la fois végétarien, pas trop cher et aux goûts de la Vulcaine. Maintenant le malaise était si épais que Najak aurait pu le trancher au couteau. Son regard parcourut la salle à la recherche d’un sujet de conversation.
— Regardez, c’est Victor et Moussa ! s’exclama-t-elle soudain, pointant dans un coin de la salle.
Hazel se redressa d’un coup.
— Je savais qu’il y avait quelque chose entre ces deux-là ! Je l’aurais juré !
Najak soupira.
— Mais non, là, à la télé.
Devant l’air perplexe de T’Kayna, elle traduit.
— Hazel dit que les inspecteurs de Starfleet sont très… compétents.
En effet, les deux hommes étaient apparus à l’écran. Puis l’image changea, laissant apparaître deux visages familiers. Les sous-titres indiquaient « Au cœur du scandale de Starfleet ». Le procès d’Amarok Olsen et Soran Kewel Tulik était diffusé sur toutes les chaînes.
— Capitaine Amarok Olsen, niez-vous que vous ayez frappé Victor Sanders à la date stellaire 12284567.4 ? demanda l’avocate des deux inspecteurs, une grande Andorienne stricte au visage pincé.
— J’y ai été provoquée, grommela Olsen. Ces deux messieurs ont insulté mon équipage.
— Capitaine Soran Kewel Tulik, pouvez-vous confirmer ?
— Je ne me trouvais pas au mess quand les premiers coups ont été échangés.
— Et quelle en était la raison ?
— J’étais en permission, laquelle a été demandée et enregistrée conformément aux règlements de Starfleet.
L’Andorienne grommela quelque chose en fouillant dans les quelques papiers qu’elle avait amenés. Olsen soupira en la voyant sortir des pages photocopiées du Règlement de Starfleet et du vieux Code Civil Terrien.
Le silence s’était fait dans le restaurant. T’Kayna mâchait sa salade d’un air blasé. Hazel tentait de couper sa pizza sans que la table prenne des airs de scène de crime, ce qui s’était révélé plus difficile que prévu. Tous les regards étaient rivés sur le petit écran de la télévision. Un procès de Starfleet, ça ne se voyait pas tous les jours. Puis la salle explosa en une déferlante de ragots et de commentaires. L’éducatrice ne parvint pas à comprendre ce qui se disait mais, en voyant les oreilles de Najak pivoter comme celles d’un chat et ses sourcils se froncer, elle se douta bien que ce n’était rien de très flatteur. Puis quelqu’un éleva la voix.
— Voilà ce qui se passe quand on met un Vulcain à la tête d’un vaisseau ! Ces types ne voient pas des gens, seulement des chiffres, ils n’en ont rien à foutre de faire tuer leur équipage !
T’Kayna releva la tête pour jeter à Najak un regard glacial. Mais la demi-Vulcaine s’était déjà levée et s’était avancée pas dans la direction de celui qui avait fait cette remarque, un grand brun costaud vêtu d’un T-shirt blanc avec des auréoles sous les bras.
— Est-ce que tu sais pourquoi on a perdu de l’équipage ? On a été attaqués par des connards de pirates, qui ont pris des enfants en otage pour nous forcer à obtempérer, et on les a vaincus, à un contre cinq, sans aucun équipement. Mais est-ce que tu te soucies de ça, ou de la mémoire des morts ? Non, tu veux seulement une excuse facile pour être un trou du cul raciste !
L’homme se redressa, toisa la responsable des objets perdus de la tête aux pieds d’un air méprisant, puis cracha :
— Dégage, la Vulc !
Najak se raidit. Elle cligna lentement des yeux, la respiration soudain haletante. Puis un coup de poing magistral fit décoller le gros balèse de son siège et l’envoya voler deux mètres plus loin.
— Je t’interdis de m’appeler comme ça ! aboya-t-elle.
T’Kayna se pinça l’arête du nez et grommela quelque chose en Vulcain que Hazel ne comprit pas.
La grosse brute entraîna Najak hors de la salle, dans la rue devant le restaurant. Hazel ne savait pas vraiment quoi faire.
— Ils vont se battre ?
T’Kayna haussa les épaules, l’air de dire « aucune idée », même si en vérité elle n’avait rien compris de ce que Hazel lui avait dit.
— Si l’atteinte à l’intégrité physique de M. Victor Sanders était injustifiée et inexcusable, et sachez que je suis prête à payer le prix qu’il faudra, le reste des accusations est infondé ou explicable, argumenta Olsen. La mise à mort du capitaine Goran, du vaisseau Mollassien Krewatz, relevait d’une situation de légitime défense. Kachina Tulik, âgée de sept ans, avait un phaseur réglé sur désintégration pointé sur son front. Quant aux dérangements mineurs causés par une enseigne en état d’ébriété, ils relevaient d’un malentendu interespèces.
— Et dans ce cas, quid des infractions à la réglementation sur la température maximale des tubes de Jefferies ?
Olsen jura à mi-voix.
— L’écart reporté est d’un demi-degré, rappela Tulik. Les températures réglementaires sont bien en dessous du seuil de ce qui pourrait représenter un risque, même minime. De plus, les moteurs auxiliaires étaient en surchauffe quand les contrôles ont été effectués, ce qui est considéré comme une situation extraordinaire et, selon l’article A87 b du code d’ingénierie, justifie des niveaux de pressions et de température jusqu’à deux niveaux plus élevés.
Sa collègue lui flanqua une grande tape dans le dos, l’air de dire « Bien joué, camarade !!! ». Le Vulcain en eut momentanément le souffle coupé et toussota avant de reprendre.
— De plus, les propos de Victor et Moussa dans le réfectoire, tels que rapportés par le docteur Liliana Mendoza, relèvent de la diffamation et prouvent les mauvaises intentions de Messieurs Sanders et Whitaker, décidés à faire mettre l’Adventure hors service par quelque moyen que ce soit.
Najak revint dans le restaurant avec un coquard superbe et la grande brute inconsciente jetée sur son épaule comme un sac de patates. Sa lèvre inférieure, verdâtre, saignait abondamment. Elle s’avança jusqu’à la chaise où le gros balourd se trouvait quelques minutes plus tôt et l’y jeta négligemment.
— Voilà, je vous rends votre pote. Pardon du dérangement.
Puis elle retourna s’asseoir aux côtés de Hazel et de sa mère.
— J’ai manqué quelque chose ? demanda-t-elle, d’un air détaché.
Puis elle prit sa serviette en papier et entreprit d’éponger le sang sur son visage.

Annotations
Versions