17 - Conférence
À l’aller, avec l’équipement que tu m’as donné, j’ai roupillé comme un vrai bébé. C’était de la tuerie ! Seul souci, il a bien fallu se réveiller pour le changement de train à Lyon. Tu sais ce genre de sensations qui te font croire que tu n’as plus de cerveau ! Heureusement, ça n’a pas duré longtemps et je me suis vite retrouvée dans les bras de Morphée, même si j’aurais préféré de loin ceux de Vénus. Ne sois pas jalouse, je blague !
Alors je vais reprendre là où on en était.
Donc voilà, je suis allée avec Touref au théâtre. Ça a été une découverte ! C’était très différent des quelques fois où je m’y étais rendue avec l’école. Le cadre scolaire n’aide pas beaucoup à l’envie de profiter de ce qu’il se passe, non seulement parce qu’on fait les andouilles avec les copains, mais aussi parce que c’est une obligation.
D’un côté, la pièce était amusante, et d’un autre elle faisait réfléchir sur un tas de sujets. Puis cette révélation. Des acteurs de chair et de sang évoluaient devant nous, jouaient leur vie. J’étais transportée dans une autre dimension. Rien à voir avec un cinéma où, malgré les écrans gigantesques, les effets spéciaux, on n’avait pas la même sensation de réalité.
Au théâtre tu les sens vivre. Ils se parlent, ils ont le pouvoir d’interpeler directement le spectateur si ça leur chante… Et ils peuvent se planter. Chaque jour, ils risquent tout devant le public, et ça, c’est fort !
Lorsque la dernière scène a pris fin, tout le monde a chaleureusement applaudi les acteurs venus saluer le public. Puis lentement, les gens sont sortis. Estelle me regardait d’un air curieux.
— Ça fait plaisir de voir que tu as apprécié !
Ensuite, elle m’a payé un verre dans un troquet. On a parlé longuement de la pièce, de ce qu’elle contenait, ce que l’on en avait compris. Nous n’étions plus de simples binômes de classe, mais de véritables amies.
En rentrant, elle m’a demandé si je pouvais la conduire à la messe le lendemain. Elle avait l’habitude d’y aller avec sa mère et louper un dimanche lui aurait coûté. J’ai bien sûr accepté. Non pas que j’étais tournée vers la religion. Comme l’indique ce formidable contrepet : je n’étais pas folle de la messe. Je n’y mettais que rarement le pied droit, mais je pouvais me définir comme croyante.
Lorsqu’au matin nous sommes arrivées à l’Église, Estelle s’est dirigée vers le petit hôtel où brûlaient des bougies. Je me serais bien moquée de sa superstition, mais je n’ai pas osé. Quand j’ai su pourquoi elle faisait ce rituel, je n’ai pu m’empêcher de rire.
— Peut-être qu’il faudrait que j’en mette un aussi pour remercier le fait que moi aussi j’aime les filles !
Elle a pouffé ne pouvant retenir son hilarité à ma bêtise.
— Alors toi aussi, vraiment ? Tu en es certaine ?
— À quatre-vingt-dix-neuf pourcents madame. Après ce que tu m’as dit la dernière fois, j’ai réfléchi. Tu as tapé dans le mille, c’est bien ça. Tu m’as comme qui dirait ouvert les yeux sur moi-même. Quelque part c’était évident et je me refusais à le voir.
Un sourcil s’est levé en arc de cercle.
— Et alors, le dernier pourcent ?
— Ah, celui-là… c’est pour ne pas devoir justifier la réussite complète.
Après ce petit temps d’allumage de bougies, on est allé s’asseoir sur les bancs pour assister à l’office.
— Je te remercie d’être là Charlotte. Marie-Angélique ne vient pas avec moi le dimanche matin. C’est gentil ce que tu fais pour moi.
J’ai soulevé les épaules pour dire que ce n’était rien. La cérémonie se déroula comme elle se devait. Le prêtre n’était pas inintéressant, cependant, si j’avais eu le choix entre être là et poursuivre ma nuit, je crois que j’aurais choisi la deuxième option.
Juste avant la sortie, il y avait des annonces. Des gens se sont succédés pour parler d’une œuvre de bienfaisance ou d’une activité de prière qui aurait lieu ici où là, et c’est à cet instant qu’un homme monta au micro.
— Mesdames, messieurs, nous sommes l’association LGBT de Belfort, monsieur le curé nous a permis de nous adresser à vous à la fin de l’office. Nous vous proposons une conférence jeudi soir. Vous êtes concernés si vous avez des enfants, si vous-même ou quelqu’un de votre entourage se pose des questions sur son orientation ou son identité sexuelle. Vous pouvez venir aussi par simple curiosité. Pour l’heure et le lieu, un flyer sera disponible au fond de la salle.
Nous sommes ensuite rentrées chez moi, invitation en poche. Nous avions décidé de participer à cet événement. Alors que j’avais posé, grâce à Estelle, un mot sur ce que je ressentais, sur ce que je pensais être au fond de moi, je ne me sentais appartenir à aucune communauté spécifique. Malgré cela, j’avais envie d’en apprendre d’avantage.
Pour Estelle, elle vivait son histoire avec sa marquise, mais ne s’était jamais posé beaucoup de questions existentielles à ce propos. Cependant, en y réfléchissant avec moi, elle a reconnu qu’effectivement, quand elle sortait en couple avec Marie-Angélique, elles ne se comportaient pas comme les hétéros. En société, elles jouaient les simples amies, ne s’embrassaient pas à la vue de tous, gardaient les moindres moments de tendresse pour l’intimité la plus stricte. Même au lycée, personne n’avait jamais rien su de leur véritable relation. Elle a convenu avec moi que ce moment lui ferait probablement du bien.
C’est comme ça que le jeudi en fin d’après-midi, on s’et retrouvées au LG’s bar, un établissement situé en centre-ville, mais dans une rue finalement peu passante, au milieu d’enseignes un peu vieillissantes. Je n’avais jamais entendu parler de ce lieu, c’était l’occasion de découvrir.
On a poussé la porte et immédiatement, j’ai senti une ambiance chaleureuse. Les lieux ne respiraient pas le trois étoiles, mais plutôt une ambiance décontractée où l’on aurait pu se sentir à la maison. Au fond, une petite scène accueillait probablement d’éventuels spectacles, et ce soir, la conférence.
Nous nous sommes assises à une table. De derrière le bar est arrivée une drag queen toute de paillette vêtue et souriante. EN la regardant bien, elle ne m’a pas fait l’effet de celles que l’on voit à la télévision. Derrière son maquillage, elle ne pouvait cacher sa jeunesse disparue et sa tenue n’était pas de la dernière fraicheur. Cette apparition me sembla surprenante.
— Salut mes chéries, moi c’est Mimi, qu’est-ce que je vous sers ? Pourquoi pas notre petit cocktail, “Kiss my girlfriend”. Il est tout mignon, rose d’amour… Idéal pour un joli petit couple comme vous. Il n’y a qu’un seul verre, deux pailles, et… on y boit à deux les yeux dans les yeux, ça vous tente ?
Le ton de sa voix était parfaitement suggestif et je sentis mes joues s’empourprer. J’ai vu Estelle prendre une longue respiration. D’une voix sèche et sans équivoque elle a réussi à lâcher.
— Charlotte n’est pas ma petite amie.
La serveuse ne s’est pas démontée et ses yeux ont papillonné.
— Elles disent toutes ça, mais moi je sais bien ce qu’il y a dans les cœurs.
Je me suis sentie obligée de doucher les espoirs de la drag en lui expliquant que la petite amie d’Estelle était à Paris et que nous étions juste deux amies venues prendre un verre avant d’assister à la conférence.
La serveuse a mimé une mine triste avant de se mettre à rire gentiment.
— Je vous chahute, ça fait partie du personnage de Mimi ! Bon je vous sers quoi ?
On a commandé des boissons chaudes. Puis les faux-cils se sont à nouveau agités en regardant Estelle.
— Fait gaffe je te surveille, maintenant que je sais que t’as une petite copine ailleurs, t’as intérêt d’être sage !
Elle s’en alla en riant pour chercher notre commande. J’ai secoué la tête, un sourire aux lèvres.
— Eh ben elle n’est pas gênée celle-là !
Autour de nous, il y avait quelques rares couples d’hommes et de femmes ainsi que quelques tables d’amis. Mimi avait fini de me convaincre sur l’aspect sympathique et chaleureux des lieux. Les gens riaient entre eux, sans prise de tête.
Puis sont arrivés des gens qui ne cadraient pas bien avec le local : des couples hétéros de gens un peu âgés. J’ai tout de suite compris qu’ils avaient été pêchés à l’église et qu’ils venaient pour la même raison que nous.
Alors que les verres se vidaient, vingt minutes plus tard, Mimi monta sur la scène, micro en main. Elle se présenta comme un homme qui se travestissait en femme, que dans la vie en dehors du bar, elle était vêtue comme n’importe quel type et qu’elle s’appelait Luc.
— Ça me permet d’être quelqu’un d’autre l’espace d’un instant, et honnêtement ça fait du bien !
Elle expliqua ensuite le but de l’association LGBT au travers de cette rencontre. Ils avaient visé particulièrement les églises et le temple, car ils savent que de nombreux chrétiens sont opposés à l’homosexualité. Malheureusement, certains prêtres leur ont interdit de distribuer leur tract et de faire un appel au micro. D’autres communautés se sont montrées ouvertes et l’association les en remercie.
Une jeune femme est montée sur scène pour entrer un peu dans la théorie.
D’abord, avoir une orientation sexuelle différente de la majorité n’est pas une déviance, mais un principe tout à fait naturel. Dans la nature, l’homosexualité existe chez au moins mille cinq cents espèces recensées : chez certains les insectes, oiseaux et mammifères. J’ai été émue en entendant parler de femelles Ibis rouges en couple qui couvent ensemble des œufs stériles, j’en ai lâché quelques larmes. Les pauvres espèrent peut-être voir des oisillons en sortir.
Ensuite, elle nous exposa, contrairement à ce que beaucoup de gens disent que n’est pas un choix de la personne. J’en étais la preuve vivante, je sais bien ne pas avoir choisi de ne pas être amoureuse de Simon. Ça aurait été tellement plus simple. Cette attirance pour Léa qui m’avais remuée les boyaux, je ne l’avais pas choisie non plus.
Continuant à casser les mythes, l’oratrice martela que les personnes homosexuelles n’étaient pas des personnes malades. Nombre d’enfants sont envoyés chez des psychologues ou chez des personnes prétendant pouvoir soigner l’homosexualité. Il est désormais prouvé que non seulement ça ne fonctionne pas, mais en plus détruit la vie de l’enfant.
— Alors, messieurs, mesdames, si un jour votre jeune fait son coming-out auprès de vous, soyez compréhensifs, acceptez-le comme il est, c’est tout ce qu’il vous demandera. Ce n’est pas un enfant malade, ce n’est pas une passade adolescente, car s’il vous en parle, c’est mûrement réfléchi. À sa place, si vous aviez quelque chose de similaire en vous, oseriez-vous en parler à vos parents si ce n’était pas capital pour votre existence ?
Mimi a ensuite repris la parole pour annoncer que trois personnes viendraient pour témoigner de leur histoire personnelle. Elle a ensuite aidé une dame bien âgée, cramponnée à son déambulateur à grimper sur l’estrade.
Mimi a fourni une chaise à la dame et lui a tendu le micro. D’une toute petite voix, Lucienne a commencé à nous raconter son histoire. Pendant la guerre, le gouvernement de Vichy a promulgué une loi sur l’homosexualité. Mais elle n’a été abrogée qu’en 1982. On risquait un an-et-demie de prison pour ce qui était à l’époque, un délit.
Lucienne avait dû se marier avec un homme sous la pression de ses parents, mais en 1965 elle a divorcé, ne pouvant supporter cette situation. Née en 1940 elle avait alors vingt-cinq ans. Elle était tombée amoureuse d’une femme avec qui elle avait commencé une vie cachée. Cependant, son ex-mari revanchard, s’en est aperçu et l’a dénoncée. Lucienne et sa compagne se sont retrouvées au tribunal et ont vécu presque un an enfermées. L’amour étant plus fort que tout, elles ont continué à vivre ensemble, en s’exilant dans une autre ville où personne ne les connaissait. Après la loi du mariage pour tous, elle a enfin épousé sa Colette, décédée quelques années plus tard.
Lucienne eut tout l’appui du public, par des applaudissements chaleureux et des soutiens de vive voix. L’émotion apparaissait sur son visage, mais son regard était ailleurs. Je l’imaginais revoir en elle l’image de sa Collette.
Après Lucienne, un homme, petit, maigre, dans un costume élimé a fait son apparition sur scène. Il s’est présenté comme s’appelant Gérard. Sa vie était différente. Il avait été responsable dans une grande entreprise. Un jour, il avait rencontré un homme au sein de son entreprise, et tout deux avaient commencés à se fréquenter. La relation était secrète, mais les cachotteries ne tiennent jamais bien longtemps. Aussi, quelqu’un avait dû les voir et l’information s’est répandue comme une traînée de poudre.
Des collègues malveillants lui avaient mis des bâtons dans les roues, et un supérieur homophobe avait réussi à trouver des prétextes pour le faire licencier. C’est alors qu’il était tombé dans un engrenage, chômage, alcool, et il avait fini dans la rue.
Aujourd’hui, il se reconstruisait enfin. Grâce à l’association il avait trouvé un petit travail dans un bureau où il gagnait misérablement sa vie. La salle le salua lui aussi, par une pluie d’applaudissements.
Celle qui prit en dernier recours le micro a été Mimi, la barmaid drag rigolotte. En prenant le micro, le masque est tombé, ses traits se sont affaissés. Elle ne riait plus.
– À quinze ans, j’ai fait mon coming-out à mes parents en pensant bien faire. Ils ont pensé que j’étais porteur d’un handicap. Comme tout bon enfant bien élevé, je les ai crus. Ils ont fait des recherches, pas sur internet, à l’époque, mais ils ont interrogé un médecin qui leur a indiqué un centre de soin. J’y suis allé docilement, ne sachant pas ce qui m’attendait.
Sa voix était dramatique, on sentait qu’une une forte émotion cherchait à s’évader de sa poitrine rembourrée de coton. Les larmes n’étaient pas loin.
— Là-bas, j’étais tout seul, je ne voyais pas grand monde à part des enfants comme moi, mais seulement pendant les séances de thérapie. Matin midi et soir, on nous gavait de médicaments qui nous ensuquaient. À côté de ça on nous bourrait dans le crâne qu’on n’était pas normaux, qu’aimer les garçons n’était pas bien, qu’il fallait penser aux filles. On nous montrait des images de femmes nues pour nous faire rentrer dans la tête que c’était ça qui était bien pour nous…
Elle s’arrêta. Cette fois-ci les larmes débordaient, le reflux ne s’arrêtait plus. Elle a longuement inspiré et a malgré tout continué son discours entrecoupé de sanglots.
— Évidemment, vous imaginez bien que tout ça ne fonctionnait pas… Alors je me disais que j’étais une merde, un raté. Combien de fois ai-je voulu me supprimer ? Je n’en sais rien, je ne les comptais plus… Mais petit à petit mon cerveau à repris le dessus. Je me suis débarrassée de leurs médocs que je broyais en poussière pour éviter qu’ils les trouvent. J’ai commencé à réfléchir par moi-même.
Elle se redressa, fière, tentant d’essayer ses larmes.
— J’ai compris que pour sortir de là, il fallait faire comme si leurs trucs fonctionnaient.
Un demi-sourire s’est dessiné sur son visage.
— Oui et ça a marché, ils m’ont lâché. Un beau jour, le médecin m’a dit que j’étais enfin guéri. Et moi, je savais bien que ce n’était pas vrai, parce que je n’avais jamais été malade. Je riais en moi-même, je les avais bernés. En rentrant chez moi, j’ai agi comme si tout allait bien. J’ai attendu la majorité pour travailler et me prendre un appart. Et là, j’ai joué la drag. Je me suis épanouie, j’ai trouvé un amoureux avec lequel je vis toujours.
Les gens dans la salle hochaient la tête, et moi, je me suis promis de ne rien dire à mes parents tant que je ne serais pas indépendante.
Après le discours, Gérard est assez vite reparti, manquant le pot offert par l’association. Estelle et moi, comme beaucoup de monde, somme restées et avons un discuté ici et là, en grignotant quelques biscuits apéritifs. Nous avons parlé un bon moment avec Lucienne, lui avons confié qu’elle nous avait beaucoup émue. Ça lui a fait plaisir de voir que les jeunes générations se soucient des vieux, selon ses dires.
Quant à Mimi… elle était tellement entourée que nous n’avons pas réussi à nous approcher. C’est seulement vers la fin, lorsque nous étions sur le point de partir qu’elle s’est retournée vers nous d’un air canaille.
— Et ne faites pas de bêtises vous deux ! Je vous ai à l’œil !

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