Chapitre 4 — Les braises sous la cendre

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L’exercice avait commencé comme tous les autres.

Un matin clair, un air encore frais malgré le soleil déjà haut, et cette odeur familière de béton humide et de métal chaud qui entourait la caserne. Les moteurs tournaient au ralenti dans la cour, grondement sourd et rassurant, pendant que les gars finissaient de s’équiper.

- Mise en situation feu industriel, annonçai-je d’une voix ferme. Reconnaissance, protection de zone, montée en pression progressive. Pas de héros aujourd’hui. On applique les procédures.

Les hommes hochèrent la tête. Concentrés. Sérieux.
Trop sérieux, peut-être.

Depuis l’incendie d’IMAG, chaque exercice avait une autre saveur.
Plus lourde.
Plus silencieuse.

On avançait, on exécutait, mais quelque chose planait au-dessus de nous. Comme une fumée invisible que personne n’osait nommer.

Je marchais le long de la cour, tablette tactique dans une main, radio dans l’autre, observant chaque geste, chaque déplacement. Une équipe simulait une reconnaissance sous masque, une autre mettait en place une ligne d’attaque à sec. Tout était propre. Trop propre.

Et puis, sans raison particulière, mon regard a glissé vers l’extérieur.

De l’autre côté du grillage, le long du trottoir qui longeait la caserne, une femme marchait.

Elle avançait d’un pas assuré, concentrée, une tablette numérique tenue contre elle.
Pas pressée, mais déterminée.

Elle ne regardait pas la caserne.
Pas les camions.
Pas les hommes en tenue.

Elle suivait sa route, comme si tout cela faisait déjà partie du décor.

Cheveux clairs, attachés simplement, quelques mèches échappées par le vent. Une silhouette élancée, droite, une posture qui trahissait quelqu’un d’habitué à travailler, à décider. Veste légère, pantalon sombre, chaussures plates — pas là pour faire joli.

Ce qui m’a frappé, ce n’était pas sa beauté.

C’était sa présence.

Quelque chose de calme.
De posé.
Presque… solide.

Je suis resté une seconde de trop à la regarder passer.

- Capitaine ? fit la voix de Bryan dans la radio. Pression prête.

Je clignai des yeux, ramené brutalement à l’exercice.

- Reçu. Continuez.

Quand je relevai la tête, elle avait déjà dépassé la caserne.
Disparu derrière les bâtiments administratifs.

Je n’y ai pas pensé plus que ça.
Ou du moins, j’ai cru.

L’exercice a repris son cours. Les équipes ont enchaîné les manœuvres, la sueur a commencé à perler sous les casques, les respirations se sont faites plus lourdes. À un moment, un des gars a marqué un temps d’arrêt, main posée sur le genou.

- Ça va ?

- Ouais… ouais capitaine. Juste un coup.

Je l’ai laissé reprendre, mais j’ai noté le regard.
Celui qu’on a quand le corps suit, mais que la tête est ailleurs.

À la fin de l’exercice, alors que les hommes se regroupaient pour le débriefing, je me suis surpris à jeter un dernier coup d’œil vers le trottoir.

Rien.

Juste la route, les arbres, le silence revenu.

Je ne savais pas encore qui elle était.
Ni pourquoi cette image m’était restée.

Je l’ai observé encore quelques secondes pendant le débriefing.
Il hochait la tête au bon moment, répondait quand on l’interpellait, mais son regard… il n’y était pas vraiment. Trop fixe. Trop loin.

Quand tout le monde a commencé à se disperser, je l’ai rattrapé d’un signe discret.

- Passe dans mon bureau quand tu as terminé de ranger ton matériel.

Il a simplement répondu :

- Oui capitaine.

Pas de surprise. Pas de résistance.
Ça aussi, c’était un signe.

Un quart d’heure plus tard, on a frappé à la porte.

- Entrez.

Il est resté debout devant mon bureau, casque sous le bras, posture droite, presque trop rigide. Comme s’il s’attendait à un reproche.

- Assieds-toi, ai-je dit en désignant la chaise en face de moi.

Il a hésité une demi-seconde, puis s’est exécuté.

Je n’ai pas parlé tout de suite.
Je l’ai regardé. Pas comme un supérieur regarde un subordonné.
Comme un homme regarde un autre homme qui porte trop lourd.

- Comment tu vas ? ai-je fini par demander.

Il a haussé les épaules.

- Ça va, capitaine.

J’ai soufflé doucement par le nez.

- Non.

- Ça, c’est la réponse qu’on donne quand on ne veut pas répondre. Je te repose la question : comment tu vas… vraiment ?

Il a baissé les yeux. Longtemps.
Ses doigts se sont resserrés sur son casque.

- Je dors mal, a-t-il lâché finalement. Des fois… j’ai l’impression d’être encore là-bas.

Il n’avait pas besoin de préciser où.
On savait tous les deux.

Je me suis légèrement penché en avant.

- Écoute-moi bien. Ce que tu ressens, c’est normal. Ce qu’on a vécu, aucun manuel ne prépare à ça. Aucun entraînement.

Il a hoché la tête, mais sans conviction.

- Le problème, ce n’est pas ce que tu ressens, ai-je continué. Le problème, c’est ce que ça peut provoquer si ça te rattrape au mauvais moment.

Il a relevé les yeux vers moi, enfin.

- Aujourd’hui, pendant l’exercice, tu as décroché.

- Pas longtemps. Mais assez pour que je le voie.

Il a serré la mâchoire.

- Si ça arrive en intervention, ai-je dit calmement, ce n’est pas toi que tu mets en danger.Ce sont tes collègues.

Le silence est retombé, lourd mais nécessaire.

- Je ne te convoque pas ici pour te mettre à l’écart, ai-je repris. Ni pour te faire sentir faible. Si je le fais, c’est parce que je comprends ce poids. Parce que je le connais.

Il m’a regardé, surpris.

- Tu crois que moi, ça ne me rattrape pas, tu crois que je n’entends rien la nuit ?

Je me suis redressé.

- Mais la différence, c’est qu’on ne peut pas porter ça seul et encore moins ici.

Je lui ai laissé le temps d’encaisser, puis j’ai conclu, sans dureté :

- Tu n’es pas rejeté. Tu fais partie de cette équipe. Mais si tu sens que ça déborde, tu viens me voir. Avant que ça pète. Repos, soutien, aide extérieure s’il le faut… ce n’est pas un échec.

Il a inspiré profondément.

- D’accord, capitaine.

- Bien. Tu retournes avec les autres et rappelle-toi une chose : ici, on se couvre les uns les autres. Toujours.

Il s’est levé, un peu plus droit qu’en entrant.

- Merci, capitaine.

Quand la porte s’est refermée, je suis resté seul quelques secondes.
La caserne était calme. Trop calme.

Je savais une chose :
les braises étaient encore là.
Et il faudrait être vigilant… pour tout le monde.

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