Chapitre 16 — Le signal faible
La matinée s’était installée sans urgence.
Pas de départ. Pas de sirène. Juste le bruit régulier de la caserne en activité réduite : des pas dans les couloirs, une porte qui se referme, une voix étouffée dans le vestiaire. Je relisais un rapport quand le téléphone interne a sonné.
- Caserne IMAG, capitaine Tremblay.
Une courte hésitation de l’autre côté.
- Bonjour… excusez-moi de vous déranger. C’est Aurélie.
Je me suis redressé légèrement.
- Bonjour. Dites-moi.
- Je ne savais pas trop à qui m’adresser. Ce n’est peut-être rien… mais je préfère signaler.
Sa voix était calme. Pas inquiète. Juste professionnelle.
- Allez-y.
- Dans le bâtiment administratif, aile est. Un détecteur de fumée déclenche régulièrement depuis hier… mais sans alarme générale. Juste un voyant rouge fixe. Le service technique est passé, ils ont dit que “ça arrive”, mais… je ne sais pas, ça m’a semblé étrange.
Je n’ai pas répondu tout de suite.
- Vous avez bien fait d’appeler.
- Vraiment ?
- Oui.
Un court silence.
- Vous voulez que je passe vous montrer ?
- Oui.
- J’arrive.
J’ai raccroché et attrapé ma veste.
Rien d’alarmant.
Rien d’urgent.
Mais ce genre de choses, je les avais appris à ne jamais ignorer.
Le bâtiment administratif était calme. Trop calme, peut-être. Les couloirs baignaient dans une lumière blanche uniforme, presque clinique. Aurélie m’attendait près d’un panneau technique, tablette à la main.
- Merci d’être venu.
- C’est normal.
Elle m’a montré le détecteur incriminé, fixé au plafond.
- Il s’allume comme ça, a-t-elle expliqué. Puis il s’éteint. Sans alarme. Sans message centralisé.
Je l’ai observé quelques secondes.
- Il est censé être relié au système général.
- C’est ce qu’on m’a dit.
Je me suis approché de l’armoire technique murale, l’ai ouverte. À l’intérieur, des câbles soigneusement rangés. Trop soigneusement.
- Vous voyez quelque chose ? a-t-elle demandé.
- Oui.
J’ai pointé un connecteur libre, propre, sans trace d’usure.
- Ce câble-là. Il devrait être branché.
Elle a froncé les sourcils.
- Mais… alors le détecteur ne sert à rien ?
- Il sert à rassurer. Pas à protéger.
Elle est restée silencieuse.
Je n’ai pas touché au câble. Je l’ai simplement photographié.
- Vous avez déjà remarqué d’autres choses étranges ? ai-je demandé, sur un ton neutre.
Elle a hésité.
- Pas vraiment. Enfin… parfois, les alarmes locales fonctionnent seules. Et parfois, rien du tout.Mais on nous dit que tout est conforme.
Je me suis redressé.
- Merci de m’avoir appelé.
- Je ne voulais pas… je ne voulais pas exagérer.
- Vous n’exagérez pas.
Elle m’a regardé, un peu surprise.
- Vous savez, a-t-elle dit doucement, après ce qui s’est passé ici avant… j’ai du mal à ignorer ce genre de détail.
Je l’ai regardée une seconde de trop.
- Vous avez raison.
Je me suis éloigné de quelques pas, puis je me suis retourné.
- Si vous remarquez quoi que ce soit d’autre, même si ça vous semble insignifiant… appelez.
- D’accord.
Un silence s’est installé, pas inconfortable.
- Bonne journée, capitaine.
- Bonne journée, Aurélie.
Je suis reparti seul dans le couloir.
De retour à la caserne, j’ai ouvert mon bureau et fermé la porte. J’ai sorti mon téléphone, puis le classeur. J’ai ajouté la photo au dossier déjà entamé.
Une porte bloquée.
Un rapport falsifié.
Un détecteur non raccordé.
Rien, pris séparément, ne suffisait.
Mais ensemble… ça dessinait une habitude.
Je me suis laissé tomber dans ma chaise.
Ce n’était plus une impression.
Ce n’était plus un doute diffus.
C’était un motif.
Et pour la première fois, quelqu’un d’extérieur à la caserne venait de me montrer le problème sans le savoir.
Pas une lance.
Pas une sirène.
Juste un voyant rouge qui s’allume…
sans jamais prévenir personne.

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