Chapitre 10

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Alexis

Le plateau ardéchois. Là encore, je n'avais pas imaginé à quoi cela pouvait ressembler, même si dans la vitrine du buraliste, j'avais remarqué quelques photos du Mont Gerbier de Joncs, mais sans y prêter plus attention que cela. Qui dit plateau, dit plat. Bon, ce n'est pas tout à fait tout plat, mais je comprends vite pourquoi les gens du coin utilisent ce mot pour désigner cette région. Nous y accédons par le col de Mézilhac, en remontant la vallée de la Volane. Après les gorges étroites, une longue montée en virages et des changements notoires dans la végétation, passant des forêts de châtaigniers à des landes de genêts, nous arrivons au col. C'est en fait un grand carrefour, ouvrant vers quatre directions : sud d'où nous venons, est pour aller vers le col de l'Escrinet, nord pour la vallée de l'Eyrieux, et ouest pour le plateau lui-même.

Nous nous arrêtons à Mézilhac, juste pour contempler le point de vue. Le vent souffle assez fort, il fait beaucoup plus frais que dans la vallée. Layla m'avait prévenu de bien me couvrir et de prévoir un coupe-vent. Elle a eu raison. Nous repartons ensuite en direction de Lachamp-Raphaël. Par endroit, il reste des congères de neige. Le plateau est comme une vaste prairie entrecoupée de forêts de pins. Ici, les feuillus ont quasiment tous laissé la place aux résineux.

C'est très beau. Apaisant aussi. Layla roule lentement, s'arrêtant parfois pour qu'on puisse regarder tranquillement le paysage. Il y a peu de circulation. Ce n'est qu'en approchant du Mont Gerbier de Joncs que l'on croise un peu plus de voitures. Là, l'arrêt est obligatoire. Elle m'emmène voir l'une des sources de la Loire. Le fleuve semble sortir de la montagne. La petite ferme au toit de lauzes, le vieil abreuvoir en pierre qui en recueille les premières gouttes. Tout cela est bien typique et comme figé, hors du temps. C'est ainsi depuis des siècles, me semble-t-il. Et tant que la Loire coulera... Ma foi, tout ne sera pas complètement perdu. C'est du moins ce que m'inspire l'endroit.

Layla, emmitouflée dans un blouson bien chaud, une écharpe autour du cou, semble elle aussi songeuse. Nous faisons quelques pas, puis retournons à la voiture, non sans nous arrêter auprès des quelques commerces ouverts dans de petits chalets en bois. Nous repartons avec des provisions de saucissons et de fromages. Elle m'avoue qu'elle en ramène toujours à Paris, quand elle vient, histoire d'en manger de petits morceaux régulièrement et d'avoir ainsi un peu d'Ardèche avec elle, dans son quotidien. Cet attachement à sa région me touche, moi qui ne me sens pas avoir particulièrement de racines.

- On ne peut pas faire l'ascension du mont aujourd'hui, dit-elle, il reste des plaques de neige. Si tu remontes en juin ou juillet jusqu'ici, tu le pourras. Equipe-toi bien, mais tu es bon marcheur, c'est faisable.

- Je tenterai, en effet. Je n'ai encore jamais fait un "sommet".

Elle sourit, avant de déverrouiller la voiture. Nous rangeons nos achats, puis repartons. Nous nous arrêtons à nouveau quelques kilomètres plus loin, dans un endroit assez abrité où des tables de pique-nique ont été installées. C'est là que nous mangeons, sans nous attarder, car il ne fait pas chaud.

Après le Mont Gerbier, Layla m'emmène jusqu'au Mont Mézenc. La route est magnifique, sauvage. Là aussi nous faisons de fréquents arrêts. Pour le retour, elle choisit de nous faire passer par Sainte-Eulalie, un très joli village de montagne que je prends plaisir à découvrir. Nous repassons par Lachamp-Raphaël, puis obliquons très vite à droite pour prendre la route de Burzet.

**

- C'est une de mes routes préférées, me confie-t-elle alors que nous passons déjà à travers un bois, laissant derrière nous de belles prairies et des troupeaux de vaches de montagne, celles-là même qui produisent un lait au goût incomparable d'après Layla.

Quand elle me dit cela, je lui fais remarquer qu'elle est très chauvine et elle en éclate de rire.

Je comprends vite pourquoi Layla aime cette route. Toute en lacets, traversant de belles forêts, mais offrant aussi des points de vue sur la montagne. On commence à retrouver des paysages comme ceux du haut de la vallée de la Volane, quand on arrive à Mézilhac. Elle s'arrête ensuite sur un parking désert.

- On va marcher un peu, me dit-elle. Pour aller voir la cascade du Ray-Pic. Je pense qu'elle n'est plus en glace à cette date, et avec la fonte des neiges, elle doit être très belle.

Le sentier court sous un mélange de feuillus et de résineux. Le sous-bois est couvert de buissons de myrtilles, le petit fruit roi de la vallée. Avec la châtaigne, bien sûr. Avant même de la voir, nous entendons le sourd grondement de la cascade. Un doux sourire s'affiche sur le visage de Layla. Elle est magnifique.

La cascade aussi. La rivière se jette depuis une hauteur assez importante, mais le plus beau est qu'elle a creusé son lit à travers des orgues basaltiques, qui semblent épouser la forme de la rivière. Ou peut-être est-ce la rivière qui a épousé la forme des orgues, difficile de trancher. Layla avait raison : la fonte des neiges la rend impressionnante et elle se jette avec puissance dans un petit bassin, renvoyant des éclats argentés.

Je demeure encore une fois silencieux, fasciné par la beauté et la simplicité de la nature : de l'eau, de la roche, quelques mousses, de beaux arbres. Et l'endroit est comme un charme. Layla est comme moi, absorbée dans ses pensées. Elle se tient juste à côté de moi et je n'aurais qu'à tendre la main pour la toucher.

Je me tourne vers elle et croise son regard. J'ignore depuis combien de temps elle me regarde, mais ses yeux sont d'un bleu encore plus profond que d'habitude, me semble-t-il. Plus profond et plus mystérieux.

Il me sera toujours impossible de dire combien de temps nous sommes restés ainsi, les yeux dans les yeux. Mon cœur battait comme un fou.

Et pourtant, je n'ai rien fait. Rien dit. Pas esquissé le moindre geste.

Alors qu'elle était toute attente.

Layla

Le plateau ardéchois est un endroit à part pour moi. Un autre lieu pour me ressourcer, sans faire de mauvais jeu de mots concernant le fait que la Loire y prend sa source. Mais aussi de nombreuses autres rivières, dont l'Ardèche et la Bourge qui forme la cascade du Ray-Pic. J'avais prévu un assez beau circuit, pour permettre à Alexis de découvrir les sites les plus emblématiques du plateau. Je lui indique cependant d'autres routes et lieux de balades, notamment autour du lac d'Issarlès et la vallée de Montpezat. Je lui conseille de faire l'ascension du Gerbier et du Mézenc par un jour de vrai beau temps, quand il n'y aura plus de congères. C'est assez exceptionnel d'en voir encore début mai, mais avril n'a pas été très chaud sur le plateau, me confirme l'un des commerçants auquel j'achète à chacun de mes passages de délicieux fromages.

Malgré le soleil, je ne suis pas surprise qu'il fasse frais et même froid par endroits. La journée était annoncée comme une des moins ventées de la semaine, d'où mon choix. Néanmoins, nous ne prolongeons aucun des arrêts, même si nous prenons le temps d'en faire plusieurs, afin de permettre à Alexis d'admirer de nombreux points de vue.

Comme à chaque fois que je viens ici, je me sens en paix. En harmonie aussi. C'est un peu le même genre de sensation que lorsque je regarde le soleil se lever sur la vallée de la Volane et caresser les toits d'Antraigues. Une sensation que je ne ressens qu'ici, jamais à Paris.

Face à la source de la Loire, j'éprouve toujours une émotion particulière : celle d'imaginer comment ce tout petit ru peut donner, mille kilomètres plus loin un des fleuves les plus majestueux d'Europe. Face à la source, je me sens toujours humble, minuscule. Ce sentiment renaît aussi face à la cascade du Ray-Pic.

J'ai choisi exprès cette route pour le retour, après avoir fait une brève incursion dans le département voisin de la Haute-Loire, en quittant le Mont Mézenc. Ce n'est jamais bien long et même si les lieux sont aussi très beaux, je me sens toujours soulagée de repasser en Ardèche. Comme si je revenais dans un endroit sûr, où rien de mal ne peut m'arriver. Alors que le reste du monde peut, parfois, paraître bien menaçant. Sans doute que toute personne retrouvant son "chez-soi" éprouve ce même sentiment.

Je comptais donc bien rentrer par Burzet et la vallée de la Bourge, puis suivre la minuscule route qui nous ramènera à Aizac, via le col de Moucheyre et Freyssenet. Depuis le col, nous aurons une belle vue sur les deux vallées, sur le col et le Volcan d'Aizac. Un vrai retour à la maison, pour le coup.

**

Je ne suis pas surprise que la cascade du Ray-Pic soit si belle. La fonte des neiges apporte beaucoup d'eau à la rivière et le spectacle est magnifique. Nous demeurons un long moment admiratifs et silencieux, Alexis et moi. Puis je me tourne vers lui et le regarde. Son beau profil se dessine sur le vert tendre des arbres et du sous-bois. Je devine admiration et humilité dans son regard.

Puis il se tourne vers moi et je suis une fois de plus happée par les éclats dorés de ses iris et par la grande douceur que je peux lire dans son regard. Mon cœur se met à battre comme un fou et il me vient le désir plus intense de l'embrasser. Surtout ici, dans ce lieu totalement magique, ce lieu de naissance des vallées et volcans qui fondent mon pays.

Mais Alexis ne bouge pas, ne fait pas un geste. Il est comme figé et mes propres émotions ne m'aident en rien à déterminer ce que je dois faire. Alors, je finis par détourner les yeux et contempler à nouveau la cascade.

Nous rentrons tranquillement jusqu'à Aizac, un petit arrêt à Burzet pour faire quelques courses. La promenade dans le village nous sort de notre torpeur et nous reprenons nos échanges sans la moindre crispation, avec le même naturel que d'habitude. Je propose alors à Alexis de rester dîner, car il est déjà tard. Il accepte et nous repartons avec deux parts de tourte à la tomme de chèvre et une belle tranche de pâté de campagne. Il me reste de la salade à la maison, cela fera l'affaire. Dommage que ce ne soit pas la saison des myrtilles, on aurait acheté des tartes, mais Alexis tient à prendre le dessert et nous demeurons sur une valeur sûre : la tarte aux pommes, même si ce n'est pas une spécialité régionale.

Je n'ai jamais amené personne aux Auches depuis que la maison a été restaurée. Alexis est vraiment la première personne en-dehors de mon cercle familial et amical à franchir le seuil de la maison.

Et un homme qui plus est.

Un homme qui me plaît.

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