Chapitre 71

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Layla

J'ai à peine entendu Alexis se lever ce matin, vers 7h30. Même lorsqu'il a pris sa douche, il ne m'a pas tirée du profond sommeil dans lequel j'étais plongée. Tout juste ai-je profité de ses légers baisers d'abord sur ma tempe, puis sur ma joue et enfin sur mes lèvres. Et de ses quelques mots : "A ce midi..."

Je me suis rendormie alors qu'il faisait grincer les dernières marches de l'escalier. Le sommeil m'a à nouveau emportée et je ne l'ai pas entendu démarrer sa voiture et quitter les Auches. Il devait être autour de 8h30.

Je me réveille vraiment à 9h passées. Je m'étire, un peu alanguie. Un franc soleil entre dans la chambre. C'est ma deuxième journée seule aux Auches, et j'ai un bon programme qui m'attend. Un vrai programme de vacances.

Je me douche et m'habille rapidement, avant de gagner l'étage après avoir ouvert la fenêtre de ma chambre pour l'aérer et faire entrer les parfums printaniers. Je m'installe sur la terrasse pour déjeuner, savourant tout autant mon café et mes tartines que la vue qui s'offre à moi, immuable, rassurante.

Magnifique.

Comme nous n'avons pas mangé ici hier soir, je n'ai pas de rangement à faire autre que la vaisselle du petit déjeuner. Ce qui est vite réglé. Puis j'enfile mes chaussures de randonnée, attrape mon bâton de marche qui voisine avec celui d'Alexis pour ces quelques journées, glisse mon sac à dos sur mes épaules, ferme la porte et je m'engage dans le sentier qui descend vers le Bouchet, puis vers Antraigues. J'attaque la côte d'un pas vaillant, m'arrête à l'épicerie et à la boulangerie. Sur la place, Julien a installé son camion et je m'empresse d'aller le saluer et de lui prendre un peu de viande pour les jours à venir.

- Ca va, Layla ? me salue-t-il d'un grand sourire.

- Oui, bien et toi ? Alors, tu as démarré ?

- La semaine dernière ! Bon, avec les fériés, ce n'était pas forcément l'idéal, mais hormis le 1er, je travaille les autres jours. Il y a un peu de monde et dans les petits villages, de toute façon, j'ai des clients qu'importe le jour.

- Tant mieux. Tu as bien annoncé ta venue ?

- Oui. On a fait paraître des annonces dans les journaux municipaux, sur les sites internet, des petites affiches aussi... Et le bouche à oreilles fait le reste. Je suis content.

- Je le suis pour toi aussi, dis-je en souriant.

- Tu prends quelque chose ?

- Bien sûr ! Mais dis-moi, quel jour montes-tu à Aizac ?

- Vendredi après-midi. Le matin, je suis à Labastide.

- D'accord. Je te reprendrai de quoi pour le week-end à ce moment-là.

- Tu restes jusqu'au week-end ?

- Oui. Je repars dimanche midi.

- Alexis va bien ?

- Oui. Tu ne l'as pas encore vu ?

- Non, mais je suppose que ce n'est pas évident pour lui...

- En effet, vous travaillez en même temps. Cette semaine, cependant, il travaille un jour sur deux. Je lui rappellerai que tu es là le mercredi matin. Il pourrait passer en quittant le cabinet. Il arrête vers midi-midi et quart.

- Ca marche. Dis-lui de m'appeler s'il veut que je lui mette un morceau en particulier de côté. Je suis là jusque vers midi et demi. Histoire d'avoir le temps de manger, puis de monter à Genestelle pour 15h.

Je regarde son étal, fais mon choix. Puis je demande :

- Est-ce que ça te dirait de venir dîner vendredi soir aux Auches ? Je vais passer voir Emilie tantôt et lui proposer de venir aussi. Avec Hugo et le loustic, bien entendu.

- C'est jouable. Tu veux que j'amène la viande ?

- J'en paie une partie, dans ce cas. On peut faire des grillades. Il fait beau, on pourra manger sur la terrasse. Et si jamais il fait un peu frais, on se mettra dans la maison.

- D'accord. Tiens-moi au courant si Emilie et Hugo peuvent venir, je préparerai la viande. Je te la laisserai vendredi en début d'après-midi, ça t'ira ?

- Parfait. Je viendrai la chercher quand tu t'installeras. Tu te mets sur la place, j'imagine ?

- Oui, c'est le plus facile.

Après mes achats, je vais m'asseoir à la terrasse de "la Montagne". Un petit café, Mariette sert quelques clients. Après les vacances de Pâques, ces semaines de mai annoncent aussi le retour des touristes. Et de l'animation dans le village.

- Alors, ma jolie ! Te voilà un peu en vacances parmi nous ? me demande Mariette en prenant place un instant face à moi.

- Oui, j'ai profité des fériés. J'étais chez mes parents la semaine passée et j'ai réglé pas mal de choses à Libourne, puis je suis venue directement ici.

- Alexis travaille, ces jours-ci, je suppose...

- Oui, mais pas les jours fériés. Ca nous laisse des jours ensemble quand même.

Elle hoche la tête :

- C'est bien, vous pouvez en profiter.

- Oui. Hier, on a fait les gorges. On n'y avait pas encore été ensemble et j'aime bien y aller en cette saison. Demain, je ne sais pas. Je pense qu'on montera sur le plateau, ou alors, on y va samedi. Et vous, ça va ?

- Et bien oui, ma foi ! On a passé l'hiver, tu vois... J'ai traîné longtemps un gros rhume, mais bon, je ne voulais pas embêter les toubibs de Vals avec ça. Etienne Mauriac, le pharmacien, m'a donné de quoi faire. Enfin, l'an prochain, si ça me retombe dessus, j'irai voir Alexis !

- Tu feras bien. Tu as déjà pris rendez-vous avec lui, sinon ?

- Non, pas encore. J'irai plus tard, avant l'été. Je n'ai pas de gros soucis, tu sais.

- Bien sûr. Mais maintenant qu'il est là, ça peut ne pas être inutile de refaire le point pour toi. Tes jambes, ça va ?

- Oui...

Je jette un œil sur le côté de la table. Mariette, malgré le temps doux, porte encore des bas que je devine aisément être des bas de contention. Elle a suivi mon regard et soupire :

- Je piétine beaucoup, alors je les porte tant qu'il ne fait pas trop chaud. J'essaie de les garder encore l'après-midi, mais je vais bientôt devoir renoncer.

- Tu as toujours un traitement ?

- Non, c'est pour cela, je te promets, je ne tarderai pas à prendre un rendez-vous avec Alexis. Je pense qu'il me fera passer un doppler.

- Il y a des chances, oui. Surveille-toi.

- T'inquiète pas, ma jolie ! fait-elle dans un grand rire, avant de se lever car un couple de touristes vient de prendre place à une des tables.

Je termine tranquillement mon café, puis mon regard fait le tour de la place. Il fait vraiment beau, le temps est très agréable comme bien souvent en cette saison. Oui, nous allons avoir une belle semaine. Je rentre dans le café, prends le journal qui traîne au comptoir et retourne m'installer. Je me plonge dans la lecture des petites histoires de la région, faits divers et autres actualités, tout en me laissant bercer par le bruit des conversations et surtout, le chant de la fontaine et des oiseaux. Midi finit par sonner à l'église, je récupère mon sac à dos avec les courses, mon bâton de marche et ramène le journal.

- A une prochaine ! dis-je en saluant Mariette et son mari, Bertrand, qui s'active derrière le comptoir. Je repasserai sûrement avant la fin de semaine !

- A bientôt, Layla ! Profite bien !

- Merci !

Et j'entame la descente vers le bas du village, en prenant bien vite l'escalier qui mène à la pharmacie et au cabinet médical. Alexis y est encore, je m'installe à l'ombre pour l'attendre. Je vois sortir un couple que je connais de vue. Je crois me souvenir qu'ils habitent vers Freyssenet. Je les salue avant qu'ils ne gagnent leur voiture.

Alexis arrive quelques minutes plus tard, me gratifie d'un tendre : "Bonjour, marmotte" avant de m'embrasser. Puis il ferme la porte à clé en me demandant :

- Cela fait longtemps que tu attends ?

- Non, j'ai quitté la terrasse de Mariette quand midi s'est mis à sonner. Le temps d'arriver... Ta matinée s'est bien passée ?

- Oui, pas de souci. Et toi ?

- Aussi. J'ai vu Julien, il est sur la place d'Antraigues le mercredi. Il m'a dit qu'il pouvait te mettre une commande de côté, pour les prochaines semaines. Tu peux la récupérer en quittant ici.

- Pas bête. J'y penserai. Et le samedi, il est où ?

- Je n'ai pas pensé à lui demander. Je l'ai invité vendredi soir, je vais passer voir Emilie tantôt, je lui proposerai aussi.

- Ce serait bien. Ca me fera plaisir de les revoir. En dehors du cabinet, je veux dire, puisque j'ai déjà vu Emilie deux fois pour son petit bonhomme. A cet âge, il faut un suivi quasiment tous les mois.

Nous regagnons la maison des Auches sans nous attarder : Alexis n'a pas beaucoup de temps pour déjeuner, il doit commencer ses visites à domicile pour 14h environ. Mais comme il devait se rendre chez une personne à Juvinas et une autre à Labastide sur Besorgues, c'est plus simple de manger là-haut que chez lui, il va gagner un peu de temps sur le trajet.

Alexis

Cela me fait presque étrange que Layla soit là cette semaine, par rapport à mes journées de travail. Non pas que j'aie changé quoi que ce soit à mon organisation, hormis le fait de dormir aux Auches et donc de prévoir un temps de trajet un peu plus long, presque un quart d'heure, pour gagner Antraigues contre les deux minutes quand je pars de chez moi.

Mais ma foi, j'apprécie beaucoup. Ne pas me retrouver seul le midi, le soir. Parler avec elle, de tout, de rien. Du quotidien ici, des sorties possibles pour les deux prochaines journées que nous pourrons encore passer ensemble. Demain, finalement, nous convenons que nous irons randonner le long de la vallée du Mas. Et samedi, on montera sur le plateau.

Après le repas, j'ai juste le temps de savourer un petit café sur la terrasse. Layla s'est assise à côté de moi, sa tête appuyée contre mon épaule. J'ai bien noté qu'elle aime se tenir ainsi, quand nous avons un peu de temps pour nous. Je ne lui refuse pas ce petit moment de douceur, j'en profite aussi.

Je termine mon café, jette un regard à ma montre : il est temps que j'y aille. Deux visites, de la route à faire... et un premier rendez-vous à 16h au cabinet. Par le peu d'expérience que je commence à acquérir, je compte une heure par visite à domicile, avec les trajets. Parfois, ça me prend un peu moins de temps, surtout quand les patients sont proches les uns des autres. Je m'arrange d'ailleurs pour les regrouper par secteur, comme c'est le cas cet après-midi. J'évite de courir de Juvinas à Genestelle par exemple, sauf urgence.

- Allez, j'y vais, dis-je en reposant ma tasse sur la table.

Layla s'écarte de moi, puis se lève. Je rentre dans la maison, ramène nos tasses et attrape ma sacoche médicale, mon blouson.

- A ce soir, ajouté-je en l'embrassant. Passe un bon moment avec Emilie.

- A ce soir, me sourit-elle de ce beau sourire lumineux.

Je descends rapidement l'escalier, glisse ma sacoche à l'arrière de la voiture. Puis je m'enquille les petites routes. Aizac d'abord, je passe le col, puis je descends vers la vallée de la Besorgue.

**

Lors des précédents séjours de Layla, et surtout quand elle était occupée avec Maïwenn aux usines, c'était moi qui l'attendais le soir. Moi qui m'occupais de l'intendance, de préparer les repas, de prévoir les courses. Là, c'est elle qui s'en charge et quand je rentre entre 19h30 et 20h, je n'ai plus qu'à glisser mes pieds sous la table. Nous dînons dans la maison, mais nous profitons toujours d'un petit moment sur la terrasse.

Au fil des jours passés aux Auches avec Layla, je prends aussi la mesure de la maison, de son emplacement, de la vue qu'elle offre, que ce soit depuis la terrasse comme depuis les différentes fenêtres, salon et chambre principalement. J'avais bien senti, dès ma première visite, que cette maison avait une âme et que c'était sans doute, inconsciemment, une des raisons qui faisait que Layla y était si attachée, qu'elle s'était battue pour la garder, la restaurer tout en préservant à la fois son cachet et cette âme.

C'est une maison solide, toute en pierres comme bien des maisons anciennes de ce pays. C'est une maison qui reflète aussi cette terre, rude, belle et qui sait être généreuse comme le cœur des hommes d'ici.

La maison des Auches est tout cela : un refuge pour Layla, mais aussi un endroit où il fait bon vivre, un endroit où on ouvre sa porte aux amis, aux voyageurs. Comme ce sera le cas ce vendredi.


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