Chapitre 113

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Layla

Je quitte la maison tôt ce matin. Je veux arriver de bonne heure à Ucel, avant les ouvriers et les formateurs. J'abandonne Alexis, le nez dans son café, le regard encore voilé contemplant la montagne. Mais le bras et la main toujours rapides pour m'attraper alors que je sors de la maison et m'attirer vers lui pour m'embrasser une dernière fois.

- A ce midi, me glisse-t-il. Travaille bien.

- A ce midi. Toi aussi, travaille bien, lui souris-je.

Puis je file.

Après quelques jours de pluie, il fait beau en ce matin doux de septembre. Les rayons du soleil jouent entre les branches des châtaigniers alors que je m'engage sur la petite route qui serpente à flanc de montagne. Un déjà franc éclat de lumière caresse le col, puis je retrouve l'ombre bienfaisante du volcan avant de me laisser porter par les virages de la vallée de la Volane.

A l'usine, seul le gardien est présent. Nous avons embauché une équipe de gardiennage pour les deux sites. Ils sont ainsi trois à se relayer chaque jour, sans oublier ceux qui travaillent le week-end. Nous avons bien entendu renouvelé le contrat du gardien qui avait assuré la surveillance des usines depuis leur fermeture.

Il m'ouvre la grille en me voyant et me salue.

- Bonjour, Mademoiselle ! Vous êtes matinale aujourd'hui !

- Bonjour, Monsieur. Oui, je commence à la fraîche, lui souris-je. Vous allez bien ?

- Oui, la nuit s'est bien passée. Et à Labégude aussi. Mon collègue ne va pas tarder...

- Reposez-vous bien et à demain !

- Passez une bonne journée, Mademoiselle ! A demain.

Je vais me garer dans le fond de la cour, puis reviens un peu sur mes pas pour m'engager dans l'atelier. Tout est calme encore. Je le traverse et gagne ensuite le bâtiment administratif. Les agents ne commencent qu'à 9h, les ouvriers en formation aussi. J'ai encore une bonne demi-heure de tranquillité devant moi. Je grimpe les escaliers et gagne le bureau de grand-père.

Enfin...

Mon bureau, désormais. J'ai encore un peu de mal à prendre la mesure de cette nouvelle réalité, tant j'ai associé cet endroit à cet homme. Il y fait frais. La fenêtre donne sur la cour et est orientée à l'est. La lumière y entre à cette heure et apporte une touche chaleureuse à la pièce. Je dépose mon ordinateur portable sur le bureau, avant d'effectuer les connexions nécessaires. Pour l'instant, je n'ai pas prévu de PC à poste, d'autant que je me déplace beaucoup entre les deux usines. Le temps qu'il s'allume, je m'avance vers la fenêtre, l'entrouvre et regarde au-dehors.

Si je voulais être tôt ce matin à l'usine, c'était aussi pour mieux prendre mes marques, avoir un petit moment juste pour moi, ici. Non, je ne suis pas debout face aux grandes fenêtres donnant sur les immeubles du quartier de la Défense. Non, je n'ai pas devant les yeux places, bâtiments et ciel gris. Non, je ne vois pas déjà l'esplanade tout en bas être traversée par des dizaines et des dizaines de travailleurs costumés trois pièces et encravatés, la valisette à la main, ni quelques touches colorées signalant une trop rare présence féminine dans cet univers ultra-masculin.

Ici, je suis en Ardèche. Les couleurs, les parfums de mon pays parviennent jusqu'à moi. Un instant, je ferme les yeux, saisie par une émotion qui prend tout mon être.

J'ai réussi.

Et je suis de retour chez moi.

**

Toc, toc, toc.

Je lève les yeux de mon écran et dis :

- Oui ?

- Chérie ? C'est moi... Je peux entrer ?

- Oui, bien sûr ! fais-je en regardant le petit coin en bas à droite de mon écran pour consulter l'heure.

Bon sang ! Il est déjà 12h20... Alexis n'a pas dû prendre de retard pour arriver déjà...

Je me lève alors qu'il entre dans la pièce, referme soigneusement la porte. Je fais le tour du bureau et déjà, il me prend dans ses bras et m'embrasse.

- Je te dérange ? me demande-t-il d'un air un peu embarrassé.

- Non, pas du tout, souris-je. Je n'ai pas vu la matinée passer, c'est tout... Je n'avais aucune notion de l'heure, mais c'est très bien ! Je termine un message et sauvegarde deux trois petites choses, et nous pourrons y aller. Mais d'abord, qu'en penses-tu ?

Son regard fait le tour de la pièce. C'est la première fois qu'Alexis vient dans mon bureau. Je lui avais déjà proposé de faire la visite, mais il n'avait pas voulu qu'on s'y arrête durant les vacances, arguant que c'étaient justement les vacances et pas le moment de se replonger dans le travail. Et lors de la reprise, au début du mois, il n'avait pas pu se dégager un peu de temps le midi pour venir jusqu'à Ucel.

- C'est... Cela te ressemble plus que le bureau de la Défense, dit-il. Même si tu en as réussi la décoration et l'atmosphère, je trouve que c'est plus chaleureux ici. Mais c'est peut-être parce que la pièce est plus petite et la lumière différente.

- Je pense que ça joue, oui. Je me faisais la réflexion ce matin, en arrivant.

- As-tu bien profité de ton moment de tranquillité ? demande-t-il en reposant les yeux sur moi.

- Oui, vraiment. Je voulais prendre la mesure de ce nouvel espace, ce que je n'avais pas encore pu faire. Je voulais pouvoir m'y poser un moment, avant de travailler.

- Donc ce nouveau bureau te plaît ?

- Oui, souris-je avant de glisser mon bras derrière sa taille et de venir me blottir contre lui.

Il dépose un baiser dans mes cheveux, son regard fait encore le tour des murs.

- Tu as donc mis le portrait de ton grand-père ?

- Oui, et la photo que tu connais bien, la même qu'à la maison. Celle de l'usine et des ouvriers. C'était important pour moi qu'elle figure aussi ici.

- Je comprends. Tu t'inscris dans la continuité et tout le monde en entrant dans ce bureau pourra en prendre la mesure.

Je souris, touchée par la façon dont Alexis ressent les choses en ce qui me concerne, que ce soit pour ma famille, mes neveux, mes amis ou mon travail.

- Termine, me dit-il. J'ai une visite en début d'après-midi à la Bastide, je remonterai par la Besorgues après le repas.

- Et moi, j'ai une réunion à 14h30 en visio-conférence avec Laurent et Valérie...

Je le lâche, retourne m'installer derrière mon écran et termine rapidement ce que j'avais à faire. Il me restera à lire la fin du document préparatoire de la réunion que Lisa m'a envoyé, mais j'en connais déjà les grandes lignes. Pendant ce temps, Alexis contemple les photos, puis fait le tour et s'approche de la fenêtre, découvre la vue qu'elle m'offre.

- Voilà, dis-je. J'ai terminé. Et tu as presque tout vu.

- Presque ?

- Oui, dis-je en lui faisant signe d'approcher.

Puis je me lève et l'invite d'un geste :

- Allez, prends la place de la PDG durant quelques secondes !

Il sourit, contourne le bureau et s'assoit à ma place.

- Oh ! fait-il. Tu as mis cette photo ici ?

- Oui, je voulais vous avoir tous les quatre sous les yeux. Toi parce que sans toi, je n'aurais pas réussi. Les enfants parce que c'est pour eux que je le fais. Et les Auches parce que...

Ma voix tremble sous l'émotion, je respire un bon coup et parviens à terminer, non sans avoir la larme à l'œil :

- Parce que c'est là que tout a commencé. Pour moi, pour cette usine. Et pour nous deux.

Il quitte mon fauteuil et m'enlace. Ses pouces viennent caresser mes joues, essuyant la petite larme que je n'ai pu retenir :

- Et parce que c'est là que tout va continuer, Layla.

Alexis

C'est donc une première pour moi. Découvrir le nouveau bureau de Layla, celui d'Ucel. A Labégude, elle n'aura pas de bureau attitré. Elle a décidé qu'elle travaillerait toujours ici. Labégude, elle s'y rendra pour rencontrer son équipe, tenir une réunion, voir s'entretenir avec un représentant syndical ou un employé. Pas pour travailler.

Du jour où elle m'avait parlé du chantier, me montrant les premiers plans concernant le projet de restauration, j'avais tout de suite compris que l'ancien bureau de son grand-père deviendrait le sien. Ca me paraissait impensable, inconcevable, inimaginable qu'elle fasse un autre choix. J'avais visité les deux usines et les différents locaux avant que le chantier ne démarre, j'ai donc une bonne idée des changements apportés.

Je note d'emblée les photos accrochées au mur, dont le portrait du grand-père, mais aussi les meubles qu'elle a conservés et fait restaurer. Pour un peu, cela ressemblerait presque au bureau d'une secrétaire, par la taille et la simplicité des lieux. Mais cela ressemble surtout et avant tout à Layla.

Elle a aussi disposé dans un petit panier sur un meuble bas - un neuf celui-là, réalisé également par l'artisan menuisier qui a restauré le bureau et l'armoire - plusieurs savonnettes à la lavande : une pour chaque évolution du produit. Et bientôt s'y ajoutera une autre. Car Layla tient à ce que l'usine d'Ucel lance un nouveau savon, en symbole de cette relocalisation. Il sera toujours à la lavande, mais à la place de la petite branche de lavande gravée sur le dessus, ce sera une châtaigne ardéchoise entourée par deux brins de lavande. De même, les savons au tilleul reprendront le même dessin, mais entouré par des branches de tilleul. Il en sera ainsi pour chacun des différents parfums.

Elle m'a aussi montré récemment le dessin qui figurera sur leurs nouveaux emballages : là aussi la châtaigne ardéchoise prendra toute sa place. Layla tient à ce qu'à côté du "Made in France" qu'elle va pouvoir afficher sans tromperie, l'Ardèche figure en bonne place. Pour ma part, je trouve ces nouveaux logos très réussis.

**

Ma visite est rapide, nous avons juste le temps de déjeuner ensemble. Nous nous rendons à Vals-les-Bains, elle a fait réserver une table à la terrasse du restaurant en face de chez Béatrix, qui donne au-dessus de la Volane. C'est une journée encore bien agréable et nous profitons d'un air doux, avec un vent léger qui descend de la vallée. Layla a le sourire. Nous discutons tout en savourant une salade composée bien copieuse.

- Comment s'est passée ta matinée ? me demande-t-elle.

- Hum, bien. Je n'avais pas de rendez-vous entre 10h30 et 11h, j'en ai profité pour faire du classement dans les dossiers. J'ai noté aussi d'appeler quelques patients suite à des résultats d'examens : il va falloir que je les voie pour adapter leur traitement.

- C'est bien. Je veux dire... C'est bien que tu aies le temps de le faire.

- Ca me paraît normal, Layla. Je n'imaginais pas travailler autrement. Je demande des examens, c'est pour en avoir le résultat, les étudier et en tenir compte. Sans attendre que les gens me demandent un rendez-vous.

Elle me regarde en silence, puis prend ma main :

- C'est très différent des urgences, n'est-ce pas ?

Je la fixe un peu étonné, puis souris :

- Oui. Totalement. Et tellement plus en accord avec ma vision du métier, mon envie de l'exercer.

Ses doigts caressent mon poignet, puis elle les entrelace avec les miens :

- Tu sais... Ce matin, j'ai pensé à la visite que j'avais faite, juste après notre rencontre. A tout ce temps qu'on a passé, toi à t'installer, à prendre la mesure des gens d'ici. Moi avec mon projet. Tout ce que l'on a fait en parallèle.

- Hum, je comprends ce que tu veux dire. Et aussi pourquoi tu me parlais des urgences. Cette période me paraît vraiment très lointaine, Layla. Je suis serein et confiant aujourd'hui. Serein pour moi-même, confiant pour toi. Tu vas réussir. Et l'inauguration qui s'annonce sera un moment fort. Je suis heureux que tes parents puissent venir.

C'était la grande nouvelle que nous avons reçue ce week-end : le médecin de Dominique avait donné son accord pour le déplacement. Liliane nous a assuré que son mari s'était montré plus que raisonnable depuis la fin de l'été : il tient à être là.

- Moi aussi. Surtout qu'ils n'avaient pas pu venir pour le lancement du chantier, l'année dernière. Mais j'ai bien en tête que le redémarrage des usines est plus important que le chantier.

Le serveur vient pour débarrasser nos assiettes et nous apporte notre dessert. Layla a pris deux boules de glace à la myrtille. Et finalement, j'ai fait mon gourmand moi aussi et j'ai choisi la même chose qu'elle. Il faut bien reconnaître que la glace artisanale à la myrtille est quand même une des meilleures qui soit.

Et me voilà qui parle désormais comme un Ardéchois très fier de ses produits.

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