Chapitre 121

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Layla

C'est une période un peu particulière pour moi que cet automne. Je suis très peu à Paris, car je tiens à suivre le démarrage des usines ici. Je passe beaucoup de temps en réunion en visio avec Laurent ou avec les différents chefs de service au siège, notamment Valérie pour les questions financières et Jean-Michel, le responsable des usines à l'étranger, pour finaliser les ventes. Il viendra en Thaïlande et en Turquie avec Laurent et moi, le mois prochain. Il est le principal interlocuteur de nos partenaires et des futurs propriétaires.

Les journées s'enchaînent, avec le même bonheur de nous retrouver chaque soir, Alexis et moi. La maison est devenue notre cocon et je me prends souvent à rêver qu'elle pourrait devenir un berceau. Nous parlons cependant rarement de cette envie, sachant bien que la période n'est pas du tout propice. Mais je compte bien imprimer un nouveau rythme de vie à partir de l'année prochaine, et peut-être pourrons-nous alors envisager plus sérieusement d'avoir un bébé. Peut-être même qu'on pourra se lancer dans cette aventure avant l'été.

Je suis plutôt satisfaite de la reprise d'activité en Ardèche. Bien sûr, nous sommes encore en phase d'adaptation, mais cela se fait en bonne intelligence. Etre régulièrement présente est un plus : les ouvriers et employés, de même que les petites équipes de direction ici, apprennent à travailler avec moi et moi avec eux. Petit à petit, la confiance s'installe. Comme je l'ai toujours fait, je suis à l'écoute et je m'efforce de tenir compte des remarques. Il faut bien reconnaître que la relocalisation a, dans son ensemble, été bien préparée et que nous n'avons pas à faire face à de grosses difficultés. Néanmoins, tout est à mettre en route : les équipes, la fabrication, les approvisionnements, les livraisons. Et je me dis que nous n'avons vraiment pas trop de ce délai avant la fermeture des usines de l'étranger pour nous adapter. Raisonnablement aussi, je ne pense pas qu'on pourra atteindre notre vitesse de croisière avant au moins l'été prochain, voire la fin de l'année prochaine. L'important sera d'être constamment en lien avec l'usine de Libourne, pour la fourniture des emballages : ralentir un peu la production là-bas, si ici, nous ne pouvons fournir durant quelques jours. Ce sont des ajustements à suivre quasiment au quotidien.

C'est pourquoi je suis bien contente que nous allions passer le week-end de la Toussaint à Montussan : cela va me permettre de demeurer une semaine à Libourne, avant de revenir en Ardèche. Nous devrions encore pouvoir mieux coordonner nos activités avant que je ne parte pour l'étranger.

Alexis

Il fallait s'y attendre : Jacob et surtout Maxime sont ravis de nous revoir. Je les retrouve aussi avec plaisir, Jacob a bien grandi au cours des derniers mois. Quant à Maxime, une fois qu'on lui a dit bonjour, il nous demande très vite des nouvelles d'Aglaé et s'inquiète de savoir s'il pourra revenir aux Auches aux prochaines vacances... Je me garde bien de lui dire que nous verrons pour celles de février, voire celles de Pâques, car à Noël, nous serons bel et bien en Normandie. Layla est tout à fait d'accord pour y aller et va même adapter son planning en fonction de ce déplacement, à savoir passer à Paris la dernière semaine avant les vacances. Il paraît que la date du CE est même déjà fixée... Ce dont je ne suis finalement pas surpris. Dès que Layla dispose d'une information fiable, elle en tient compte et planifie en conséquence.

- Alexis ?

- Oui, Maxime ?

- Tu sais, ça se passe bien dans ma nouvelle école. Il y a des enfants comme moi...

- C'est très bien. Tu t'es fait des amis ?

- Oui. Il y en a qui savent déjà lire comme moi, d'autres pas encore très bien, mais qui comptent... On apprend des choses intéressantes. Maman dit que "c'est adapté".

- C'est ce qu'il faut. Tu es un petit garçon différent des autres, Maxime, et c'est tant mieux que tu sois dans une école qui va te permettre d'apprendre à ton rythme.

- Tu crois que je pourrai épater Aglaé l'été prochain sur la géologie ?

- Est-ce que c'est déjà au programme ?

- Je ne crois pas, dit-il avec un petit air déçu. J'en ai parlé à l'instituteur, et il m'a dit qu'il verrait... Mais souvent, quand les adultes disent "on verra", ça veut dire que c'est soit pour dans très longtemps, soit jamais.

- Peut-être qu'il pense que vous avez déjà beaucoup à faire cette année. Et que c'est prévu pour l'année prochaine ou dans deux ans. Et puis, il faut que cela intéresse aussi tes autres camarades.

- C'est vrai. Je leur ai montré mon fossile et ça a plu.

- Je comprends, c'est fascinant et tu en avais trouvé un très beau.

- C'est mon petit trésor d'Ardèche, dit-il avec un grand sourire. Maintenant, j'aimerais bien ramener un petit bout du volcan.

- La prochaine fois que tu viendras, on fera la randonnée du volcan. Il faisait un peu trop chaud l'été dernier pour y aller.

- Et puis, on avait déjà un bon programme ! conclut-il avec le regard qui pétille.

Je le regarde s'éloigner pour rejoindre l'étage où son frère l'attend pour jouer, maintenant qu'ils nous ont salués. Gabin et Margot les ont confiés à Liliane, sachant que nous allions venir et qu'on pourrait ainsi en profiter un peu. Nous devons déjeuner tous en famille demain dimanche.

**

En cette fin d'après-midi de dimanche, une fois toute la famille repartie - même les garçons -, nous nous retrouvons Layla et moi avec ses parents. Elle profite de ce moment pour parler de l'entreprise avec son père. Liliane me propose d'aller faire une petite promenade digestive, ce que j'accepte bien volontiers. Le ciel est nuageux, mais la pluie ne menace pas. Je suis bien content de marcher un peu. Les longs repas dominicaux dans la famille Noury sont toujours des moments agréables et conviviaux, mais je reconnais que je n'y suis guère habitué. Cela fait toujours plaisir néanmoins de revoir grands et petits, et je comprends que Layla apprécie ces moments, surtout quand ses grands-parents maternels sont présents, ce qui n'est pas toujours le cas.

Au-delà des quelques belles propriétés voisines se trouve un petit chemin qui forme une boucle tout autour du quartier. On est loin des boucles ardéchoises, mais c'est très bien. Liliane s'inquiète du rythme de vie de Layla, je la rassure comme je le peux, en lui rappelant que Laurent veille aussi de son côté et qu'ils sont parvenus à mettre en place un fonctionnement adéquat à la direction. Et qu'une fois la vente des usines à l'étranger réalisée, ce sera aussi une préoccupation de moins pour Layla.

- Je suis une maman toujours préoccupée, Alexis, désolée de vous ennuyer avec cela...

- C'est compréhensible, Liliane. Et au quotidien, vous vous faites aussi du souci pour votre mari. Mais je vous assure que Layla fait attention. Le week-end, nous parlons très peu de l'entreprise, des usines... Et nous profitons pour nous aérer, randonner ou simplement faire un petit tour au village ou dans les alentours. La saison se prête encore bien à la marche. Cet hiver, je pense que nous ferons plutôt des visites. Moi aussi, j'ai besoin de prendre l'air, vous savez. Etre enfermé au cabinet médical toute la journée, ça donne envie de voir la nature le reste du temps !

- Vous vous plaisez vraiment bien à Antraigues, Alexis ?

- Oui, vraiment.

- J'espère que Layla pourra s'organiser pour ne pas rester trop à Paris. J'ai connu cela, vous savez... Les allers-retours de Dominique entre Paris et Bordeaux, et à une période, avec l'Ardèche aussi. Je sais que cela a été dur, mais d'un côté, j'ai été soulagée quand les usines ardéchoises ont été fermées : cela faisait des trajets en moins, de la préoccupation en moins. Je suis égoïste en disant cela, car des gens ont perdu leur travail, leur revenu.

- Je comprends aussi votre point de vue. Plus personnel, dira-t-on.

- Enfin, Layla a fait d'autres choix pour l'entreprise. J'espère que ce seront les bons et qu'elle ne le regrettera pas. Vous savez, j'ai entendu parler de tout cela pendant des années, et pourtant, je ne comprends pas grand-chose à toutes ces réalités.

- Vous ne me semblez pas hors du coup, pourtant, souris-je.

- Pour les grandes lignes, ça va, mais le reste... J'ai toujours veillé à rester en-dehors aussi. Parce que la maison, la famille, c'était aussi le lieu pour Dominique pour se ressourcer.

- Et je pense que vous avez bien fait.

- Je crois que vous faites un peu pareil avec Layla et ça me rassure, me sourit-elle doucement en me jetant un petit regard.

- Je pense que cela peut y ressembler, oui. Mais Layla a toujours considéré l'Ardèche et plus particulièrement la maison des Auches comme l'endroit idéal pour elle pour couper du travail, se reposer, se ressourcer pour reprendre les mêmes mots que vous.

Nous faisons quelques pas en silence, puis Liliane reprend :

- Si Layla veut passer à nouveau Noël aux Auches, Alexis, ce ne sera pas un souci. Nous n'irons peut-être pas, tout dépendra de Dominique, bien sûr. Je veux dire par-là qu'il ne faut pas vous sentir obligés de venir ici, surtout en plein hiver, si vous sentez qu'elle a besoin de rester là-bas pour se reposer en fin d'année.

- Et bien puisque vous en parlez... Nous envisagions d'aller en Normandie, voir ma tante, mon oncle et mes cousins. Cela fait longtemps que je ne suis pas allé chez eux. Ils étaient venus à Antraigues l'autre été.

- Oui, je me souviens que Layla nous en avait parlé et qu'elle était très contente d'avoir pu faire leur connaissance. Ce serait une bonne opportunité. Je comprends que vous vouliez voir votre famille aussi. C'est bien normal. J'ai été tellement habituée à avoir les trois enfants avec nous pour les fêtes ! Enfin, pas toujours à Noël exactement, mais la famille s'agrandit et c'est normal de partager de chaque côté. Vous n'envisagez pas d'aller en Allemagne ?

La question est délicate, mais je devine que Liliane a longuement réfléchi à me parler de ma mère.

- Je pense que nous irons à l'occasion d'un déplacement de Layla à Berlin, réponds-je simplement.

Elle hoche la tête. Peut-être que Layla lui a déjà apporté cette précision.

- Vous êtes déjà allé là-bas ?

- Oui, deux fois. Une fois l'été de mes dix-sept ans, et une fois à la fin de ma troisième année d'études. J'avais besoin de me vider la tête, car ça avait été une année très chargée. J'encadrais des colonies de vacances et je devais partir avec tout un groupe en Normandie, mais avant j'ai passé une petite semaine là-bas. Il y a beaucoup de choses à voir et à faire à Nuremberg, et dans les alentours aussi. Mais je ne suis pas retourné depuis. Ca fait... Ca va faire quinze ans, dis-je après un petit temps de réflexion.

- Ce n'est pas trop difficile, Alexis, d'être loin de votre maman ?

- Non. Vous savez, Liliane, j'ai peu de choses en commun avec elle. Je ne veux pas être abrupt en disant cela, mais c'est la réalité. De même qu'elle et mon père n'étaient pas très assortis... Ma mère a trouvé son bonheur en Allemagne, son deuxième mari lui convient bien mieux que mon père. Pour elle, mon père, sa rencontre avec mon père, c'était une erreur de jeunesse. On voit plein de gens aujourd'hui, qui se séparent après quelques années de vie commune, même en ayant parfois des enfants. Tout cela parce qu'ils se sont engagés trop tôt, trop jeunes. C'est ce qui est arrivé à mes parents.

- A vos parents, oui, mais pour vous ?

- Moi... Je n'ai pas la réponse en fait. Je veux dire... Ma mère s'est retrouvée enceinte sans le vouloir, sans m'avoir désiré. Bien sûr, une fois que j'étais là, elle s'est occupée de moi, elle n'était pas indifférente et ne l'est toujours pas. Seulement... Seulement lointaine. Oui, je crois que c'est le mot qui convient le mieux. Quant à moi...

Je marque un nouveau petit temps de silence. Je sens Liliane à l'écoute, intéressée, sans avoir de curiosité malsaine. Elle s'est toujours montrée pleine de tact avec moi, respectueuse. J'ai été bien accueilli dans la famille de Layla, même si nous venons de mondes différents. Liliane m'apprécie, je le sais bien. J'ai appris à l'estimer aussi et c'est une personne de confiance, dévouée à son mari et à ses enfants. Je finis par reprendre :

- J'ai appris à vivre sans elle. Je m'entendais bien avec mon père, nous étions proches tous les deux. C'était... C'était un papa aimant, qui allait à toutes les réunions d'école, qui tenait un stand à la kermesse de fin d'année, qui décorait l'appartement pour Noël et s'était mis à la cuisine et aux tâches ménagères. Nous ne partions jamais bien loin en vacances, même s'il gagnait honnêtement sa vie. Il était resté proche de sa sœur, ce qui m'a permis d'avoir quand même un noyau familial aimant. Ma notion de la famille est un peu différente de la vôtre et de celle de Layla, mais c'est ainsi que je me suis construit. Avec mes propres repères. Et j'apprécie beaucoup la place que vous me faites parmi vous.

Elle sourit.

- Ce serait stupide de ne pas vous apprécier aussi, Alexis ! Je suis si heureuse que Layla vous ait rencontré ! Elle a dû tout lâcher, quand Dominique a fait son AVC, tout remettre en question, de ses choix personnels et même professionnels, puisqu'elle s'est jetée dans le grand bain alors qu'il n'était pas du tout question que les choses se passent ainsi... Ma fille est courageuse, elle a de la volonté. Elle l'a toujours démontré, même petite. J'ai vite compris, vous savez, qu'il ne servait à rien de vouloir l'envoyer ailleurs qu'aux Auches pendant les vacances. Elle a vécu comme un arrachement notre arrivée ici, même si elle l'a finalement plutôt bien acceptée. Mais il lui fallait toujours l'Ardèche. Elle en avait besoin. Alors nous l'avons laissée décider.

- Et vous avez bien fait. Je pense qu'elle vous en est reconnaissante.

- Ca a toujours été son pays, comme elle disait. Son identité. Même si je l'avais voulu, je n'aurais jamais pu lui insuffler un peu de douceur bordelaise. Il lui fallait ses montagnes, le volcan, la rivière... et sa Tantine. Et après son décès, il était inconcevable pour elle d'abandonner les Auches. J'étais soulagée que Dominique ait pu trouver un arrangement, avec le notaire, que Layla ait pu garder la maison. Je trouvais que c'était loin, dépouillé, qu'il y avait de gros travaux à faire, mais c'étaient ses racines. Layla est ardéchoise jusqu'au bout des ongles, alors que Justine et Gabin sont un peu des deux. C'est toujours quelque chose qui m'étonne, combien nos enfants peuvent être différents.

- L'important est qu'ils s'entendent bien et restent proches de vous.

- Tout à fait. Enfin... Enfin, tout cela pour dire que oui, je suis bien contente que Layla vous ait rencontré. Et j'espère qu'elle trouvera le bon équilibre professionnel et personnel maintenant.

- Je ferai tout mon possible pour l'y aider.

Elle me regarde un instant, puis pose sa main sur mon bras et conclut :

- J'en suis certaine. Je vous fais totalement confiance.

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