Les cris en moi

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Journal de Loreleï, 8 mars 2007

Aujourd’hui, j’ai 30 ans. Comme chaque année, j’ai fêté mon anniversaire en manifestant pour les droits des femmes.

Énergie collective qui vibre encore en moi.

Tristesse.

Colère.

Tristesse infinie, lourde. Trop de poids. J’ai de la chance. La chance de ne jamais avoir été violée. On en est là. Appeler ça de la chance : avoir échappé aux balles. Nous sommes victimes. Nous sommes guerrières. Une guerre perpétuelle contre nous, partout, tout le temps. Nous prenons des risques en sortant. Nous prenons des risques à avoir des frères, des cousins, des oncles, des pères et des grands-pères. Un patron, un collègue. Un inconnu dans la rue, dans un bar. Un connu dans notre lit. Qui subitement devient sourd.

Marie.

Son premier copain est devenu sourd. Elle avait eu envie de faire l’amour, pour la première fois. Et puis elle n’a plus eu envie.

« Je lui ai dit non.

  • C’est un viol, Marie. »

Sophie.

« Mon ex était… spécial. Il aimait les jeux violents.

  • Et toi ?

Silence.

  • Non.

J’attends.

  • Une fois, dans la voiture. Il a voulu faire l’amour.
  • Et toi ?
  • Non. Il a été brutal.
  • C’était un viol, Sophie. »

Laure.

« Loreleï, j’ai enfin compris. Mes problèmes de peau. Pourquoi je me lave tout le temps. »

Je voudrais qu’elle se taise. Je le sais bien, moi. La peau. La peau salie. J’ai trop entendu les copines. Je sais et je voudrais qu’elle se taise.

« Je me souviens de tout, maintenant. Mon cousin. Il avait 15 ans. J’avais 7 ans ? 9 ans ? On jouait. Je crois. Je lui ai fait des fellations. J’ai peut-être aimé ça ? Tu crois que j’ai aimé ça ?

  • Ce n’est pas le problème, Laure. Il savait ce qu’il faisait. Pas toi. Il a fait ça longtemps ?
  • Oui. Et à sa sœur. Il a dit qu’elle était d’accord. La dernière fois qu’il l’a… Qu’il a… Il l’a attachée au radiateur. Et une fille au lycée avait dit qu’il l’avait violée. Il est marié maintenant. Il a une petite fille. Sa femme dit que tout est faux.
  • Et ta famille ?
  • Qu’il faut pardonner. Que c’est loin. »

Huguette.

Ma tante Solène m'a raconté. Son frère qui a violé leur sœur, Huguette. Ils étaient adultes. Il disait que c'était un jeu. La femme du frère était là. Elle riait.


L'inconnue.

Je venais d'entrer dans le métro. Je descendais quelques marches. Contre le mur d'en face, un homme tenait une femme serrée contre lui. Trop. Je me fige. J'observe.

Quelqu'un passait : il la relâchait légèrement.

Il regarde autour de lui. Personne. Il ne m'a pas vue. Il la bloque contre le mur et la frappe.

Les gens passent. Je ne suis pas seule. Il n'y a que moi qui vois.

Je crie depuis les marches :

« Vous ! Arrêtez, je vous vois ! »
Il lâche la femme. Elle s'en va rapidement. Il me menace : « Mêle-toi de ton cul, connasse ! »

Je cherche de l'aide. Je descends vers le quai. Le métro arrive. Je frappe à la vitre du conducteur. Je lui explique. Il prévient la sécurité.


C’est à ça que je sers ?

Écouter sans rien pouvoir faire ? Dire le mot « viol » ? Mettre un autre mot sur « première fois pas top », « fellation sur un parking », « ses mains qui bloquaient ma tête sur son sexe » ?

Je veux les buter. Tous.

Je suis l'oeil qui voit, l’oreille qui entend et la bouche qui pousse l’évidence : viol.

Pas amour. Pas politesse. Pas jeu.

Viol. Viol. Viol.

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