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Le lendemain de l’enterrement, nous étions restés chez Lucas. Gabriel était reparti dès le petit matin, pour être présent à l’ouverture de son restaurant et assurer le service du midi.
Avant de partir, il m’avait demandé de lui promettre de lui écrire ou de l’appeler, à n’importe quelle heure, si j’en ressentais le besoin. Je ne comprenais pas vraiment l’intensité de son attention soudaine, nous ne nous connaissions que très peu… Pourtant, je lui fis cette promesse, reconnaissante de sa présence, et le remerciai simplement d’être venu.
Le soleil filtrait à travers les grandes baies vitrées, déposant des taches de lumière sur le salon. Sans un mot, Lucas partit chercher les quelques photos qu’il avait fait reproduire, souvenirs choisis de nous et de notre enfance, qu’il étala sur la table basse. L’odeur du café de Manon flottait encore dans l’air, douce et réconfortante après la tempête des derniers jours.
Lucas s’installa sur le canapé avec moi, Manon à ses côtés. Il me tendit les photos, et mes yeux se posèrent sur les clichés.
— Regarde celle-ci, dit Lucas en désignant une photo de nous trois dans le jardin.
Sur l’image, prise par mon père, Céline courait après un ballon, les cheveux en bataille, le visage rougi par l’effort et la concentration. Moi, à neuf ans, je la suivais de près, prête à lui subtiliser la balle, riant de notre petit jeu. Mais soudain, Céline trébucha et s’écrasa sur le gazon. Elle se releva en pleurant, les yeux lançant des éclairs, et pointa un doigt accusateur vers moi :
— C’est toi ! C’est toi qui m’as fait tomber !
Avant même que je puisse protester, notre mère accourut, le visage crispé, et me lança un regard sévère :
— Louison ! Regarde ce que tu as fait ! Tu dois faire attention !
Je voulais crier que ce n’était pas ma faute, que Céline était tombée toute seule… mais les mots restèrent coincés dans ma gorge. Je baissai la tête, étouffée par le mélange de colère, d’injustice et de culpabilité qu’on venait de m’imposer. Céline, triomphante malgré ses larmes, serrait le ballon contre elle comme un trophée, et moi, je restai là, immobilisée, consciente que même à cet âge, elle savait toujours retourner la situation à son avantage.
Je souris malgré moi. Céline, déjà pleine de vie et d’indépendance, lançait un regard triomphant à Louison, comme pour dire : bien fait !
Nous passâmes en revue d’autres photos, et cette fois, les souvenirs s’adoucissaient. Sur l’une, Lucas avait deux ans, assis sur le tapis du salon, un petit gâteau devant lui. Céline, âgée de six ans, se tenait à côté, un large sourire sur le visage, l’air fier de souffler les bougies avec lui. Aucun drame, aucun cri, juste des rires clairs qui résonnaient encore dans ma mémoire.
Sur une autre, nous étions tous les trois dans le jardin, un été lumineux. Céline courait avec une robe légère, Lucas titubait derrière elle, ses petites mains tendues pour la rattraper, et moi, je les regardais en riant, le cœur léger. Les rayons du soleil effleuraient nos visages et le monde semblait simple, doux, à portée de main.
Ces images et ces instants de bonheur pur faisaient remonter un sentiment étrange dans ma poitrine : une nostalgie tendre, presque magique, où tout semblait possible. Même au milieu de la tristesse récente, ces souvenirs rappelaient que l’amour fraternel pouvait être léger, fragile, mais lumineux.
— Et celle-là ? murmura Manon en désignant une photo de Noël.
Je la pris dans mes mains, et un petit souffle me traversa. Sur le cliché, j’avais 12 ans, Céline 8, Lucas 5. Nous étions tous trois autour du sapin, les yeux brillants, les jouets étalés au pied de l’arbre. Depuis toute petite, j'adorais lire, et j’avais déjà une sacrée pile de livres… Mon père avait eu l’idée de me fabriquer ma propre bibliothèque, peinte en violet, ma couleur préférée. J’étais aux anges.
Mais Céline piqua une crise. Elle voulait exactement la même. Mon père lui expliqua patiemment qu’une bibliothèque ne lui servirait pas, puisqu’elle était bien plus passionnée de poupées que de livres…
La colère ne se calma que lorsque ma mère intervint : « Promis, pour ton anniversaire, papa te fabriquera une maison de poupée. » Céline s’apaisa alors, mais quelques jours plus tard, dans un accès de frustration, elle dessina à grands coups de marqueurs sur ma bibliothèque.
Lucas, trop petit pour se souvenir de tout, écoutait attentif. Je lui racontai la scène, riant doucement de la détermination farouche de sa sœur aînée et de nos petites histoires familiales.
Lucas passa à une autre photo de Céline et moi sur la plage, les cheveux trempés par les vagues, riant comme des fous. Le bonheur était si palpable que la peine semblait encore plus lourde maintenant.
— Tu te souviens, demanda Lucas doucement, papa m'avait raconté que c’était l’été où tu avais appris à nager. Céline voulait toujours faire pareil, mais elle était trop petite.
Je hochai la tête, les yeux embués. Chaque souvenir revenait avec sa propre intensité : la complicité, la colère, la frustration, l’amour. Tout était là, dans ces photos, sur ces pages qui racontaient nos vies avant le drame, avant la perte.
— Vous pensez qu’on pourra encore… parler de tout ça un jour ? murmurai-je, presque à moi-même.
Lucas me lança un regard tendre et ferme :
— Oui. On pourra. Et on le fera ensemble. On est là les uns pour les autres.
Je passai une main sur la photo où nous étions trois, et le silence s’installa, doux et lourd à la fois. Entre les pages, les éclats de rire, les cris, les disputes et les câlins, Céline semblait encore vivre, comme si le temps n’avait pas tout emporté.
Et, silencieusement, je fis la promesse à moi-même : garder ces souvenirs, même douloureux, comme un trésor fragile mais précieux. Comme une part d’elle, une part de nous, intacte malgré tout.

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