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Quelques jours passèrent, glissant les uns sur les autres avec une douceur fragile. Louison vivait presque en apnée, partagée entre les émotions que lui provoquaient les carnets de Céline et les petits moments de lumière que le quotidien lui offrait.
Les matinées, elle les passait souvent à lire les pages jaunies des journaux intimes de sa sœur ou à écrire la suite de son roman. Certaines phrases du carnet de sa soeur l’achevaient, d’autres la hantaient, d'autre la faisaient sourire, mais elle continuait, poussée par ce besoin viscéral de comprendre. Parfois, elle refermait brutalement un carnet, le cœur trop serré pour continuer.
Les après-midis, elle retrouvait Gabriel, dans un café près du Castillet ou à l’ombre des platanes de la place de la République. Rien d’extraordinaire — un café crème, quelques sourires, des discussions qui s’étiraient. Gabriel parlait peu de lui, mais il savait écouter, et cela suffisait. Leur relation avançait à pas feutrés, comme si chacun avait peur d’effrayer l’autre. Mais leur lien grnadissait, et il leur devenait impossible de passer plus de 24h sans se voir.
Un soir, il l’invita à dîner dans son appartement. Rien d’impressionnant : des pâtes fraîches, un filet de citron, une bouteille de vin ouverte un peu trop tôt. Mais la simplicité de l’instant rendait le tout presque parfait. Ils parlèrent de littérature, de voyages avortés, de rêves qu’on ose à peine formuler.
Lucas, son frère, passait aussi la voir. Toujours sans prévenir. Il arrivait, posait deux bières sur la table et disait :
— J’suis là dix minutes.
Il finissait par rester une heure, parfois deux. Ils parlaient de tout et de rien, mais surtout de Céline, avec une pudeur maladroite. Lucas gardait pour lui plus qu’il ne le disait, Louison le savai
Un soir, ils dînèrent tous ensemble dans le petit restaurant que Gabriel dirigeait. Une soirée qui aurait pu être lourde, tendue, explosive — mais qui ne le fut pas grâce à la présence douce et maîtrisée de Gabriel. Dès l’arrivée des parents de Louison, il avait tout anticipé :
un éclairage tamisé, une table légèrement à l’écart, des plats simples mais préparés avec un soin presque artisanal. Il circulait autour d’eux comme un fil invisible qui évitait que la toile ne se déchire.
Il fallait le voir avec eux : sa façon de poser délicatement les assiettes pour ne pas brusquer l’atmosphère, sa manie d’ajuster sa posture dès que la mère de Louison fronçait les sourcils,
son sourire chaleureux envoyé au père lorsque celui-ci semblait se refermer.
Et, surtout, sa manière de regarder Louison. Une tendresse infinie, presque palpable.
Comme un homme qui aime depuis longtemps, en silence, avec patience. Mais qui n’a jamais osé franchir le pas — par peur de perdre ce qu’il avait déjà : sa présence, leur amitié, ses mots.
Gabriel l’admirait depuis des années. Louison ne le savait pas — ou ne voulait pas le voir.
Il avait dévoré chacun de ses manuscrits, gardant précieusement certains passages comme d’autres gardent des souvenirs précieux. À chaque fois qu’elle parlait de ses projets, il l’écoutait avec la même fascination que la première fois.
Pendant le dîner, il veillait sur elle d’un geste, d’un regard. Quand Louison s’interrompait soudain, la gorge serrée par un souvenir, il posait simplement sa main sur la table, près de la sienne — jamais trop près pour ne pas la brusquer, mais assez pour qu’elle sente sa présence.
Et lorsque la conversation menaçait de déraper — un mot de trop, une tension qui montait — Gabriel la désamorçait comme par magie. Une anecdote légère, un petit rire discret. Un homme doux, bon, généreux, qui faisait tout pour que cette soirée, qui aurait pu être un champ de mines, devienne presque paisible.
À la fin du repas, Louison se sentit surprise d’être… bien. Ce n’était pas habituel, avec ses parents, enfin surtout avec sa mère. Mais Gabriel y était pour beaucoup.

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