Chapitre 2 – Vacances italiennes Partie 5 : Les derniers jours

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Les derniers jours à Savone ressemblaient à un manège : soleil, mer, glaces, rires d’enfants, fatigue douce des fins d’après-midi. De l’extérieur, c’était l’image parfaite d’une famille heureuse. Jonathan aurait aimé que ça suffise. Mais il sentait bien, derrière la carte postale, qu’une autre histoire se déroulait en parallèle, silencieuse.

Jour 6.

Ils firent une excursion en bateau. Une de ces croisières d’une demi-journée où l’on vous promet des dauphins “quasi garantis” (statistiquement absents).

Sur le pont, Jonathan portait un chapeau ridicule acheté la veille, et les enfants hurlaient de joie chaque fois qu’une vague faisait tanguer le bateau. Anna, cheveux au vent, riait aussi, mais pas des mêmes choses. Elle riait pour elle. Jonathan, qui avait toujours été fier de la faire rire, se sentit inutile. Il compensa par une blague sur les dauphins invisibles :

— Ils sont là, mais en RTT.

Daniel le trouva hilarant. Anna sourit poliment.

Jour 7.

Le soir, ils sortirent une dernière fois dîner. Une pizzeria bondée, bruyante, avec des nappes à carreaux rouges et blancs et un patron qui criait des ordres comme un chef d’orchestre en pleine transe. Jonathan, dans son anglais-italien approximatif, commanda une quattro formaggi et faillit provoquer une crise diplomatique en prononçant “formagghi” comme s’il toussait. Le serveur éclata de rire. Anna aussi. Mais pas du serveur. De lui. D’une manière qu’il n’avait pas entendue depuis longtemps : un rire franc, mais légèrement condescendant, comme si elle voyait soudain ses maladresses avec un regard neuf.

Il se dit : Elle me regarde comme une cousine regarde son cousin maladroit, plus comme une femme regarde son homme.

Jour 8.

Dernier jour. Les enfants, brûlés par le soleil malgré trois couches de crème, dormaient sur les transats, petits corps salés abandonnés à la sieste. Jonathan s’installa à côté d’Anna, qui lisait encore. Il tenta d’entamer une conversation.

— Tu as aimé, ces vacances ?

— Oui, beaucoup.

— Tu crois qu’on devrait refaire ça l’an prochain ?

Elle hésita une fraction de seconde.

— On verra.

Ces deux mots, “on verra”, tombèrent comme une pierre dans son estomac.

Le soir, ils firent les valises. Les enfants ronchonnaient, fatigués, excités, tristes de partir. Jonathan plia ses chemises, rangea les maillots encore humides dans des sacs en plastique. Anna plia soigneusement sa robe bleue, posa son nouveau bikini noir au-dessus de la pile. Ce détail, anodin, lui donna envie de rire et de pleurer en même temps : ce bikini était le symbole exact de ce qu’il avait senti toute la semaine. Quelque chose s’était déplacé.

Dans l’avion du retour, Emily et Daniel s’endormirent presque aussitôt. Jonathan regardait par le hublot les nuages défiler. Anna lisait un magazine, sereine.

Il pensa : Je devrais être apaisé. Je ne le suis pas.

Il pensa : On a ri, on a mangé, on a fait l’amour. Tout devrait aller bien. Mais tout est différent.

En arrivant à Londres, la pluie les attendait. Une pluie fine, obstinée, comme si la ville voulait leur rappeler que la parenthèse italienne était terminée. Jonathan mit son manteau, prit les valises, attrapa la main de Daniel. Anna, à côté, avançait d’un pas sûr. Trop sûr.

Et il sut, sans savoir pourquoi, que ces vacances avaient changé quelque chose de définitif. Que ce n’était pas juste le soleil, ou le vin, ou la mer. Que ce n’était pas qu’une parenthèse. C’était un avant-goût.

Un avant-goût d’un monde où Anna n’avait plus besoin de lui.

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