4. Dans la nuit qui s'avance
La journée du lendemain se passa sereinement pour les uns, et dans une excitation fébrile pour d’autres.
Après le déjeuner le Comte proposa à ses hôtes une visite de la serre où il s’adonnait avec passion à l'horticulture. Emée et Nonamé acceptèrent avec plaisir. Klézée s’excusa pour rejoindre Roanen qui lui avait proposé de l’accompagner dans sa revue de garnison. Quant à Goulvenic, il préféra une partie de chasse au faucon avec la Comtesse.
Sizel resta encore un long moment seule, à méditer ses découvertes, et se convainquit que Pit avait raison : ils devaient se rendre en Scandinor.
Ses ruminations lui avaient également rappelée l’urgence de leur situation. Elle faisait les cent pas dans sa chambre, sentant monter en elle la résolution profonde qu’il fallait partir dès que possible, quand un serviteur l’invita à rejoindre Pitlovis à la bibliothèque.
Lorsqu’elle se retrouva devant la double-porte, elle sentit les poils se hérisser sur ses bras, comme sous l’effet d’un souffle léger et les battements de son coeur semblaient battre deux rythmes en même temps, le sien, et celui d’Hazel. Sizel accueillit la sensation en fermant les yeux, puis poussa la porte.
Elle trouva le jeune aristocrate penché au-dessus de plusieurs cartes. Les sourcils froncés, les poings solidement plantés de part et d’autre de cartes représentant le Nord de Lueue et le Scandinor.
- Ah Siz ! ça ne te dérange pas que je t’appelle Siz ?
Il s’était adressé à elle avec désinvolture, sans même lever les yeux. Elle tenta d’insuffler la même décontraction à sa réponse, mais ne put réprimer un sourire à l’idée qu’il lui donnât un surnom.
Si ça te fait plaisir.
- C’est un long voyage qui vous attend…
- Qui “vous” attend ? Tu t’es laissé convaincre de rester, finalement ?
Elle avait donné un ton plus acerbe qu’elle ne l’avait souhaité à ses dernières paroles. Il ne manqua pas de le relever et répondit, piqué au vif :
- On ne m’a convaincu de rien, je me suis simplement souvenu où était mon devoir !
Il s’était montré si cassant que Sizel se mura dans le silence. Les secondes qui suivirent furent pesantes.
Il la surprit en reprenant la parole, radoucit :
- Mais ça ne m’empêche pas de vous aider tant que je le peux. Ma mère a accepté de rédiger une lettre à l’intention de sa famille, et j’ai préparé un itinéraire pour vous y rendre.
En déplaçant l’une des cartes, il dévoila un parchemin couvert de notes.
En voyant la minutie avec laquelle il avait réfléchi au sujet, Sizel, comprit que cela lui coûtait de ne pas venir avec eux. À mesure qu’il déroulait l’itinéraire, son cœur s’alourdissait. Il ne viendrait pas avec eux. Elle dut se forcer à suivre ce qu’il disait.
- Il existe trois ports qui offrent des départs vers le Scandinor : Richeville, Havrebourg et Tremonia.
En même temps qu’il parlait, il lui indiquait les lieux sur les cartes.
- Richeville est le port le plus proche de Kastelrénan, mais la traversée est très longue, avec de nombreuses escales le long de la côte de Lueue. Et ces navires sont rares, il se peut qu’il faille attendre plusieurs jours avant d’en trouver un.
- Ca ne semble pas idéal, dans notre situation… Nous n’avons déjà que trop tardé à Kastelrénan. Rester encore plusieurs jours à Richeville ne me semble pas prudent. Et chaque escale sera une opportunité de plus pour le Duc de nous rattrapper.
- C’est exactement ce que je me suis dit.
Le regard approbateur qu’il jeta déclencha autant de fierté que d’agacement chez Sizel.
- L’idéal pour une traversée rapide c’est de partir de Trémonia. Mais la ville se situe loin à l’est, dans le duché de Westlichelander. Il y a de fortes chances que le Duc vous ratrappe avant que vous n’y arriviez.
- Alors ne reste qu’Havrebourg. Mais j’imagine que ce n’est pas si simple, sinon tu n’aurais pas pris le temps de m’expliquer tout ça ?
Cela faisait longtemps qu’elle avait perdu l’esport que les choses pouvaient bien tourner pour eux. Elle s'attendait au pire.
- Encore exact. La route jusqu’à Havrebourg est bonne, avec de l’avance, même si le Duc connaissait votre destination, il aurait bien du mal à vous rattraper. Le problème, c’est la traversée. La mer y est très mauvaise durant l’hiver, balayée par de fortes tempêtes.
- C’est lors d’une traversée entre le Scandinor et Havrebourg que Nonamé a fait naufrage enfant…
Un silence s’installa, avant que Pitlovis ne reprenne la parole, hésitant :
- Tu crois qu’il sera capable de remonter sur un bateau ?
- Il l’a déjà fait, lorsque mon père l’a ramené de l’île du Chat. Il ne m’a pas dit comment ça s’était passé…
Ils furent interrompus par la porte de la bibliothèque qui s'ouvrit doucement. Ce fut justement Nonamé qui passa la tête par l'entrebâillement. L’heure était bien avancée et il venait les chercher pour qu’ils se préparent pour les festivités du soir.
Sizel était toujours surprise de le voir toujours alerte. Depuis qu’ils étaient ici, le garçon avait eu très peu d’absences.
Voyant qu’ils étaient occupés à lire des cartes, Nonamé s’approcha avec curiosité :
- Qu’est-ce que vous faites ?
Reconnaissant les noms, que Sizel lui avait appris à déchiffrer — il y a ce qui semblait maintenant une éternité — il ajouta avant qu’ils puissent répondre :
- Vous préparez un voyage pour le Scandinor ?
L’appréhension se lisait sur son visage blême. Ce fut Pitlovis qui répondit, pragmatique.
- C’est la conclusion à laquelle nous sommes arrivés. Vous devez fuir Lueue, et les réponses à toutes les questions se trouvent peut-être là-bas.
Le visage du garçon se ferma un peu plus. Sizel poursuivit sur un ton qu’elle voulut le plus rassurant possible :
- No, je sais que ton passé te terrifie, mais nous devons comprendre pourquoi ces gens te veulent du mal, sinon tu ne seras jamais en sécurité…
Le garçon s’était fermé et ne répondit pas. Il marmonna qu’il devait aller se changer, et prit presque la fuite. Inutile de partir à sa suite. Sizel savait qu’il avait souvent besoin de temps pour digérer une nouvelle. Et il en avait eu beaucoup à digérer en peu de temps.
L’heure de se retrouver tous dans la grande salle du château arriva très vite. Sizel fut la première prête, bien qu’ayant été la dernière à se changer. Elle avait enfilé à la hâte une robe prêtée par la Comtesse, à laquelle on avait retiré une bonne dizaine de centimètres.
Habituellement Klézée détestait se plier à ce genre d’exercice, mais ce soir, elle avait fait des efforts pour arranger sa tenue et sa coiffure. Sizel ne tarda pas à la taquiner sur la possible présence du séduisant Second : Roanen.
Chose exceptionnelle, la maîtresse d’armes s’empourpra et bafouilla, avant de mettre Sizel hors de sa chambre. Hilare, la jeune femme n’insista pas et se dirigea vers la Grande salle, où déjà leurs hôtes les attendaient.
La vaste pièce était richement éclairée et déjà quelques convives s'agglutinaient en petites grappes autour des victuailles entassées sur la grande table. Sizel commença par saluer la Comtesse et le Comte et les remercia une nouvelle fois de leur hospitalité. Elle rejoignit ensuite Pitlovis, qui discutait avec un jeune homme, à peine plus âgé que lui. Il le présenta comme le fils d’un vassal de son père et elle comme une lointaine parente de passage.
La discussion fut légère et enjouée et le vin délicieux.
Avant que les domestiques apportent les fromages et les fruits, un couple fit son entrée dans un accoutrement des plus surprenant. Ils étaient entièrement vêtus de pièces de cuirs souples, lacées entre elles au niveau des articulations. On comprit rapidement pourquoi : alors que l’un d’entre eux crachait du feu ou enflammait un cerceau, l’autre enchaînant des mouvements presque contre-natures, se contorsionnant pour passer au plus près des flammes, sans se brûler.
Nonamé était subjugué et retrouvait cet œil pétillant que Sizel lui voyait parfois, quand l’enfant en lui refaisait surface.
Pitlovis ne leur avait pas menti, il avait le sens de la fête !
Sans surprise, Sizel repéra Klézée en pleine discussion animée avec le fameux Roanen. Les pommettes rouges et les yeux brillants, elle riait fort. Le militaire semblait mettre un point d’honneur à ce que la coupe de la maîtresse d’armes soit toujours pleine.
Le regard du second tomba sur elle. Il lui sourit et leva sa coupe à son intention. Il était bel homme et son geste respirait la franche camaraderie. Pourtant, quelque chose dans son attitude déplut profondément à Sizel.
Continuant de balayer la salle du regard, elle sourit devant la rassurante banalité de cette soirée.
Mais alors qu’elle remplissait à nouveau sa coupe, elle fut percutée par les images du drame qu’elle avait vécu quelques jours plus tôt, et le décor lui fit soudain horreur. Elle fut prise de vertige et de nausées.
Ressentant un besoin urgent de prendre l’air. Elle sortit de la Grande salle à pas rapides, se maîtrisant pour ne pas courir. Elle passa devant Ptilovis, qui tenta de la retenir, mais elle ne lui jeta pas un regard. Il sortit à sa suite et la rattrapa dans l’escalier qui menait aux remparts, mais elle était incapable de prononcer un mot.
Après avoir poussé la porte qui s’ouvrait sur le chemin de ronde, elle prit de grandes inspirations, emplissant ses poumons de l’air vif de décembre avant de l’exhaler lentement en brume légère.
Pitlovis la scrutait d’un regard inquiet. Il crut d’abord qu’elle avait abusé de la boisson.
D’une pâleur extrême, Sizel ne lui avait jamais semblé si fragile. Il comprit rapidement que son mal était bien plus profond qu’un excès de vin.
Il n’osa pas s’approcher davantage.
Il savait qu’elle devait affronter seule la déferlante d’émotions, sans qu’il s’en mêle.
Dans cette tempête, il perçut aussi la brûlure ardente de son irritation : elle détestait qu’il soit témoin de ce moment de faiblesse.
Finalement sa respiration se fit moins saccadée. Elle s’appuya sur le parapet, les mâchoires serrées, les yeux fixés sur l’horizon où s’amoncelaient une cohorte de nuages menaçants. Elle se confia, d’une voix tendue :
- Les miens m’ont été arrachés il y a une semaine aujourd’hui et qu’ai-je fait pour eux depuis ? J’ai fui, j’ai assisté à des dîners, j’ai fui encore, j’ai écouté des fables sur les Ancêtres…
Elle marqua une pause, qui n’invitait pas à la répartie.
- Je n’ai même pas réussi à comprendre pourquoi ils sont morts…
Elle renifla, pour museler un sanglot, puis termina d’une voix brisée :
- Quand je me regarde dans un miroir, tout ce que je vois c’est une gamine perdue qui n’a aucune idée de ce qu’elle fait…
Sa profonde douleur faisait vibrer chaque fibre du corps de Pitlovis.
Il s’accouda au parapet à côté d’elle, son épaule touchant la sienne, unique contact qu’il s’autorisa. Par petite touche, il rompit les filaments de rage et de honte qui emprisonnaient le chagrin de Sizel.
Plus rapidement qu’il ne s’y attendait, les défenses de la jeune femme cédèrent. Comme un oiseau de suie enfin libéré, la tristesse de Sizel déploya ses ailes et colonisa chaque pouce de son être.
Elle se tourna vers lui, et sans un mot, se blottit contre sa poitrine, laissant libre cours à ses larmes. Il referma ses bras sur elle et lui caressa tendrement les cheveux.
Ils restèrent ainsi un long moment, jusqu’à ce que Sizel s’écarte doucement, en reniflant.
Toujours sans parler, ils s’appuyèrent à nouveau sur le parapet, le regard sur l’horizon.
Sizel fut la première à la repérer. Elle saisit fermement l’avant-bras de son ami.
Au loin, sur une colline, une tâche sombre parsemée de lucioles, semblait se déplacer. La lune perça soudain les nuages, et une multitude d’éclats glacés scintillèrent, avant de disparaître, quand la lune fut à nouveau masquée.
Pitlovis d’une voix blanche, mit des mots sur ce qu’ils voyaient :
- Une armée marche sur nous.

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