5. Le duel

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Liokha réveilla Sizel en la secouant délicatement par l’épaule. Elle émergea difficilement. Elle n’avait aucune idée du temps qu'il s'était écoulé depuis le passage du Vedmaki.

Le garçon l’aida à se lever. Elle constata une nette amélioration. Sa jambe ne sentait plus le cadavre et son visage semblait avoir dégonflé sous les bandages.

Son petit gardien lui tendit une assiette de ce qui ressemblait à du gruau. Elle en déduisit qu’on était le matin. En mangeant elle constata qu’elle n’avait plus de douleur à la mâchoire.

Elle avait à peine commencé son repas, que la porte de sa cellule s’ouvrit pour laisser entrer le Padisky. Il salua Sizel et Liokha de sa révérence raide et s’assit sur sa chaise, à quelques mètres de la paillasse de Sizel.

Encore une fois, l'asymétrie de la situation l’exaspéra. Elle était assise par terre, en train de manger comme un chien et lui se tenait bien droit sur sa chaise.

Alors, en ne le quittant pas des yeux, elle se leva en s’appuyant sur Liokha et vint s’asseoir en face de lui sur l’autre chaise. Puis, elle mangea son gruau, en tentant de le faire proprement, ce qui n’était pas aisé avec les bandages sur son visage. Du coin de l’oeil elle vit Liokha qui quittait discrètement la pièce.

Il remua sur son siège puis prit la parole, un sourire dans la voix.

  • Je vois que vous suivez mon exemple. Joli masque…

Sizel releva la tête de son assiette.

Le vouvoiement ne lui avait pas échappé. Étonnant revirement.

Il avait repris sa posture nonchalante, jambe croisée, bras accoudé au dossier. Son attitude contrastait avec son salut et sa démarche martiale, comme s’il luttait en permanence entre une nature détendue et une éducation militaire.

  • Même s’il est difficile de le confirmer, vous semblez avoir meilleure mine. Je m’en réjouis.

Elle s’arrêta pour boire, mais ne répondit rien.

  • Je pense vous avoir prouvé que je ne vous voulais pas de mal, au contraire. Si mon ennemi vous veut du mal, je vous veux du bien. Tout ce que je vous demande, c’est d’être un peu coopérative, de me dire quels liens vous entretenez avec illina Sunnevine.

Sizel pesa le pour et le contre tandis qu’elle terminait son assiette. Elle prit son temps pour nettoyer jusqu’à la dernière goutte de gruau avec son morceau de pain. Lorsqu’elle déglutit la dernière bouchée, sa décision était prise.

  • Je ne connais pas Illina Sunnevine, bien que son nom me dise vaguement quelque chose et qu’elle semble être à l’origine de la mort de ma famille. J’aimerais moi aussi savoir pourquoi.

Il pencha légèrement la tête, attentif. Elle poursuivit après une gorgée d’eau.

Elle raconta le massacre, la fuite et la séparation lors du passage de la Yuldra. C’était la première fois qu’elle mettait autant de mots sur tout ce qui s’était passé. A plusieurs reprises, sa gorge se serra et sa voix s'étouffa. Elle remercia son masque de bandages qui buvait ses larmes.

A mesure que son récit avançait, il avait changé de position, s’était redressé, puis penché en avant.

Elle n’omit que deux “détails”. Elle ne mentionna ni Nonamé, ni l’implication de Pitlovis et sa famille. Il n’avait pas encore prouvé qu’elle pouvait lui faire confiance.

Son histoire terminée, il hocha la tête et pris quelques secondes avant de répondre.

  • Je vous remercie d’avoir partagé ce douloureux récit avec moi, et je vous présente mes condoléances pour vos morts.

Ce n’était que des mots, venant d’un inconnu arrogant qui la séquestrait, mais ils lui firent du bien. Elle chercha son regard il ne se déroba pas. Elle y lut une franche compassion.

Il se recula dans sa chaise, avant de reprendre la parole.

  • Je peux au moins répondre partiellement à l’une de vos questions. Le nom d’Illina Sunnevine vous parle parce qu’elle est un personnage central de l’histoire récente d’Oursasie. Il y a vingt-cinq ans, elle a mené le reversement de l’ancien régime, portant au pouvoir l’Empereur actuel Olegliang Wangski, qui fit massacrer les familles de l’ancienne aristocratie. Depuis, elle gouverne dans l’ombre.

Il fit une pause, puis se leva promptement, retrouvant sa raideur habituelle.

  • Assez de leçons d’histoire pour aujourd’hui. Je vais vous laisser vous reposer.

Et sans un regard de plus, il quitta la pièce. Sizel fut décontenancée par ce départ subit. Mais elle s'aperçut que de rester assise et de discuter l’avait épuisée. Elle marcha péniblement jusqu’à sa couchette où elle se laissa tomber plus qu’elle ne s’allongea et s’endormit.

Après cet épisode, le temps passa étrangement entre sommeil et ennui. Elle ne mesura son écoulement qu’à l’aide des repas qu’on lui servait, et estima que trois jours avaient passés depuis la venue du guérisseur.

Depuis qu’elle reprenait des forces, Liokha n’était plus jamais seul avec elle, la privant de leurs conversations.

Le Padisky ne revint pas la voir. Elle en fut presque déçue. Elle avait le sentiment qu’avec ces échanges elle en apprenait plus sur lui, que lui sur elle. Peut-être s’en était-il aperçu aussi.

La venue du guérisseur lui confirma qu’elle ne s’était pas trompée sur le temps écoulé. Il vint examiner sa jambe qui se remettait particulièrement bien. L’infection était guérie et la cicatrisation touchait à sa fin. Il retira les bandages qui lui masquaient le visage et un large sourire éclaira celui du Vedmaki. Il semblait très satisfait et murmurait des “incroyable !”, “parfait!”, en inspectant les résultats. Il fit apporter de l’eau et un linge propre et nettoya les restes d’onguents et de crasse, le tout avec des gestes délicats.

Sizel le remercia pour ses soins avec quelques mots choisis d’oursasien. Il hocha la tête avec humilité et répéta la phrase de son ordre “Mon devoir est mon salut”.

Il quitta la pièce pour laisser la place au Padisky accompagné de Joonveï et d’un autre homme. Il s‘assit sur sa chaise habituelle, son sbire derrière lui. Sizel était dans la pénombre du mur et entra dans le halo de lumière de la torche de Joonveï pour se diriger vers sa propre chaise, comme un rituel bien rôdé entre eux.

Dès que l’homme au masque d’or posa ses yeux sur son visage il eut un mouvement de surprise qu’il tenta de dissimuler en changeant de position.

Le guérisseur semblait satisfait, mais elle n’avait pas vu son propre visage. Était-elle défigurée à ce point ?

Elle prit place sur la chaise, ne sachant à quoi s’attendre aujourd’hui. Le Padisky se pencha en avant. Elle put apercevoir ses yeux gris ardoise. Aujourd’hui ils avaient la dureté de la pierre.

  • Lorsque vous m’avez parlé la première fois, vous m’avez dit avoir été violentée par l’un de mes hommes.

Le pouls de Sizel s’accéléra alors qu’une odeur de muguet lui emplissait les narines.

  • Vos dires m’ont été confirmés par Liokha qui a identifié l’homme responsable. Cet homme a pris la fuite dès qu’il a su que nous étions à sa recherche. Cela nous a pris trois jours mais nous avons remis la main sur lui.

Sizel écoutait, incapable d’esquisser le moindre geste, retenant son souffle en attendant la suite.

  • Vous aviez raison Madame, mes hommes sont des rustres crasseux, des paysans, des gens de peu. Mais ils défendent des idéaux bien plus nobles que leurs conditions, et je ne tolérerais pas que l’un d’eux se comporte comme un criminel.

Il fit un geste et le deuxième homme qui était entré en même temps que lui et Joonveï, se retira. Il revint quelques secondes plus tard avec un autre homme. Ils tenaient par les bras, Muguet, qui tentait de se débattre.

  • Madame, Est-ce bien l’homme qui vous a agressé ?

Elle hocha la tête.

  • Afin de réparer le tort que vous avez subi, je vous laisse choisir le châtiment qui vous semblera approprié.

Les émotions se bousculaient et Sizel avait du mal à faire le tri. Revoir cet homme dont le souvenir hantait ses cauchemars la révulsa. Elle aurait voulu pour lui les pires supplices, mais elle avait été élevée dans le respect d’une certaine idée de la justice et la torture n’en faisait pas partie.

Le temps passait, et elle ne parvenait pas à une décision convenable, jusqu’à ce qu’elle aperçoive le visage terrifié de Liokha près de la porte.

Le regard de Sizel se durcit, elle releva le menton et s’exprima d’un ton ferme.

  • Je souhaite un duel à mort.

Elle regarda Muguet dans les yeux, sans ciller. Il sortit sa langue et fit une mimique obscène.

Le Padisky se leva presque de sa chaise.

  • Mais vous vous remettez à peine de vos blessures, vous risquez de perdre ?
  • Je ne perdrai pas. Seule sa mort lavera mon honneur, et je refuse une exécution sommaire.

L’homme au masque réfléchit un instant, puis finit par acquiescer.

  • Le duel aura lieu ce soir, au couteau selon nos traditions. Reprenez des forces d’ici là.

Sizel le remercia. Pour la première fois, ils laissèrent une torche allumée au mur et ils sortirent en emmenant Muguet, qui sembla un peu moins sûr de lui. Avant que la porte ne se referme, elle vit Liokha qui la regardait, les yeux emplis de larmes.

Le temps qui la séparait de son duel s’égrena beaucoup trop rapidement. Elle ne réussit pas à avaler le repas qu’on lui porta, elle avait la gorge et l’estomac noués.

Finalement, Joonveï vint la chercher et c’est les mains libres et la tête haute qu’elle gravit les marches de pierre qu’elle avait descendues quatre jours auparavant.

Elle arriva dans un vaste bâtiment en pierres grises qui ressemblait à un temple délabré. Une foule était massée au centre. Elle reconnut certains visages, appartenant à des membres du groupe qui l’avait arrachée aux aubiens.

Le Padisky se tenait debout à l’une des extrémités du cercle formé par ses hommes. A l’autre, Muguet ttendait, assis sur une chaise, ne la lâchant pas du regard alors qu’elle rentrait dans le cercle.

L’homme au masque d’or s’approcha d’elle pour lui remettre un couteau. Elle apprécia immédiatement le poids de l’arme, parfaitement équilibré. C’était un bel objet avec un manche en corne sobrement ouvragé et une lame dans un bel acier. Le Padisky plongea son regard d’orage dans les yeux de Sizel.

  • Me direz-vous le nom que je risque de devoir inscrire sur votre tombe ?
  • Vous n’en aurez pas besoin. Chez moi on brûle les morts.

Elle s’avança dans le cercle, mais s’arrêta avant de se retourner.

  • Sizel…

Il hocha la tête, elle crut voir un sourire éclairer la tempête de ses yeux. Puis, elle fit face à son adversaire, déterminée.

Il s’était levé, couteau à la main. Le sien semblait de moins bonne facture que le sien. La foule commença à grogner et à siffler. Muguet fit un geste pour demander aux autres de faire plus de bruit. Ils ne se firent pas prier.

Il fit quelques pas de côtés et quelques feintes, pour amuser son public. Il semblait se délecter.

Sizel restait calme, prudente. Elle observait ses pas, ses mouvements, son rythme.

Il était régulier, et pas tellement rapide.

Mais soudain, il se jeta sur elle sans qu’elle s’y attende. Elle esquiva de justesse, sa lame frôlant sa joue. Il lui sourit, son odeur insupportable se répandant autour de lui.

Elle s’écarta, pour rester hors de portée de son bras. Ils reprirent leur danse, elle se fit plus attentive. Il avait tendance à briser le rythme de manière totalement aléatoire.

La foule commençait à s’agacer du peu de coups portés. Alors Muguet se fit plus pressant, cherchant de plus en plus les ouvertures. Sizel parvenait bien à esquiver mais pas à le lacérer avec sa lame. Il était plus grand qu’elle et l’amplitude de ses bras jouaient en sa faveur.

Il venait à nouveau de se jeter sur elle mais cette fois-ci elle n’esquiva pas et alla à sa rencontre, misant sur la rapidité de son propre geste. Elle réussit à lui faire une entaille sur le bras qui tenait le couteau qui faillit lui échapper. Il poussa un cri de douleur en s’écartant. La foule éructa. Sizel se sentit galvanisée.

Mais son triomphe fut de courte durée, son adversaire, enragé par sa blessure et excité par la foule, se jeta à nouveau sur elle et réussit à passer son bras autour de son cou. Ils étaient maintenant au corps à corps et l’homme tenait sa lame tout prèt de sa gorge, et tentait de l’y enfoncer. La prise de Muguet empêchait Sizel de bouger son bras qui tenait son propre couteau. Elle luttait de toutes ses forces de son bras libre pour repousser le couteau de son ennemi mais elle ne parvenait pas à se dégager suffisamment pour inverser la situation. Elle s’épuisait.

C’est alors qu’elle aperçut dans la foule Joonveï qui sortait une lame de son manteau et faisait un pas en avant. En un éclair, elle comprit ce qui allait se passer. Sa colère la submergea et décupla ses forces. Elle parvint à repousser le bras armé de Muguet et d’un croche-pied bien placé derrière le genou, parvint à le mettre à terre, son couteau roulant au sol.

Joonveï était rentré dans le rang, sa lame disparue.

Son ennemi rampait pour rattraper son arme. Sizel se jeta sur lui plaçant un genou au milieu de son dos, l'immobilisant au sol, et plongea sa lame dans entre ses cuisses, dans son entrejambe. Il se tortilla, ne parvenant qu’à faire s’enfoncer la lame un peu plus. La foule hurla de douleur avec lui. Puis, Sizel retira sa lame d’un coup sec et tranchant et se pencha pour susurrer à son oreille, dans sa langue.

  • Insignifiant muguet sans ses clochettes !

Elle se releva et s’écarta de lui tandis qu’une mare de sang se répandait sous lui. La foule scandait “à mort, à mort” pour qu’elle l’achève. Elle sentit son sang pulser dans ses veines, et dans ses oreilles.

Elle jeta un regard circulaire sur ses visages excités par le sang, le menton levé bien haut, triomphante.

Elle recula de quelques pas et croisa le regard du Padisky. Il hocha la tête. Le cercle se rétrécissait, la foule se rapprochait.

Elle tourna le dos à son ennemi et fit quelques pas en direction de la sortie. La rumeur enflait. Elle ne savait plus s’ils voulaient la mort de Muguet ou la sienne.

Soudain Joonveï la saisit par le bras et la sortit du cercle sous les huées de l’assemblée. Il l’entraîna dans un escalier différent de celui qui descendait à sa cellule.

Puis sans qu’elle s’y attende, on lui remit un sac de toile sur la tête et on lui retira le couteau qu’elle n’avait pas lâché. On la poussait en avant dans ce qu’elle pensait être un couloir étroit puisqu’elle se cogna plusieurs fois les épaules sur des murs de pierre. A mesure qu’elle avançait, la rumeur de la foule diminuait. Ils étaient plusieurs à marcher avec elle.

On poussa une porte, on la fit grimper un escalier, puis une nouvelle porte.

Elle eut le temps d’apercevoir les pavés d’une rue avant qu’on la propulse dans une carriole fermée, qui démarra aussitôt.

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