Sédiments d'un second jour

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Elle est partie.

Les couloirs des bureaux de mon travail sont juste plus ternes parce que le soleil brille un peu plus aux fenêtres.

Je traverse les pièces, seul mon manteau effleure les murs et les encadrements de portes. Mes coins de lèvres se soulèvent à chaque visage, mes doigts enserrent les poignes.

Quand je m’assois, mon carnet de notes reste dans la chemise. Dans l’intimité d’une pièce isolée, je regarde et écoute les patients se délivrer.

Ils éructent quelques minutes, puis les digues tombent, et ils vomissent des caillots bleus, jaunes, verts, toutes les couleurs des arcs-en-ciel disparus se retrouvent au sol, pile entre nos deux chaises.

Je ramasse tout une fois les patients partis, j’empacte, je glisse ça dans la chemise.

Sur le retour, je souris à chaque visage pour leur dire au revoir comme je leur dis bonjour.

Pas de voiture aujourd’hui, je glisse le casque sur mes oreilles, resserre la hanse parce que je me suis coupé les cheveux la veille, et j’écoute toujours les mêmes musiques.

Je suis allé chez le coiffeur pendant qu’elle partait. J’avais planifié la journée comme suit : je l’aide à déménager, dix minutes plus tard j’avais rendez-vous, et une heure après ce dernier, j’en avais un autre.

J’ai marché une heure de plus après, le temps que la batterie du casque tombe à plat : putain de bluetooth.

Je suis rentré dans un appartement rempli de ses silences. Je n’ai pas souhaité le combler, j’ai branché le casque, ouvert l’ordinateur, et j’ai commencé à regarder le livre que j’étais en train d’écrire. J’avais peur qu’il y passe, qu’il soit infecté par des évènements et que des dommages irrémédiables ne le frappent qu’aucun informaticien ne pourrait réparer.

Le problème se situerait entre le siège et le clavier, comme on dit.

Mais ça allait. Je sortais les caillots de couleur de ma chemise, les posent à côté de moi, et remonte mes manches.

Devant ces morceaux de vie, je ne me sens pas trop de les employer pur, il faudrait les diluer dans quelque chose de personnel, que je n’ai pas besoin de comprendre, que ça sorte comme ça vient.

Il suffit que mes pensées résonnent assez fort dans mon esprit, qu’elles réverbèrent comme des paroles que j’aurais prononcées. Elles s’échappent alors des pores de ma peau comme des braises écarlates qui refroidissent au contact de l’air. Elles s’élèvent un instant puis s’alourdissent et chutent comme des flocons d’une terre rouge et asséchée. L’écarlate se mêle avec beaucoup de couleurs si l’on s’occupe bien du dosage.

Je peins les mots sans vraiment y réfléchir. C’est sans doute comme ça que ça sortira le mieux. Dans le silence et la fascination devant ma propre dissociation, j’écris. Ça ressemble probablement à ce que j’aurais voulu que ça ressemble si j’y avais réfléchi.

Lorsque je pose la plume, les pores se referment d’eux-mêmes, parfaitement éduquées comme ils le sont depuis sept ans. La première fois est la plus dure parce qu’on ne saisit pas toutes les nuances de la colère, la culpabilité, l’infinie profondeur des questionnements sur la responsabilité que l’on a dans l’étiolement des sentiments.

La nuance inédite, c’est une forme de culpabilité subtile : celle de ne pas vraiment en souffrir. Comme on se prépare à voir un proche âgé partir un jour, je m’étais préparé à son départ avec une forme de désir refoulé, la conscience profonde que j’étais passé du compagnon amoureux au compagnon soucieux, voire à une figure de mentor de substitution. Conscient du phénomène et incapable d’agir autrement, j’avais moi-même saboté mes sentiments en voyant la pente qui s’était pourtant engagée peut-être un an avant la fin de notre relation qui n’en a duré que deux.

Qu’en dire, sinon m’en servir pour inspirer cinq à six romans qui diront de dix mille façons différentes que je me fais au deuil comme un homme découvre son goût pour l’amertume après une vie sucrée ? Le pire est que je trouve une forme de confort et de satisfaction à vivre ces moments de pertes comme des occasions de découvrir des nuances émotionnelles qui m’étaient alors inconnues.

Est-ce un chemin vers le deuil ultime ? C’est peut-être ainsi qu’on avance sereinement en âge, en appréciant perdre pour ce que cela nous apporte en clairvoyance sur tout ce que la vie peut nous faire ressentir.

Où est-ce un vieux démon de romantisation et de fétichisation du malheur qui vient m’auto-confirmer toujours plus dans mes habitudes d’être ruminant trop heureux d’avoir de nouvelles raisons de souffrir pour ne jamais les partager aux autres et les transformer en histoires dont je m’abreuve et parfois me gargarise ?

C’est aussi probable.

Toujours est-il que dans ses silences, je ne me sens pas si mal.

Elle m’a même redonné le goût de lire, là l’étranger, ici le petit prince, en cours c’est l’écume des jours. Elle m’a un peu aidé à me rendre compte qu’à force d’écrire je n’étais plus qu’en contact avec moi-même et de moins en moins avec les autres.

J’espère que là où elle va, ce qu’elle y fera, la conduira à plus de joie dans ses silences que j’interrogeais, sans jamais lui arracher autre chose qu’un « ça va ».

Comble de l’ironie, quand on me pose la même question aujourd’hui, j’offre la même réponse.

Parce que fondamentalement, même si je continue d’écrire avec mes sédiments et ceux des autres, je pense que c’est le meilleur signe.

Je suis toujours le même, même si je sais qu’avec ce jour de plus, il reste encore un peu moins de moi.

Je pense parfois à elle, quand je tourne une page et que d’une ligne coule parfois une couleur.

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