Brisures (Les Décadeurs #1)

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Intérieur d'un café de commerce. Côté cour, un comptoir en bois devant des rangées de verres. Petites tables rondes, parquet de lattes disjointes mais cirées, cendriers. À l'une des tables, Ragon et Louis. Ragon, petit et mince, en pantalon côtelé et gilet de laine, calvitie naissante et petites lunettes. Louis, ventru, complètement chauve et couperosé. Son pantalon de grosse toile retient à grand-peine un ventre gonflé par les abus et la paresse. Son balandran est plié et suspendu au dos de sa chaise. Sur la table, une lampe à pétrole, un jeu de cartes, et un cendrier où fume un pipe tout juste allumée. Au fond de la pièce, une porte donne sur la rue, à côté d’une grande fenêtre colorée par laquelle la lueur déclinante du jour passe paresseusement. Elle va baisser au fur et à mesure, jusqu'à ce que la lampe sur la table soit l'unique éclairage de la pièce. À côté du bar, à l'avant-scène, une porte de bois grossière, close.


Ragon – J'ai pas trop l'inspiration pour jouer ce soir.

Louis – Mais tu n'as jamais l'inspiration mon vieux. Tu l'as jamais, mais une fois lancé, on ne t'arrête plus.

Ragon – Justement, j'aimerais ne pas rentrer trop tard ce soir. Enfin, pas à l'aube.

Louis, goguenard – Allez, c'est pas comme si tu avais quelqu'un qui t'attendais.

Ragon – C'est pas bien de parler de ça, Louis. Tu sais que ça me fait mal.

Louis – Te vexe pas. Allez, détends-toi. Tu es rien qu'avec des amis. On n'est pas bien là ? Le pote Pigeole est descendu nous chercher une bouteille, de sa cave personnelle, et on va se faire une jolie partie de Rebounette. Vingt centimes le point, ça te va ?

Ragon – J'aime pas jouer avec de l'argent.

Louis – Sois pas rabat-joie ! Jouer avec de la galette, ça fait un peu monter la tension. Et puis tu risques quoi ? C'est pas comme si on se faisait une belote. Avec la Rebounette, même en jouant très mal, tu perds même pas dix ronds dans la soirée.

Ragon – Quand même, ça me met mal de mêler mes sous à ça.

Louis – Pourquoi ? Tu peux au moins me donner une raison valable?

Ragon – Mélanger amitié et oseille, c'est pas bon. Ça crée la discorde.

Louis – Comme si on allait s'engueuler pour une petit billet. Allez, t'en fais pas, va. Louis commence à battre les cartes, avec l'aisance du praticien de longue date. Il coupe le paquet quelques fois, puis dispose sept tas au centre de la table. Allez, en attendant que Pigeole remonte, on s'en fait une pour du beurre.

Ragon, hésitant – On pourrait l'attendre.

Louis – Mais il met des plombes à se décider à chaque fois ! Et vas-y que j'hésite entre deux bouteilles, et vas-y que je dois vérifier le dépôt, et vas-y que je remonte l'escalier une marche à la minute pour pas trop secouer le vin ! En plus, avec sa hanche en vrac, il est encore plus lent.

Ragon, soupirant – D'accord. J'inaugure. Il tire une carte de l'un des tas. Carreaux croisés à quatre, je parie cinq de mieux dans trois tours.

Louis, tirant à son tour une carte – Tu commences fort. Trèfle couché, je passe.

Ragon, tirant cette fois-ci deux cartes – Je suis en veine ! Doublette compensée à cœur. Je prends tout rouge, et j'augmente le pari à douze. Un temps. Au fait, dis-moi, ils ont décidé quoi pour les gamins ?

Louis, tirant deux cartes – Ah, je peux avancer un cadre de piques, disons... dans deux tours. Je maintiens. Les gamins, tu dis ? Tu veux dire, ceux du vitrail ?

Ragon – Quels autres ? Tu vois d'autres gamins dont je voudrais parler ?

Louis – Oui, bon. Alors, quoi "les gamins" ?

Ragon, il tire trois cartes, en jette une et en pose une autre retournée devant lui – Je t'engage un camp de rouges. Les gamins, tu sais comment ça s'est fini leur histoire ?

Louis, tirant quatre cartes et examinant sa main d'un air concentré – Comment je le saurais ? J'ai vu Margotte tout à l'heure et elle ne m'a rien dit de spécial.

Ragon – Eh bien, moi, j'ai causé au gendarme Gringard. Il parlait d'une condamnation.

Louis, de plus en plus concentré sur ses cartes, il répond d'un ton détaché – Une condamnation ? C'est si grave de casser une vitre ?

Ragon – C'est pas une simple vitre, c'est le vitrail de l'église. Le plus beau en plus. Tu sais, celui qui a été désigné par Napoléon comme étant « le plus beau vitrail de France », un jour qu'il passait dans le coin.

Louis, toujours sur le même ton – Qu'est-ce qu'il venait faire dans ce trou paumé, çui-là ?

Ragon – Qu'est-ce que j'en sais ? Ce qui compte, c'est que depuis, le vitrail en question, c'est la fierté d'la commune. Toi t'es pas né ici, tu peux pas comprendre. Mais moi, depuis que j'suis minot, on me rabâche les oreilles avec ça. Et y paraît que c'était pareil pour mes parents. Un temps.Tu peux te dépêcher de jouer ?

Louis – Minute ! Il choisit trois cartes de sa main et les superpose devant lui. Voilà, j'entame le cadre. Pique avec soutient de douze. Et donc, pour les gamins ? Ils vont se prendre quoi pour avoir cassé cette fierté communale ?

Ragon pioche, examine sa main, puis abattant deux cartes pousse un cri de victoire.

Ragon, avec jubilation – Carreau croisé à quatre avec doublette !

Louis, piochant de nouveau – Bah mon vieux, ça y est, tu es chaud. Mais tu vas finir par me dire, pour les gamins ?

Ragon – Selon la loi, de ce que j'ai entendu, c'est dans un article du code communal : celui qui casse le vitrail doit être pendu .

Louis, avec un hoquet de surprise – Pendu ? Pour un pauvre vitrail ? C'est un peu raide. Et puis on est au XXIème siècle, non ?

Ragon – De ce que m'a dit Gringard, ils ont pas prévu de changer quoi qu'ce soit. Ils débattent à la mairie cette nuit pour décider. Ils ont du commencer, vu l'heure. D'ailleurs, j'me demande ce que fiche Pigeole, à la cave. Il regarde la pipe d'où s'échappe un mince filet de fumée. Tout son tabac va se consumer.

Louis – Non mais oublie-le, tu me parles de tuer des gamins, là ! Ils sont marteaux les tauliers ? Ils vont pas les pendre. Tous les mômes font des conneries, c'est pas pour ça qu'on les dézingue. Il abat quatre cartes par-dessus celle qu'il a déjà posé devant lui. Forêt de trèfle ! Qu'est-ce que tu en dis mon petit père ?

Ragon – C'est pas vrai ! Bon sang, je vais pas perdre avec une main pareille. Il pioche fiévreusement, puis a un mouvement de colère. Je peux pas te contrer ! J'ai pas le choix, je tente la descente à quinze.

Louis, souriant – C'est risqué. Si tu sors pas tes atouts dans le bon ordre, tu vas à la coulée.

Ragon tire quinze cartes des différentes piles, les dispose retournées devant lui, puis commence à les révéler l'une après l'autre.

Ragon, fébrilement – Sept, un, quatre doublé, huit... Il retourne une carte et la jette aussitôt avec rage. Argh ! Pas un neuf !

Louis, tout sourire – Eh oui, c'était risqué. Ça comptait pas, va. En tout cas, je me fais du souci pour les gamins. On ne met plus à mort depuis un moment en France, mais s'ils en débattent à la mairie... ils sont assez timbrés pour.

Ragon, maussade – Je m'en fiche de ces gamins ! Saleté de cartes !

Louis ramasse les cartes éparpillées et les bat. La lumière du crépuscule a disparue ; dans le cendrier, la pipe s'est éteinte.

Louis – Allez, on prépare l'assiette pour la suivante.

Ragon, se levant – Bon. Je vais aller voir ce qu'il fabrique l'autre machine. Tu paries que je vais l'trouver une bouteille dans chaque main, les yeux sur les étiquettes.

Ragon sort par une porte à côté du bar. Louis bat machinalement les cartes, son regard fixé sur la flamme tremblotante dans la lampe à pétrole. Un moment s'écoule. Soudain, on entend un bruit de cavalcade, et Ragon ressurgit, l'air affolé.

Ragon – Louis !

Louis, un peu ahuri et se levant à moitié, son jeu de cartes à la main – Quoi ?

Ragon, affolé – C'est Pigeole ! Il est en bas de l'escalier, par terre, il bouge plus !

Louis, il jette les cartes sur la table et se précipite vers la cave – Nom de... !

Ragon, le suivant – Il a du tomber, avec sa hanche.

Tous deux disparaissent par la porte. On perçoit leurs voix étouffées.

Louis – Aide-moi à le soulever !

Ragon – Bon dieu, y respire plus on dirait.

Louis – Tu te calmes et tu m'aides !

Ragon – Oui... attends... là, je le tiens.

On les entend remonter péniblement l'escalier, dans un murmure de jurons et de grognements. Ils s'arrêtent sur le pas de la porte, hors de scène. Leurs voix sont maintenant plus distinctes.

Louis – Pose-le là. Faut pas trop bouger un blessé à ce qu'y paraît. Reste à côté de lui, je vais chercher de l'aide.

Ragon – Je fais quoi ?

Louis – Tu le surveille, qu'il aille pas rouler encore en bas. Je fonce.

Louis reparaît dans la pièce, attrape son manteau sur chaise en faisant tomber celle-ci au passage, et court vers la porte. Il sort. On entend au loin un orage ; la porte mal refermée se rouvre brusquement à une rafale de vent. Le courant d'air fait voltiger les cartes étalées sur la carte, et la lampe à pétrole bascule. Elle se brise au sol et la pièce se trouve brusquement plongée dans la semi-obscurité d'une nuit encore jeune. Dans le noir, on entend la voix de Ragon qui murmure.

Ragon – Ça va aller mon vieux. Tu m'entends ? Allez, serre ma main. Ça va allez. Y'a des gens qui vont venir, t'en fais pas. Ça va aller...

Une autre rafale pénètre dans la pièce et noie ses chuchotements.


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