L'exode

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Vyhysin, trois ans plus tard

« Combien sont-ils ?

— Cinq milles. »

L’armure du général réfléchit à peine la pâleur du soleil.

Une centaine d’auras orangées se dessinent dans le voile de cendre. Sayem peut voir les deux premiers rangs des légions qui se tiennent devant lui. Quelques chevaux harnachés à des chariots renâclent entre les carrés de soldats qui protègent de longues files des deux mille civils qui composent l’exode final de l’Empire.

Ceux qui ne viendront pas pour cet ultime départ, ont reçu la promesse que lorsque l’armée reviendrait, ils seraient emmenés à leur tour dans les terres fertiles de Rysonnel.

Le mensonge n’en est pas un s’il n’y a plus personne pour vous y confronter.

Sayem, aux côtés d’un Éternel silencieux, suivi de près par Fêlé et les restes des Fantômes, contemple l’armada dont il aimerait admirer la pleine étendue, mais l’agonie du Soleil lui enlève jusqu’à ce plaisir. Il ne peut que se contenter des torches, lucioles de flammes, qui dansent dans la tempête grise.

Le général se tient droit devant le Haut-conseiller impérial, attendant les instructions.

« Quelles sont les dernières estimations du temps que prendra le voyage ?

— Avec cette masse, environ six mois.

— Avons-nous de quoi nourrir tout le monde ?

— Oui, Haut-Conseiller. »

Sayem soupire et jette un regard sombre à son général. Le jeune homme, sous son casque à crins bleus flottant au vent, se raidit et lève le menton.

« Avons-nous vraiment de quoi nourrir tout le monde ?

— Trois mois de ration, quatre si nous répartissons à la baisse, et nous comptons trouver des vivres sur la route pour compenser. »

Les hennissements des chevaux couvrent un instant les quintes de toux qui surgissent des rangs Vylyndiens. Sayem regarde les animaux émaciés, leurs jambes fines tremblent malgré la maigreur des corps, leur aspect maladif témoigne de leur fatigue avant même que le voyage n’ait débuté.

Le cœur du Haut-Conseiller se pince à la vue des cottes saillantes des bêtes.

« Eh bien, quand nous serons à court de rations, nous saurons vers quoi nous tourner. »

Le général fronce les sourcils, mais n’interroge pas le sens de la phrase du Haut-Conseiller.

Les légionnaires attendent, tous les dix soldats, un porte-bannière dresse les couleurs de l’Empire, éclairé par la lumière des deux porteurs de torches qui l’accompagnent. Sayem fixe les trois cercles enlacés et hoche la tête.

Il entend les articulations des Fantômes derrière lui craquer. Ses poils se hérissent.

Les hommes de l’Éternel, eux, bougent leur visage de manière erratique, comme s’ils voyaient des choses dans leur champ visuel périphérique. Leur chef se tient droit, le poing droit serré, regardant dans la tempête, à l’ouest, là où derrière les kilomètres qui les en séparent, il sait voir Iris.

Fêlé suit son regard, et voit clairement les flux qui se concentrent autour de son maître.

Cela fait depuis trois ans qu’il a perdu le contact avec les pensées de l’Éternel.

Cela fait depuis trois ans que ce dernier n’a jamais fait en sorte, de communiquer avec ses apprentis.

Fêlé entend les songes de ses frères orphelins. Leurs angoisses l’assaillent, celles de se réveiller un matin où leurs coudes auront fusionné, ou à force de se tordre, leur colonne vertébrale se sera fendue. Puis, il y a celui qui regarde le ciel, et se demande si le jour où la cendre arrêtera de tomber, il ne sera pas aspiré par les cieux.

Il y a aussi celui qui d’une main, gratte ses oreilles pour arrêter d’entendre les chants, et de l’autre, éponge le sang qui en coule.

Fêlé passe son temps à leur dire « Restons ensemble, restons liés. » Et ça les rassure…

Jusqu’à ce qu’ils oublient, dix secondes plus tard, et que la cacophonie reprenne.

Mais l’Éternel n’en entend plus rien.

Et Fêlé le regarde de plus en plus s’éloigner, ses pensées uniquement tourner vers cette femme, à l’autre bout du monde. Et le poing gauche du Fantôme se serre.

Et la Marque de l’Éternel, sans qu’il ne l’ait commandé, crépite.

Sayem se retourne vers l’Éternel. Le chef des Fantômes finit par remarquer le regard du Haut-Conseiller et se détourne un instant de l’ouest pour porter son attention sur Sayem.

L’homme hoche la tête, et déclare :

« C’est le moment. »

Il y a encore l’esquisse d’un sourire sur le visage du Conseiller.

Sous le masque, impossible de savoir si l’Éternel partage – ou non – cet enthousiasme larvé.

« C’est le moment. »

Dit-il de sa pleine voix.

Un bruit d’acier frotté brise le silence. Le général lève son épée en l’air.

Sayem se retourne vers les légions, inspire profondément, ouvrant grand sa gorge avant de hurler.

« En avant, marche ! Pour l’empire ! »

Est-ce par conviction, ou par peur que les rangs lui répondent en chœur dans un hurlement qui fait jusque vibrer les fenêtres de la Capitale fantôme derrière eux ?

Cette question, Sayem se la pose lorsque son cœur se comprime dans la puissance de la clameur.

Au fond, il connaît la réponse.

Sa conviction les a tenus un temps.

Maintenant, ils le suivraient par désespoir.

Qu’importe, tant que nous y arrivons.

Et c’est lui qui fait le premier pas, suivi par celui du général, de l’Éternel.

Puis des dix mille pieds qui s’y emboîtent.

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