Chapitre trois

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  Une fois ma conscience revenue, mon esprit demeurait confus. Dans les affres songeuses, persistait une torpeur. J’étais comme immergée dans une étendue d’eau, fine et rectiligne à la fois. Pourtant, ce qui me séparait de la surface n’était que de quelques centimètres ; toutefois, j’étais dans l’impossibilité d’exercer le moindre mouvement pour la rejoindre. Je voyais, coincée dans cette eau, tout en pouvant respirer, une cité qui grandissait, grandissait à chaque seconde. J’avais cette impression d’être enfermée depuis des siècles ; au début, je ne me sentais que séquestrée. C’est petit à petit que l’angoisse d’être retenue jusqu’à la fin de mon existence, captive et incapable de bouger, m’a saisie, jusqu’à ce que j’essaie de crier. Dans l’embarras, rien ne s’est passé : ma bouche s’est emplie d’eau ; l’eau a infiltré mon corps suspendu, s’est empêtrée dans mes poumons, et la sensation d’étouffer m’a envahie. Cette brûlure dans tout mon corps a perduré, jusqu’à ce que je ne puisse plus respirer. Trop longtemps, cela a duré ; mais quand j’ai finalement ouvert les yeux, j’étais bien en vie.

  Une odeur aigre de transpiration, ma propre respiration lourde, mes yeux cherchant à percer un voile d’illusion : tout s’entrelaçait tandis que je regagnais un pan de la réalité. Et de cette réalité, l’image que j’observais s’est ternie, et il ne m’est resté qu’un souvenir aussitôt effacé, que j’ai tenté de raviver.

  Je voulais me rappeler, même si l’expérience asphyxiante devait se reproduire. Car ce dont je voulais me souvenir, ce détail plus précis, quittait désormais tout mon esprit. Je me suis demandé si c’était la chose qui se retirait de moi, ou si elle prenait à ce moment-là quelque chose de moi ; quelque chose de substantiel, mais dont l’ensemble de mon ego se dissociait, s’oubliait.

  Je ne suis pas sortie véritablement d’une torpeur, mais j’ai au moins essayé de m'ancrer dans le présent. Ce fut une tâche difficile, et je devais exhaler pour me concentrer. J’arrêtais de trembler, puis j’observais une lumière filtrée par d’épais rideaux. Un lit gigantesque accueillait mon corps, et les draps composaient de matières douces. Plutôt que de se poser sur ma chair, elles glissaient, tombaient caressant ma peau. Une odeur de lavande embaumait la pièce, je me suis levé et j’ai rabattu les rideaux, dévoilant des boiseries dans toute la pièce. C’était des jolis meubles, mais plus bourgeois que nobles. Par mes souvenirs, je me rappelle que ces meubles aux yeux de jeunes filles étaient très beaux. Toutefois, ils étaient d’un style d’antan. Nombre d’entre eux étaient abîmés, et même s’ils conservaient des courbes légères et élégantes, des pieds galbés, la couleur émeraude ne cessent d’enrichir la pièce.

  Sur une commode étaient posés des vêtements. En les enfilant, un miroir me renvoyait une silhouette presque méconnaissable. Mes cheveux noirs, continuaient de boucler de façon rebelle, de concourir jusqu’à la moitié de mon cou. Le reste de mon visage ne me paraissait pas aussi décharné que je l’étais. J’étais loin d’être grasse, mais c’était le fait de ne plus être maigre qui me réjouissait. Je constatais aussi, qu’on ne pouvait pas me différencier d’un vertical. Des chaussures de cuir usées m’attendaient, des longues chaussettes d'aristocrates remontent, jusqu'à un pantalon confortable. Une chemise blanche de soie était surmontée d’un veston de laine, avec une broche d’une créature mythique. En fixant l’image, je voyais quatre puissantes pattes, deux ailes gigantesques, une queue serpentine, ainsi qu’un corps massif surmonté d’écailles. La peinture de la broche s’était légèrement ternie par le temps, l’encre pouvait se confondre avec le fond qui se devait d’être pâle d’origine. Toutefois, je ressentais une curiosité totale pour cet emblème.

  J’ai été tiré de mes rêveries quand j’ai ressenti une sensation étrange. Celle que quelque chose était différent. J’ai tourné la tête, et sur un siège un homme était confortablement assis. Un volume épais était logé dans ses mains, il y avait dans son regard une intensité sans commune mesure. Il m’était incapable de savoir depuis quand il était là. C’est lorsque je le dévisageais, depuis maintenant trop de temps, qu’il a levé les yeux. J’ai tout de suite vu ses cicatrices. Elles ravageaient son visage, des traces de coupures, puis quelques-unes dont l'absence totale de peau me dérangeait. Son œil était refermé à jamais, comme s’il était recousu, mais sans paupière. De longs cheveux tombaient, d’une couleur argentée. Ses oreilles étaient pointues, sans sa défiguration, son visage était fin. Ses traits étaient comme ceux d’une fée, une fée âgée. Car lorsque j’ai vu son iris, je me suis sentie aspirée. Il est devenu un univers tout entier. Jusqu’à que j’ai eu l’impression d’avoir affaire à une autre abysse. Dans son regard, j’étais comme une créature, disséquée. La moindre parcelle de ma personne, la moindre pensée, pouvait être lue. C’est cette sensation toute désagréable, celle de ne pas avoir d’intimité au sens le plus brut qui me contrit profondément.

  Sa simple présence était comme une béance grossière. Après ce qui pouvait être l’éternité, où mon cœur se faisant déchirer, mon âme digérée, je le voyais enfin. J’ai tout de suite sentie un écho en lui, la solitude. Mais, je savais aussi qu’une solitude ne rapprochait pas vraiment, car il n’y en avait pas qu’une seule. Il était habillé d'une ancienne époque avec une tunique grise à haut col, un pantalon élégant et des chaussures distinguées.

« Bien le bonjour ma chère. Assieds-toi.

J’obéis et un sourire de bonne forme se compose sur ses lèvres.

« Sais-tu qui je suis ?

— Vous êtes un archimage, n'est-ce pas ? »

Il rit. de manière presque sincère. Comme si j'avais énoncé une plaisanterie.

« Je vois que tu ne te laisses pas abuser. Je suis bien un archimage. La question n'était pas ce que je suis, mais qui suis-je. Tu sembles l'ignorer.

— Pardonnez mon ignorance, dis-je.

— Pardonne ma déchéance, rétorque-t-il ! »

Il m'a semblé que ses mots comportaient une blessure. Son regard s'est perdu uninstant au loin.

« Je m'appelle Ternes. Je suis né avec ce nom, pour ce qui est du reste, tu auras tout le temps du monde pour me connaître.

— Excellence.

« Depuis ce jour, tu es ma pupille.

— Je suis surprise. Ai‑je réussi l’examen ?

— Tu as piqué ma curiosité. D’une manière... inattendue. Je m’attends à bien plus de la part d’une génie.

— Ne pourrais‑je être simplement talentueuse ?

— Cela ne saurait suffire. »

Il me fixe. Longuement. Sans un mot.

« Par "ne saurait suffire", entendez‑vous que je serais renvoyée ? »

Silence. Son regard parle pour lui.

« Suis‑je en compétition avec d’autres élèves ?

— Point pour l’heure. Les réclamations devront attendre. »

Il désigne le secrétaire d’un léger mouvement du menton.

« Ce volume. Tu le liras. Considère cela comme ton véritable examen. »

  Il est sorti de la pièce sans mot de plus. Le dit livre pesait lourdement, il tenait davantage de l’Ouvrage que de la simple appellation de livre. Il était poussiéreux, et l’encre s’était très légèrement dissoute, ce qui ne posait pas de problème, sinon une lettre ou deux étaient illisibles. Ma petite expérience dans mon petit village avec de la boue ne me préparait qu’à faire de la magie pratique, au lieu de quoi s'ensuivirent de longues et terribles heures consacrées à une étude minutieuse. J’avais du mal à m’installer au secrétaire, pas par souci d’inconfort, mais par manque de motivation. Je sais que c’était puéril de ressentir cela me diriez-vous, mais j’étais incapable de me donner vraiment de toute mon âme, sans impliquer une discipline qui me coûtait énormément : mon esprit se surprenait à divaguer dans des pensées sans rapport. Je n’étais muée que par des pics de motivations à des heures imprécises. Néanmoins, j’avais conscience que si je ne répondais pas aux exigences, j’allais me retrouver expulsée. Je ne voulais pas voir mon avenir me passer sous le nez.

  Alors, j’étudiais longtemps. Le langage utilisé, une langue apprise, il y a quelques mois, qui n’est sans aucun rapport avec le vertical ni même celui de ma langue natale, filiation. Entre apprendre, et découvrir immerger la langue des Guerraan, il y avait deux mondes. Et je n’y prenais pas grand plaisir à chercher l’exacte définition de chaque mot. Par exacte définition, je veux exprimer qu’un mot à un sens bien défini, et que ce sens peut varier d’une langue à une autre. Et en Guerraan il y a des subtilités que je ne pouvais percevoir totalement. C’est alors que je devais m’adonner à des recherches complémentaires pour pouvoir vraiment étudier. Cela me demandait d’être entourée d’individus, là où je préférais m’enfermer dans la solitude. La bibliothèque immense permettait à la fois de me cacher, que de m’offrir des possibilités pouvant déranger ma concentration. Parfois, je pouvais rester des heures sans rien faire, captivée par des détails sans importance, mais des détails qui avaient leurs petits moments de frivolités, un éphémère qui ne pouvait se reproduire. J’étais gagnée par la frénésie d’observer, et ça m’a coûté beaucoup de pensées qui se sont dissipées.

  La broche, mes vêtements codifiés, cela apprenait à qui j’appartenais. À cette vue, la plupart des personnes avaient une expression qui m'était difficile d’interpréter. J’ignorais s’il s’agissait d’une quelconque rancœur, ou un signe de respect. Plus tard, lorsque j’ai voulu manger, c’est une domestique qui est apparue à moi. Elle était habillée différente des autres domestiques, de la même mode que mes vêtements mais bien sûr, elle restait une domestique par ses atours. Je ne l’avais jamais vu, mais je savais qu’elle était au service de mon maître. Les appartements de ce dernier occupaient une grande aile, dont ma chambre qui me servait également de bureau d’étude. Il y avait des portes closes qui m'intriguaient, mais je n’avais ni l’autorité ni la curiosité de les ouvrir ni d’interroger. C’est ainsi que je suis entrée dans ce qui était une salle à manger. Une table vieillie rectangulaire et assez grande occupait l’espace. Un âtre se nourrissait de bois, et sur la table des couverts d’argents, du sanglier et quelques dignes mets étaient entreposés. J’ai tout de suite remarqué mon maître qui était en bout de table, et dominait l’assemblée. À sa droite il y avait une femme, elle ne lui ressemblait pas du tout. Il y avait quelque chose de rude en elle, comme beaucoup à l’académie. Cela n’enlevait pas le raffinement de ses boucles d’oreilles en topaze, comme sa façon de se tenir en étiquette. Des couverts étaient installés à la gauche de Ternes. Un garçon, un adolescent était déjà en train de se restaurer. Il y avait tout autour de lui quelque chose d’impalpable, mais j’ai tout de suite compris qu’il avait du pouvoir. Je me suis installé à côté de lui, et nous avons mangé. Je n’ai pas trop parlée, et nul ne s’intéressait à moi, sinon l’adolescent qui parfois zieutait ma façon de manger. Comme pour chercher une once de manquement à l’étiquette, la femme et le maître ont dominés la conversation parlant de sujets qui étaient importants. Mais, la faim me tiraillant trop, je ne les écoutais pas. De toute manière, ma tête était affublée d’informations concernant ce trop gros volume. Tandis que le repas s’éternisant dans une procédure dont j’avais appris à exécuter, mais qui n’était que théorie, le moment était venu de prendre congé, il s’adressait à moi.

« Demain, tu me présenteras tes avancés.

— Oui, maître. dis-je en m'inclinant. »

  Dire que j’ai passé toute la nuit à travailler serait un mensonge, mais j’ai continué à lire : un peu. J’ai surtout réussi à affiner des dessins plus ou moins réussis. Puis finalement, je me suis rendue à l’évidence que tout était nul. J’en ai mis plusieurs à brûler. Après avoir fixé dans le vide pendant des heures, je me suis mis à réfléchir à nouveau ; mais les idées devenant trop opaques, je me suis plongée dans mes songes. Dans ces derniers, je voyais des choses qui ne pouvaient pas exister. C’était un je ne sais quoi bizarre, ça ressemblait à une épée mais ça n’en était pas. Je ne pourrais pas la décrire autrement, et mes rêves à Nuitonnes étaient particulièrement bizarres, à force ils ont percé le monde du bizarre pour entrer dans celui de l’Étrange. Mais cette épée avait quelque chose de terrifiant, et j’étais tétanisée qu’elle puisse me remarquer dans mes songes ; ses yeux sont demeurés clos. Je me suis réveillé, et alors que je pensais être aux aurores, il était tard. Proche de midi, ce qui était étrange car je ne me suis jamais levé aussi tard. Une servante est entrée peu après que j’arrive à marcher.

« Vous ici, vous allez être en retard ! Vite, il faut vous hâter ! »

  Elle est partie chercher des baquets d'eau, suivis par deux autres servantes. Sans que j’ai eu de mot à dire, elles m’ont dévêtue sans faire preuve d’intransigeance envers mon intimité. Je me suis senti offusqué, mais j’étais suffisamment sous le choc pour rester muette. On m’a plongée dans un baquet. L’eau était glaciale, j’ai poussé un léger cri, puis les servantes ont frotté ma peau. Elles ne m’ont pas ménagé, quitte à me faire mal. Cela n’a duré qu’à peine une minute. Enfin, elles m’ont séchée et habillée. C’était un exercice tout à fait étrange et peu ordinaire de me sentir propre. Je m’étais lavée en arrivant à Nuitonnes. Cette fois-ci c’était par quelqu’un d’autre, et je savais que j’étais impeccable. Même si ma peau était irritée, j'avais l’impression d’avoir été brusquée. Je n’avais pas le temps d’exercer la moindre complainte, Ternes m’attendait.

  J’ai traversé à la suite de la servante, quelques portes, puis je suis entrée dans une antichambre où la femme du repas siégeait. En me voyant, elle n’a eu qu’un regard sévère avant de m’indiquer d’ouvrir la porte. J’étais cette fois-ci toute seule, et en posant ma main sur la poignée en laiton, j’ai de suite eu une sensation glacée. Il était évident pour moi que je n’étais pas prête aux exigences de Ternes, une remontrance, ainsi qu’une punition allant de pair. Je pris sur moi et ouvris la porte.Le bureau du maître était loin d’être de ceux que j’imaginais. La seule chose qu’il y avait en commun c’était le nombre de livres, et même davantage. Un capharnaüm sans limite était là, tout était désorganisé, un mélange de parchemins, de livres reliés, de pages volantes, tout ça par terre, sur un bureau assez large, ou dans des bibliothèques. Il y en avait partout, et beaucoup semblaient s’abîmer en ce moment. Le reste était assez organisé, mais il n’y avait pas beaucoup de place pour le reste.

« Ne tentes pas de me mentir, est-ce que tu as lu le livre ?

— Non, maître.

— Tu avais pourtant le temps pour. Il ne peut s’agir que d’un manque d’implication. Te crois-tu intouchable ?

— Je ne voulais pas vous offenser, dis-je.

— Mais c’est offensant ! Sais-tu sur combien de mages tu te tiens ? Connais-tu le nombre d’individus pouvant se clamer meilleurs que toi ? Crois-tu être une exception, toi qui n’est qu’une aspirante ?

— Non, excellence, mais… »

 Cette fois-ci, il tonnait d’une voix forte. Et l’air était chargé d’émotions, et j’ai compris que cet air était constamment chargé de son pouvoir. J’ai eu peur, le sang qui se glace, et des tremblements. J’ai essayé de rester digne tandis que j’étais pétrifiée.

 « Je crois bien ce que je crois ? Que tu sais mieux que moi, ce que tu dois faire ou non ? Ce que tu sais ou non ? Au cas où tu l’oublierais : je suis ton maître, un archimage et toi, tu n’es qu’une sotte enfant comme il en existe des milliers !

— Je vous prie de me laisser une chance, protesté-je en pleurs. Je… Je crois savoir ! »

 Il ne fit qu’un geste m’invitant à poursuivre. Un peu décontenancée, j’essaya de reprendre un peu de prestance. Même si je me sentais ridicule, il fallait que j’essaye.

« Il faut deux choses pour que la magie fonctionne ; la maîtrise de la magie qu’on souhaite produire ainsi qu’une quantité suffisante de mana. Lorsqu’on parle de la maîtrise de la magie même, ça peut autant être de pouvoir la faire à la va-vite car il y a un décalage entre ce qu’on peut faire, et ce qu’on sait faire. Cela varie en fonction de différentes situations.

— Il y a d’autres choses à compléter, fit lassement Ternes. Maintenant parle-moi de la classification des magies.

— Avant et après l’Héroïne il y a eu un chamboulement dans la classification, le traité d'Aglaé IV, catégorise par exemple les magies élémentaires comme étant distinctes les unes des autres. Que le feu et l’eau n’ont pas plus en commun, l’arcane et la nécromancie.

— Hm-Hm…

—  Parle moi des différents courants de magie. »

 Pendant une ou deux secondes, je pense, réfléchis, puis tente une approche en étant peu sûre de la question.

« Différents magiciens existent, certains sont appelés les intuitifs…

— Non.

— Pardon ? m’enquis-je.

— Non, ce n’est pas ça. Tu n’as pas assez étudié, et tu te montres immature. N’impute pas cela à ton âge, mais à ton manque de rigueur. Tu peux disposer. »

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