Chapitre 39 – Les énervés

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Les témoins revinrent dès le lendemain finaliser leur déposition, tandis que le tireur, mis en garde à vue, était interrogé par Renouf : un commerçant habitant l’immeuble d’à-côté, chasseur et farouche adepte de l’auto-défense.

— Vous comprenez, avait-il dit, ça fait deux fois en peu de temps que cette bijouterie est braquée. Alors, j’ai eu comme un coup de sang ! Lorsqu'ils sont sortis, j'ai pris mon fusil...

—Pourquoi avez-vous tiré ? Il ne vous menaçait pas. Vous avez tué l’un d’entre eux, et blessé gravement un autre. Vous auriez pu également tuer un passant.

— J’ai cru bien faire ! Je pense que j’ai rendu service à la Police.

— Un service ? Pour moi, c’est un homicide ! Hop ! En garde à vue ! s’emporta Renouf. Aviez-vous vu la plaque d’immatriculation du véhicule ?

— Non ! Je n’ai pas eu le temps !

Le commissaire appela deux agents et le "cow-boy" fut reconduit en cellule en attendant son déferrement en détention provisoire.

Le lendemain, nous rendîmes visite à P’tit Louis, à l’hôpital de Rouen, tenu sous bonne garde policière, dans un box fermé par des rideaux. Nous croisâmes la sœur-chirurgien.

— Pas plus de cinq minutes ! dit-il. Il est très faible. Sa vie ne tient qu’à un fil.

Après avoir montré sa carte au policier en faction, Renouf pénétra dans la chambre.

L'homme, opéré en urgence, était allongé sur son lit, très mal en point, sous perfusion et le coup d'une forte fièvre. Son front perlait de sueur.

Il prononçait des paroles incompréhensibles, répétant à plusieurs reprises le terme "énervé", puis perdit connaissance. Alertées, les sœurs arrivèrent aussitôt, suivis du médecin chef.

— Il semble y avoir de sérieuses complications, dit-il. On le ramène au bloc.

Voyant qu'il n'y avait plus rien à faire, nous repartîmes.

— Il m'a agacé avec ses "énervé", celui-là, râla Martineau, une fois dans la voiture.

— Oui, pourquoi répétait-il donc ce mot pendant son délire ? remarquai-je, tout en conduisant.

— Non, je ne vois pas, répondit Renouf, avec une moue dubitative. Je ne connais pas d’énervés. A part ceux qui sont à Jumièges.

— Jumièges ? C’est là que j’ai rencontré Danny O’Reilly, observai-je. Il y a des énervés ? De quel genre?

— Vous qui aimez l’histoire, vous n’avez jamais entendu parler des "énervés de Jumièges" ? Danny pourrait sûrement vous faire une conférence complète là-dessus. Il serait intarissable !

Une idée folle me traversa l’esprit. Tout nous ramenait en direction de Jumièges. Vers l’affaire Malandain…

— Et si cela avait un rapport avec Cacheux et sa bande ? suggérai-je. On peut toujours lui demander de nous en dire plus.

— Si cela vous amuse, appelez-le et organisez une conférence avec lui. Après tout, que risque-t-on ? Au point où on en est ! soupira-t-il, apparemment résigné. Au pire, cela nous donnera l'occasion d'améliorer notre culture générale.

Une fois revenu au commissariat, j’ouvris le tiroir de mon bureau. J’y retrouvai sa carte de visite, enfouie sous mes stylos et je l’appelai. O’Reilly, ravi de l’occasion de faire partager de nouveau son savoir, organisa un rendez-vous à l’Abbaye.


Lorsque nous nous y rendîmes tous les trois, le ciel était dégagé; l'herbe couverte de givre. Il faisait un froid glacial. De la buée s’échappait à chaque mot échangé. Je ressentais, une fois de plus, l'attraction des pierres blanches des nobles ruines de l'Abbaye, tranchant avec le bleu du ciel. Pendant que nous les traversions en frissonnant, le col de nos manteaux relevé, Danny prit la parole.

— Vous n'avez jamais entendu parler de cette fameuse légende des énervés ? demanda-t-il à Martineau et à moi.

Le professeur reprit la parole, tandis que je réchauffais mes doigts engourdis en leur soufflant dessus.

— Une stèle les représentant a été sculptée au XIIIème siècle. Elle se trouve dans le musée de l'Abbaye que nous allons visiter. Bien sûr, il s'agit de la représentation d'une légende du XIIème siècle selon laquelle, le roi Clovis II, le premier roi dit "fainéant" aurait entrepris de faire un pèlerinage en terre sainte, et confié la régence à la Reine Bathilde et le gouvernement du pays à son fils ainé.

Et, tout en marchant, il raconta par le menu cette extraordinaire légende. L'héritier se serait allié avec l'un de ses frères cadets pour comploter contre lui et la Reine. De retour de pèlerinage, Clovis II était décidé à les faire exécuter, mais leur mère proposa plutôt de les punir en brûlant les nerfs des jambes, d'où le terme d'"énervés", qui diffère de la signification actuelle.

Rendus handicapés, les deux frères se réfugièrent dans la prière et demandèrent à devenir moines. Ne sachant où les envoyer, la Reine Bathilde décida alors de confier leur sort au hasard. Elle fit donc construire un radeau sur lequel les deux frères furent envoyés, à la dérive, sur la Seine.

Celui-ci descendit de Paris jusqu'à Jumièges où Saint Philibert, les reconnut, et les conduisit à l'abbaye qu’il avait fondée où ils devinrent moines.

— Etrange et cruelle histoire, n'est-ce pas ? continua O’Reilly. Cependant, ce n'est qu'une légende, car Clovis, mort à l'âge de vingt-deux ans environ, n'aurait jamais pu avoir des enfants assez âgés pour se dresser contre lui.

Il nous précisa qu’en plus des statues, il existait un tableau de Evariste-Vital Luminais peint en 1880 qui les représente. Il se trouvait au Musée des beaux-arts de Rouen.

Le professeur nous dirigea ensuite vers la galerie voir ces fameux gisants. Il connaissait personnellement le conservateur et on nous fit entrer sans bourse délier.

Celui-ci alluma la lumière. Il n’y avait personne dans la grande salle dallée et glaciale, aux murs nus où nos voix résonnaient. Des statues et des blocs de pierre taillée, des chapiteaux provenant de l’Abbaye s’alignaient de part et d’autre de l’allée.

Au fond de la salle, deux statues représentaient les fameux frères, taillées dans de la pierre blanche et couchées l'une à côté de l'autre sur une dalle entourée d'une rambarde. Le temps ayant fait son œuvre, les faces étaient détériorées et leurs bras avaient presque disparu. Néanmoins, une émouvante expression de sérénité se dégageait de leurs visages abîmés.

— Tout cela, c’est bien gentil, observa Martineau. Mais, quel rapport avec notre affaire ? Pourquoi P'tit Louis a-t-il parlé d’énervés ? Il ne nous aurait pas un peu baladés par hasard ?

Déçus, nous nous apprêtions à rebrousser chemin lorsque, jetant un oeil une dernière fois, un détail me sauta aux yeux. À un mètre du tombeau, la lumière rasante provenant de la fenêtre faisait ressortir légèrement, de quelques millimètres à peine, l’une des larges dalles du sol par rapport aux autres. M'approchant, je vis que ses joints étaient absents. Je le fis immédiatement remarquer au conservateur.

— Ce n'est pas normal ! s’étonna-t-il. Nous avions fait faire des travaux il y a quelques mois pour réparer des joints abîmés et cela avait été exécuté correctement. On est venu saboter ce travail par la suite. Mais pourquoi ?

Une idée folle émergea dans mon esprit déjà en ébullition. Et si…

— Attendez !

Je me mis à genoux. Sortant mon précieux opinel de ma poche, je dégageai doucement et patiemment la pierre de chaque côté.

— Mais qu'est-ce qu'il fait ? Il détériore tout ! s’exclama le conservateur inquiet.

— Chut ! lui répondit sèchement Renouf. Je crois qu’il a une idée ! Laissons-le faire.

La dalle bougea légèrement et je réussis à la soulever peu à peu, aidé par Martineau. A force, nous finîmes par la pousser complètement sur le côté. En dessous, il y avait une importante cavité. Je demandai au commissaire de me passer son briquet et j'éclairai le fond.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. S'y trouvaient un amoncellement de sacs de toile. Y plongeant mon bras dans une excitation croissante, j'en sortis un et, après l’avoir ouvert, j’en tirai une grosse liasse de coupures de cent francs. Le cœur battant, j’extirpai du trou tous les autres sacs également remplis de billets, que nous examinâmes attentivement.

— Bien joué, Gilbert ! s’exclama Renouf. Ils proviennent sûrement du braquage du fourgon. Il y en a pour une sacrée somme !

— Mais, qu'est-ce que tout cela fait ici ? demanda le conservateur, complètement ébahi. Qui donc aurait creusé ce trou ?

— N'avez-vous pas remarqué un événement anormal dernièrement ? demandai-je.

Il réfléchit quelques instants.

— Mais oui ! Récemment, on a retrouvé la porte fracturée, cependant rien n'a été dérobé. Et puis, les statues sont lourdes et difficiles à emporter. Nous avions signalé cela aux gendarmes. Mais, en l'absence de vol, cette affaire a été vite classée.

Le conservateur, regardant le trou, se gratta la tête.

— Quelle drôle d'idée quand même ! observa-t-il. Cacher un butin aussi important dans un musée, un endroit où du monde passe en permanence ! Décidément ! L'année dernière, on a déjà a retrouvé des armes et des explosifs de la seconde guerre mondiale dans le souterrain, maintenant...

— Justement ! C’était le meilleur endroit, coupa Renouf. Là où du monde passe en permanence, là où on n’aurait jamais songé à chercher. Ils ont préféré les cacher là et attendre avant de les écouler. Ils connaissaient déjà les lieux. Ils seraient sûrement revenus de nuit, fracturant de nouveau la porte.

— C’est quand même tordu ! s’exclama Martineau. Alors, il faudrait désosser tous les musées du coin pour retrouver les butins qu’ils ont dû planquer çà et là !

Il se gratta la tête.

— Il faut avouer, Gilbert, que tu as fait fort ! Très fort ! Tu vas finir par nous faire passer pour des amateurs.

Nous replaçâmes la dalle, exactement comme elle était. Puis, Renouf demanda à téléphoner afin de faire saisir ce trésor et le mettre en sécurité dans un coffre par des policiers. Puis, une fois que tout fut fait, nous retournâmes à la PJ.

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