Epilogue : Le rideau se referme
Lundi 21 Février 1966, 18 heures.
La nuit, peu à peu, commençait à envahir le bureau. Une grisaille hivernale et humide, typique de la Normandie, avait duré tout l'après-midi. Une pluie persistante et glaciale s’était insinuée dans les cols des imperméables. Poussée par le vent, elle tapait maintenant rageusement sur les vitres. Tout à coup, les lumières des bureaux s’allumèrent, ce qui rendit l’extérieur plus sombre encore.
Je jetai un œil par la fenêtre. Les néons des enseignes se reflétaient déjà sur les pavés mouillés et les passants, sous leurs parapluies noirs et luisants, se hâtaient de rentrer, bien au chaud, tandis que l’humidité embuait les vitres des automobiles en leur donnant des allures d'aquariums.
Renouf n’avait pas réapparu depuis le matin. Je m’inquiétais. Alors, abandonnant la rédaction de mon rapport, je sortis dans le couloir. Passant devant son bureau, je devinai sa silhouette massive à travers le verre dépoli de la porte vitrée, se découpant devant la fenêtre où ne pénétrait plus qu'un peu de jour blafard.
Il n’avait pas voulu faire de pot de départ, et surtout, pas de discours. La veille, lorsque je lui avais posé la question, il m’avait répondu : « Pas la peine ! Trop de monde, trop de bruit, trop de mots inutiles ».
C’était bien lui. La pudeur personnifiée.
Je continuai à l’observer. Il ne bougeait pas d’un pouce. Peut-être était-il plongé dans une si profonde réflexion qu'il ne semblait pas avoir remarqué l'obscurité qui gagnait progressivement la pièce. À quoi donc pouvait-il réfléchir ?
Il pensait certainement qu'il en avait résolu des affaires, en quarante ans ! Des crimes de toute sorte, sordides, crapuleux. Déjà, pendant la guerre, il en avait vu des vertes et des pas mûres, ayant dû désobéir aux ordres iniques qu’on lui donnait. Et maintenant, il en avait sûrement assez vu, assez entendu.
L'ayant observé pendant quelques minutes et ne voulant pas le laisser dans sa solitude, je me décidai à toquer à sa porte. Je l'ouvris sans attendre son invitation à entrer.
Tel un capitaine seul à bord de son vaisseau abandonné, il était assis, encerclé par les volutes de sa gitane. Il se tenait légèrement voûté, une chape de plomb semblant peser sur ses épaules. Etait-ce la "vieillerie" comme il disait habituellement, ou le dégoût progressif que lui inspirait l'espèce humaine dans ce qu'elle a de pire et auquel il était sans cesse confronté ? Ce sentiment prenait-il le pas sur l'intérêt suscité par la résolution d'affaires aux ramifications parfois complexes ? Je ne le saurai jamais et en aucun cas je n’oserais le lui demander.
Je me hasardai à interrompre le silence.
— Eh bien, Commissaire, vous êtes encore là, dans le noir ? Attention ! je vais allumer !
J'actionnai l'interrupteur. La lumière vive du plafonnier lui fit cligner les yeux et son regard bleu se tourna vers moi.
— Ah Gilbert ! Je réfléchissais tout simplement ! Toutes ces années…
— Dans le noir ? Vous avez un coup de cafard ?
— Non, je n'étais pas triste. J'étais tellement absorbé dans mes pensées que je n'ai même pas vu la nuit tomber. Et vous, Gilbert, comment vous sentez-vous encore après les péripéties de ces derniers temps ?
Cette question me concernant directement me décontenança. Après un instant d’hésitation, je répondis :
— C'est maintenant du passé ! Mais, oui, c'est sûr, tout cela ne m’a pas laissé indifférent.
— Laissé indifférent ? s’amusa-t-il. Ça alors, on peut le dire, vous cultivez à la fois l'art de la litote et de l'euphémisme, car ces aventures et ces révélations familiales ne vous ont pas ménagé ! Et puis vous avez quand même failli y rester, non ?
Je me contentai de soupirer. Il y avait trop à dire. Il semblait faire une sorte de bilan. J'aurais préféré qu'il parle d'autre chose. J’avais définitivement enterré les affaires "Malandain" et "Cacheux » au fin fond de la salle des archives, comme je m’étais efforcé de le faire dans mon esprit.
Ensuite, sans remarquer mon trouble, il se leva et attrapa son imperméable et son chapeau, accrochés au porte manteau.
— Et vos affaires ? demandai-je. Vous n’emportez rien ?
— Quelles affaires ? Des agrafeuses, des stylos, des carnets remplis de notes ? Je laisse tout cela à Bertier en héritage. Ça l’amusera. Le reste est là.
Il frappa son front de son index.
Je lui emboitai le pas. Pour la dernière fois, son pas tranquille résonnait dans le couloir. Le cliquetis lointain d'une machine à écrire ponctuait le silence. Après avoir salué une dernière fois le brigadier Joubert à l’entrée, il franchit la porte du commissariat. Je le vis se diriger vers sa voiture, luttant contre le vent, la tête rentrée dans les épaules et tenant son chapeau.
Soudain, mû par une brusque impulsion, je courus derrière lui, nu-tête, sous la pluie. On ne pouvait pas se quitter comme ça, sans rien se dire.
Il était déjà assis derrière son volant. Juste avant qu'il ne mette le contact, je frappai à sa vitre. Surpris, il la baissa.
— Eh ! Vous ne m’avez pas dit au revoir !
Il sourit.
— Au revoir… fiston !
Il hésita.
— Un conseil, Gilbert, on ne résout jamais tout. On fait juste ce qu’on peut. Ne l’oubliez pas !
Il me fit un clin d’œil et démarra, sans remords ni regret. Sa DS disparut bientôt dans les rues obscures, me laissant muet quelques secondes, sous la pluie battante.
Je retournai vite au commissariat m’abriter.
C’était tout lui. ni effusion, ni émotion. Seule la retenue primait. Il quittait la scène discrètement, laissant le rideau se refermer définitivement sur le théâtre de ses enquêtes.
Les deux dernières étaient ses dernières victoires. L’affaire Malandain et la capture de Cacheux avaient été des francs succès. Félicité par le divisionnaire et par le préfet, il n’avait pas omis de mentionner ma contribution, ce qui m’avait rempli de fierté.
Maintenant, il laissait la place à un autre acteur : Bertier. Je le connaissais en tant qu’inspecteur. Quel commissaire serait-il ? Changerait-il d’attitude envers nous ?
Une page s’était définitivement tournée. Plus rien ne serait comme avant. Une nouvelle ère s’annonçait.
Elle serait certainement plus tumultueuse, plus tourmentée, mais c’est une autre histoire…

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