Chapitre 6.1 : Le banquet 2/2

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 Plus loin, sur l’aile droite de la formation de tables du banquet, Clovis observait les deux hommes qui s’empoignaient d’un air amical et déterminé. Il soupira tout en détournant les yeux pour observer autour de lui avec dédain.

 – Génial, nous voilà copains avec les rats d’égouts.

 – Ils ne vivent pas très différemment de nous au village, remarqua Doren avant de racler un os de ses restes de viande avec les dents.

 – La manière de faire, Doren. Tout est dans la manière de faire. Eux sont fiers de vivre des restes des autres. C’est dégradant.

 Doren haussa les épaules puis reprit la mastication de cette viande étrange qui lui avait été servi. Clovis continua de souffler et ne put s’empêcher de retourner son regard vers Heres.

 – Tu crois qu’ils se racontent quoi ?

 – Ils parlent sans doute de son père. Enfin de ce… le robot qui était comme son père.

 – On a vécu avec une machine toute notre vie sans même s’en rendre compte. C’est dingue. Il y a des choses qu’on nous cache, et c’est pour ça qu’on nous met à l’écart. L’enlèvement de Thalie, c’est louche.

 – En tous cas s’ils veulent partir la récupérer je serais du voyage.

 – Évidement ! pouffa Clovis sur un ton moqueur.

 – Que veux-tu dire ?

 – Tu sais très bien ce que je veux dire. Ça fait combien de temps que tu fantasmes sur sa sœur ?

 Doren abaissa son os presque entièrement nettoyé de sa chair en prenant un air grave.

 – Tu es au courant depuis quand ?

 – Un peu plus d’un an. Quand on est allé à la rivière pour se baigner. Ton regard te trahis souvent, tu devrais être plus discret.

 – Je ne vais pas nier, avoua le demi géant. Mais j’aimerai que tu n’en parles pas à Heres. Il est très protecteur avec elle, s’en est même malsain. Et puis on verra quand tout ça sera terminé.

 – Idiot, si je n’ai rien dis jusqu’ici ce n’est pas pour jouer les rapporteurs maintenant.

 – Merci. J’en ferai autant de mon côté.

 – Comment ça ?

 – Tu as toujours eu les yeux pétillants quand Heres était là. Déjà quand on était gosse, c’était ton chevalier protecteur. Celui qui venait te sauver des emmerdes dans lesquels tu te fourrais. J’ai dû me battre avec lui trop souvent à cause de toi.

 – J’vois pas ce que tu veux dire, s’agaça Clovis.

 – Vraiment ? appuya Doren d’un ton narquois. Ce que je veux dire, c’est que si Heres part pour Éminence… Eh bien, toi aussi je suppose. Non ?

 – Si je viens c’est uniquement parce que vous êtes mes amis et qu’il n’y a plus que nous. On doit se serrer les coudes. Et je suis loyal, moi. Pas comme vous, qui n’avez même pas voulu m’aider à enterrer mes parents, répondit Clovis avec une haine lui montant des tripes jusque dans la gorge.

 – Clovis…

 – Non ! C’est trop tard, s’énerva Clovis en se levant d’un trait. Je vais me coucher.

 Le visage rouge de gène et de colère, le jeune homme s’éclipsa rapidement de la fête, observé du coin de l’œil par Heres qui ne pouvait plus faire taire son nouvel ami Maddax.

 Doren soupira lourdement, se retrouvant maintenant seul, entouré d’inconnus. Avait-il été trop loin ? Il percevait depuis longtemps le mal-être de Clovis, son impuissance et sa frustration face à son épineuse situation. Jamais ses sentiments ne seraient réciproques. Le jeune homme courait après un mirage, à la fois conscient de ne jamais obtenir ce qu’il désirait et espérant malgré tout un simple « peut-être ».

 La mort de ses parents, son seul point d’ancrage en ce monde, n’aiderait pas ce dernier à avancer. Bien au contraire. Clovis était de ceux que leur cœur torturait avec malice en exacerbant chacun de ses frissons, de ses tambourinements sentimentaux ; en bien comme en mal.

 Au fond de lui, Doren savait qu’il avait beau feindre la compassion, il se montrait bien incapable de cerner avec exactitude la douleur de ses compagnons. Sa seule famille à lui s’éteignit bien des années avant cette tragédie. Sa mère mourut d’une maladie contre laquelle même Harbard se trouva démunis. Il avait onze ans et assura dès lors ses arrières tout seul, comme les adultes. Il était bien assez vieux pour se souvenir de sa mère, évidemment. Surtout de ses coups. Et plus encore du dégoût qui lui rongeait l’âme les rares fois où elle daignait poser un œil sur sa progéniture.

 Le roi des Discordiens bondit de son fauteuil. Il passa sous la table pour filer droit vers le grand feu et la cage se trouvant au centre de l’assemblée. Heres, ainsi que Doren, lui emboîtèrent rapidement le pas. Les mains sur les hanches, Maddax regardait fièrement l’homme qui se trouvait enfermé devant lui.

 – Toi mon grand, tu vas te rendre utile !

 – Dis-moi juste ce que tu me veux et laisse-moi. Je suis assez occupé là, ronchonna Elias.

 – Il a de l’humour en plus ! J’adooooore les sous-fifres de l’Empereur qui ont de l’humour !

 Maddax bondit jusqu’à la cage et s’accroupi de façon à être au plus proche de son interlocuteur. Les deux hommes étaient ainsi presque nez à nez.

 – C’est comment ton nom complet ?

 – Elias Novak.

 – Novak ? Ça vient d’où ça ? Par rapport au monde d’avant je veux dire. C’était slave, ou un truc comme ça, non ?

 – Je crois bien.

 – Mais pourquoi Elias comme prénom ?

 – C’est une variante de Elie. Ma mère était Néo-Croyante.

 – Hueurk ! s’exclama Maddax avec un geste de recul mimant le dégout. Je vais t’appeler Novak, si ça ne te fait rien.

 – M’en fou.

 – Alors dis-moi, Novak, reprit le suzerain en triturant sa couronne du bout des doigts. J’aurais besoin d’un peu d’aide sur un projet et tu serais le candidat idéal. Comme tout bon soldat de sa majesté de l’ennuie, tu es pucé. Militairement parlant je veux dire.

 – On peut rien te cacher, continua Novak d’un air sarcastique.

 – Tu vois, ta puce militaire, elle m’intéresse particulièrement. D’un rang assez élevé pour pouvoir passer là où j’ai besoin de passer. Et surtout personne ne devrait avoir cherché à la suivre ou à la désactiver récemment. Tu es sensé avoir été désintégré par une explosion. Bref tout le monde se fou de ce qui a pu précisément vous arriver, à toi et ta précieuse pupuce !

 – Laisse-moi deviner, le coupa le lieutenant. Tu veux braquer une armurerie impériale.

 – Oh ! Comment tu sais ?

 – C’est ce que veulent tous les groupes de paumés. Comme-ci avoir plus de flingues et d’explosifs allait vous avancer.

 – C’est précisément le cas. Plus on a de gros flingues et mieux on s’en sort dans la vie.

 – Tes efforts sont inutiles. On ne combat pas un dieu.

 – Ton dieu est loin d’être la seule chose que l’humanité devrait craindre, murmura Maddax avec un sérieux étonnant. Quelque chose se prépare et ça va être sale. Je préfère être le mieux préparé possible lorsque ça commencera. Alors voilà le marché : tu nous fais entrer dans l’armurerie, moi et mes copains. Et en échange on te laisse en vie. Et même mieux, je t’aide à changer d’identité et à infiltrer Éminence pour ta petite quête personnelle. Si tu vas baver n’importe où sur ce qui s’est vraiment passé à Vaduz on te fera vite taire. Et sans une nouvelle puce civile t’iras pas loin non plus, tu le sais très bien. Je suis ta seule alternative sur le moyen terme, conclu Maddax avec un sourire se forçant à paraître amical.

 Novak prit le temps de réfléchir à la proposition de Maddax. Il savait pertinemment qu’il était moins bête qu’il n’y paraissait et qu’il avait parfaitement raison dans ses propos. Il lui fallait rejoindre la capitale incognito pour s’y s’adresser directement aux plus hautes autorités de l’Empire. Mais pouvait-il faire confiance à cet homme étrange pour autant ? Maddax aurait pu lui faire toutes les promesses du monde avant de lui trancher la gorge une fois son utilité passée.

 – Eh, vous deux, reprit Novak en s’adressant à Heres et Doren. Vous êtes des types de parole, non ?

 Les deux se regardèrent avant que Heres ne reprenne.

 – Je suppose.

 – Alors vous allez venir avec nous et jurer qu’aucun mal ne me sera fait.

 Heres et Doren fixèrent Maddax avec des yeux interrogateurs. Ce dernier ne put que se résoudre à acquiescer d’un air déçu.

 – Tu n’as pas confiance en moi ?

 – On dit que même un Discordien ne peut pas faire confiance à sa propre parole.

 – Tu es malin, sourit Maddax.

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