Surface sans prise
La cité est calme ce matin. Elle est calme tous les matins. Je ne sais pas pourquoi je note ça. Peut-être parce que le calme, quand il dure assez longtemps, finit par ressembler à autre chose. À quoi, je ne sais pas. Mais à autre chose.
Les rues sont propres. Les façades sont régulières. Les arbres sont taillés. Tout est à sa place. Les gens marchent à une vitesse normale, ni pressés ni lents, avec des visages ni heureux ni tristes. Des visages à leur place.
Je marche aussi. Je regarde. C’est ce que je fais. Je ne sais pas si c’est un métier ou une habitude. Je regarde la cité et j’écris ce que je vois. Personne ne me l’a demandé. Personne ne me l’interdit. Il n’y a rien à interdire. La cité est parfaite.
Je devrais expliquer ce que j’entends par parfaite. Ce n’est pas un jugement. C’est un constat. Chaque chose fonctionne. Chaque personne est à l’endroit où elle doit être. Les gardiens gardent. Les artisans fabriquent. Les dirigeants dirigent. Personne ne se demande pourquoi il fait ce qu’il fait. La question n’a pas d’objet. On fait ce qu’on fait parce que c’est ce qu’on est. L’âme a trois parties. La cité a trois classes. Chaque partie à sa place. Chaque classe à sa fonction.
Ce n’est pas une métaphore. C’est le principe. Et le principe fonctionne.
Je le sais parce que je regarde, et je ne vois rien qui ne fonctionne pas.
Les enfants apprennent ce qu’ils doivent apprendre. Pas plus. Le reste leur est épargné. C’est ainsi que les dirigeants l’ont formulé : épargné. Certaines histoires sont retirées. Certaines musiques ne sont pas jouées. Certains livres ne sont pas lus. Ce n’est pas de la censure. La censure suppose un interdit. Ici, il n’y a pas d’interdit. Il y a simplement des choses qui ne sont pas nécessaires. Et ce qui n’est pas nécessaire n’existe pas. Pas violemment. Pas par la force. Simplement.
J’ai essayé de retrouver le titre d’un livre que j’avais lu enfant. Je m’en souviens vaguement. Une histoire où quelqu’un partait. Partait où, je ne sais plus. Partait, c’est tout. Le livre n’est pas dans les archives. Il n’est nulle part. Pas supprimé. Pas interdit. Simplement absent. Comme s’il n’avait jamais existé.
Ce qui est étrange, c’est que ça ne me dérange pas. Ça devrait, peut-être. Je ne sais pas. Je note que ça ne me dérange pas et je continue.
Il y a un récit que tout le monde connaît. On ne l’apprend pas, on le sait. Comme on sait respirer. Le récit dit que la cité a été fondée par des sages. Que les sages ont compris comment organiser les hommes pour que chacun soit à sa place. Que la cité fonctionne parce qu’elle est juste. Que la justice, c’est l’harmonie. Que l’harmonie, c’est quand chaque partie remplit sa fonction sans empiéter sur les autres.
Personne ne met ce récit en doute. Pas parce qu’il est imposé. Parce qu’il est évident. La cité fonctionne. Donc le récit est vrai. La preuve est partout. Les rues sont propres. Les gens sont calmes. Rien ne casse.
Parfois je me demande ce que serait une cité qui ne fonctionne pas. La pensée ne va pas loin. Je n’ai rien à quoi la comparer. Toutes les cités fonctionnent. Toutes les cités sont organisées selon le même principe. Le principe fonctionne. Donc toutes les cités fonctionnent. C’est circulaire mais c’est solide. On ne peut pas se tenir en dehors d’un cercle pour le regarder.
Aujourd’hui, j’ai marché plus longtemps que d’habitude. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être que les rues étaient particulièrement belles. Peut-être que le ciel était d’un bleu particulièrement exact. Tout était normal et tout était à sa place, et pourtant j’ai marché.
J’ai traversé le quartier des artisans. Ils fabriquaient. J’ai traversé le quartier des gardiens. Ils gardaient. J’ai longé les murs du quartier des dirigeants. On ne rentre pas. Ce n’est pas un interdit. C’est un fait. On ne rentre pas parce qu’on n’est pas un dirigeant. Si on était un dirigeant, on rentrerait. La logique est parfaite.
J’ai atteint le bord de la cité.
Le bord, c’est un mur. Pas un mur de fortification. Un mur d’architecture. Il est beau, régulier, de la même pierre que les façades. Il fait partie de la cité comme une peau fait partie d’un corps. Il ne ferme pas. Il délimite. Il dit : ici, c’est la cité. Au-delà, ce n’est pas la cité.
Au-delà, il n’y a rien.
Je dis rien et c’est exactement ce que je veux dire. Pas un désert. Pas une forêt. Pas une autre cité. Rien. Le mur est là, et après le mur il n’y a pas d’après. Non pas que j’aie regardé par-dessus. On ne regarde pas par-dessus. Ce n’est pas un interdit. C’est simplement que le geste ne vient pas. Le mur est là. On le voit. On le longe. On ne regarde pas par-dessus. On n’y pense pas.
Je n’y pense pas.
Je note que je n’y pense pas. Et je rentre.
Il y a des jours où quelque chose me gêne. Ce n’est pas un problème. Il n’y a pas de problème dans la cité. C’est plus ténu que ça. Un décalage. Comme un son très léger qu’on entend seulement dans le silence parfait. Et le silence ici est toujours parfait.
La gêne vient, je crois, de la régularité. Les journées sont régulières. Les visages sont réguliers. Les gestes sont réguliers. Tout se répète avec une précision qui ne laisse rien dépasser. Et c’est bien. C’est la marque du fonctionnement. Ce qui fonctionne se répète. Ce qui se répète fonctionne.
Mais la gêne.
Je ne peux pas la nommer. Ce n’est pas de la douleur. Ce n’est pas de l’ennui - l’ennui suppose un désir d’autre chose, et il n’y a pas d’autre chose. C’est une sensation plus fine, plus silencieuse. Comme si tout était légèrement trop lisse. Comme si le monde était une surface sans prise.
Je regarde les gens dans la rue. Ils marchent. Ils parlent. Ils rient parfois, d’un rire régulier. Personne ne s’arrête. Personne ne regarde autour de soi avec cet air que j’ai parfois, cet air de chercher quelque chose sans savoir quoi.
Peut-être que je suis le seul.
Peut-être que tout le monde le fait et que personne ne le montre.
Il n’y a pas de différence.
Les dirigeants sont justes. Je le sais parce que la cité est juste. Et la cité est juste parce que les dirigeants sont justes. Ce n’est pas un raisonnement. C’est un fait, comme le mur est un fait, comme le ciel est un fait. On ne démontre pas le ciel. On le constate.
Ils voient ce que les autres ne voient pas. C’est ce qui les rend légitimes. Ils voient le Bien. Pas un bien particulier, pas un avantage, pas un intérêt. Le Bien. Celui qui organise tout le reste. Celui dont chaque règle découle.
Je ne vois pas le Bien. Mais je vois la cité qui en découle, et la cité fonctionne. Donc le Bien existe. Donc les dirigeants le voient. Donc ils sont légitimes. Donc la cité fonctionne.
C’est parfait.
C’est exactement le mot.
Ce soir, je reste longtemps assis dans ma pièce. La lumière est douce. La température est agréable. Le silence est plein, confortable, sans faille.
Je regarde le mur en face de moi.
Il est blanc. Régulier. Comme tous les murs. Il est à la bonne distance, à la bonne hauteur, avec la bonne surface. Tout est à la bonne distance dans cette pièce. Dans cette cité. Dans ce monde.
Tout est à sa place.
Je me demande pourquoi cette phrase me fait quelque chose. C’est une phrase vraie. C’est une phrase qui décrit le réel. Tout est à sa place. C’est bien. C’est ce que signifie la justice : chaque chose à sa place, chaque partie remplissant sa fonction, rien qui dépasse, rien qui manque.
Rien qui manque.
Je reste assis.
Je ne bouge pas.
Il n’y a nulle part où aller.
Un homme m’a parlé aujourd’hui. Il était gardien. Il m’a dit que la cité était belle. Il l’a dit sans emphase, comme un constat météorologique. La cité est belle. Le ciel est bleu. La pierre est blanche. Chaque chose à sa place.
Je lui ai demandé s’il avait déjà pensé à ce qu’il y avait de l’autre côté du mur.
Il m’a regardé. Pas avec surprise. Pas avec méfiance. Avec rien. Un regard sans contenu. Comme si la question n’avait pas de forme. Comme si j’avais prononcé des mots dans un ordre qui ne produisait pas de sens.
Il a dit : « Quel mur ? »
J’ai dit : « Le mur au bord de la cité. »
Il a dit : « Il n’y a pas de bord. »
Il ne mentait pas. Il ne cachait rien. Il ne savait pas. Le mur fait partie de la cité. Le mur est la cité. Il n’y a pas de bord parce qu’il n’y a pas de dehors. Le dedans est tout ce qu’il y a.
Je n’ai rien répondu.
Il est reparti garder.
Je suis resté là, au milieu de la rue, avec cette chose dans la gorge qui ne monte pas et ne descend pas. Qui reste. Qui ne passe pas.
Je relis ce que j’écris.
Tout est exact. Chaque phrase décrit ce que je vois. Les rues sont propres. Les gens sont calmes. La cité fonctionne. Les dirigeants sont justes. Le récit est vrai.
Alors pourquoi est-ce que j’écris ?
Si tout fonctionne, il n’y a rien à écrire. L’écriture suppose un écart. Quelque chose à dire que la cité ne dit pas d’elle-même. Mais la cité dit tout d’elle-même. Ses murs, ses rues, ses classes, ses règles : tout est là, visible, lisible, évident.
Je ne devrais pas écrire.
Le fait que j’écrive est peut-être la seule chose qui ne fonctionne pas.
Mais si je ne fonctionne pas, comment est-ce que la cité peut être parfaite ?
Je rature la question.
La cité est parfaite.
Les jours passent. Je ne les compte pas. Ils sont tous égaux. Chaque matin, la même lumière. Chaque soir, le même silence. Je marche. Je regarde. J’écris. Je ne sais pas pourquoi.
Je remarque quelque chose aujourd’hui. Quelque chose que j’ai peut-être toujours vu sans le voir. Les gens ne se touchent pas. Ils marchent côte à côte, parfois proches, parfois loin, mais ils ne se touchent pas. Pas par interdiction. Par absence de geste. Le geste n’est pas là. Comme s’il n’avait jamais été appris.
Les enfants ne courent pas. Ils marchent. D’un pas régulier, adapté à leur taille. Ils ne crient pas. Ils parlent. D’une voix régulière, adaptée à leur âge. Leurs visages sont lisses.
Tout est lisse.
Tout est à sa place.
Tout est parfait.
Et quelque chose, quelque part, ne va pas.
Mais je ne peux pas dire quoi. Parce que quand je cherche ce qui ne va pas, je ne trouve rien. Chaque chose que je regarde va bien. Chaque détail est à sa place. Le problème n’est nulle part. Le problème est partout. Le problème est que rien ne pose problème.
Je suis retourné au bord.
Le mur est là. Beau. Régulier. De la même pierre.
Je pose la main dessus. La pierre est froide. Douce. Parfaitement taillée. Je longe le mur sur plusieurs centaines de pas. Il ne change pas. Il n’y a pas de porte. Il n’y a pas d’ouverture. Il n’y a pas de fissure.
Ce n’est pas une prison. Une prison a un dehors. Le prisonnier sait qu’il y a un ailleurs. La cité n’est pas une prison parce qu’il n’y a pas d’ailleurs. Le mur ne ferme rien. Il n’y a rien à fermer. Il n’y a rien de l’autre côté parce que « l’autre côté » n’est pas un concept qui a cours ici.
Et pourtant le mur est là.
Pourquoi un mur, s’il n’y a rien à séparer ?
Je ne pose pas la question. Je la note. Ce n’est pas la même chose.
Quelque chose m’arrive. Je ne sais pas comment le décrire. Ce n’est pas un changement. Rien ne change. C’est un épaississement. La gêne que je notais au début s’est installée. Elle ne part plus. Elle est là le matin, le soir, la nuit. Elle est là quand je marche, quand je regarde, quand j’écris.
Et personne d’autre ne la sent.
Ou tout le monde la sent et personne ne le montre. Il n’y a pas de différence. Le résultat est le même : je suis seul avec ça. Seul dans une cité où tout fonctionne et où rien ne pose problème et où le malaise n’a pas de forme, pas de cause, pas de nom.
La justice est parfaite. L’harmonie est parfaite. Le système est parfait. Et c’est précisément ça. Précisément ça.
Un système parfait ne laisse pas de place à ce qui ne fait pas partie du système. Et ce qui ne fait pas partie du système, c’est moi. Pas moi en tant que fonction - ma fonction, je la remplis, je marche, je regarde, j’écris. Moi en tant que…
Je ne sais pas. Il n’y a pas de mot. Il devrait y en avoir un. Un mot pour ce qui reste quand on a enlevé la fonction. Un mot pour ce qui est là sans raison, sans utilité, sans place dans le système.
Il n’y a pas de mot parce que ce n’est pas supposé exister.
J’ai essayé de parler à d’autres personnes. Pas du malaise. Pas du mur. Juste parler. Dire quelque chose qui ne serve à rien. Quelque chose d’inutile. Quelque chose hors fonction.
Les gens répondent. Poliment. Correctement. Ils disent ce qu’il faut dire et ils le disent bien. Mais la conversation ne va nulle part. Elle ne peut pas aller nulle part. Aller quelque part suppose un endroit où aller. Et il n’y a pas d’endroit. Il y a la cité. Il y a les fonctions. Il y a le système. Le système fonctionne. Tout est dit.
Tout est toujours déjà dit.
C’est peut-être ça, l’horreur. Pas une horreur avec du sang, du bruit, de la violence. Une horreur silencieuse. L’horreur d’un monde où rien ne manque et où tout manque. Où la perfection a recouvert chaque surface, chaque geste, chaque pensée, et où il n’y a plus rien en dessous.
Plus rien en dessous.
Je ne sais pas si c’est la cité qui est vide ou si c’est moi.
Il n’y a pas de différence.
Je relis tout depuis le début.
Et je vois quelque chose.
La première entrée. Les premiers mots. La cité est calme ce matin. Les rues sont propres. Les façades sont régulières. Je marche. Je regarde. J’écris.
C’est exactement ce que je ferais si je commençais maintenant. Exactement ce que j’écrirais. Pas mot pour mot, peut-être. Mais la même chose. Le même constat. La même gêne qui apparaît lentement. La même question sans réponse. Le même mur sans dehors.
Et si je recommence - et je crois que je vais recommencer - j’arriverai au même endroit. Exactement au même endroit. Parce que la cité n’a pas de dehors. Parce que l’écriture elle-même est dedans. Parce qu’il n’y a pas de rupture possible, pas même dans la pensée.
La cité est parfaite.
La cité est parfaite.
Alors je recommence.
La cité est calme ce matin. Elle est calme tous les matins. Je ne sais pas pourquoi je note ça. Peut-être parce que le calme, quand il dure assez longtemps, finit par ressembler à autre chose. À quoi, je ne sais pas. Mais à autre chose.
Les rues sont propres. Les façades sont régulières. Les arbres sont taillés. Tout est à sa place. Les gens marchent à une vitesse normale, ni pressés ni lents, avec des visages ni heureux ni tristes. Des visages à leur place.
Je marche aussi. Je regarde. C’est ce que je fais.

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