À la poursuite d'avril
Du ciel tombe la neige, drue, intense ; elle s'accroche à sa parka épaisse ; il avance. Le chemin est tracé. Il n'en demeure pas moins difficile à arpenter. Une ombre le suit...
Il l'avait dit, il l'avait crié même, et à présent, où était-il ? Il le cherche sous la neige grise, le ciel de fer, le soleil noir.
Où était-il ?
Ses pieds s'en souviennent ; douceur de l'herbe tendre.
Où était-il ?
Ses pieds le supplient.
Crevassés, noyés de flocons brunis.
Est-ce vain ?
Il l'avait dit, il l'avait crié, personne ne l'avait entendu.
Son cœur gelé bat à peine.
La délivrance sera-t-elle sereine ?
En cet instant se présente une autre priorité ; ô effluves alléchantes ! Son ventre creux décide pour lui ; vaincre la faim qui ronge, ensuite s'interroger et chercher, encore…
Sur ses lunettes de plexiglas colle la poudreuse grisâtre ; il se hâte. On l'attend. Dangereuse sortie aujourd'hui. Le silence l'interpelle. Danger diffus ? Présence accrue ? C'est une possibilité à ne pas négliger : il serre ses doigts gantés sur son fusil. Ne pas laisser la peur exister, et avec elle les regrets.
Lui sait se faire discret, se fondre dans le morne paysage. Il n'y a guère de chair sur l'étique de son corps. Ce qui est étonnant, c'est qu'il reste alerte. Cela ne change rien ; la famine l'enrage ; le galvanise. Il s'avance, s'arrête, une onde mémorielle le traverse ; quelle douleur !
Et voilà qu'il pleure…
Je me souviens de mois d'avril, doux, frais, radieux et parfois de cerisiers en fleurs sous une averse de neige tardive ; l'hiver, ces années-là, entrait en résistance. Mais plus j'ai avancé en âge, plus ses clins d'œil hivernaux se sont fait rares. À la toute fin, c'est l'été qui s'y invitait.
Une seconde de ton attention pour une précision ; appelons cette saison d'un terme plus approprié : la brûlante. N'est-ce pas ainsi que tu la nommais aussi ? Alors, la brûlante ; elle incendiait les fleurs avant qu'elles ne deviennent fruits. Puis les fleurs se sont faites rares ; moins d'insectes pollinisateurs ; leur disparition a sonné le glas de cette manne qui enchantait nos papilles. Les pêches et les brugnons de juillet dont le jus sucré coulait dans nos gorges ravies, les fraises : notre mère en faisait des tartes, et des glaces et des smoothies. Parfois, ces savoureuses gariguettes s'empilaient dans les plats de service lors des déjeuners dominicaux. Toi, tu les couvrais d'une onctueuse chantilly, je les préférais avec un léger voile de sucre ou rien du tout quand je les dérobais, à peine cueillis, dans le compotier de cristal.
Comme ils sont doux ses souvenirs !
Quoi, que dis-tu ? Que je les enjolive ?
Tout juste pourtant, mais il est vrai que la nostalgie les rend plus intenses, plus forts. Ah, ces regrets qui me poignardent, et là c'est l'amertume qui m'envahit ; j'en oublie la saveur des fruits. Ne reste que l'âcreté du temps présent.
Je me suis égaré, j'ai digressé, pour mieux y revenir.
Ah qu'on en finisse vite ; j'appelle à mon secours le néant ...
L'urgence l'invoque. Il renifle l'air ambiant ; l'odeur puissante l'étourdit ; il vacille l'espace d'un souffle. Ensuite la chasse reprend.
Il s'est arrêté un court instant ; calmer les battements de son cœur car c'est un phare dans la nuit. L'étreinte autour de son fusil se desserre légèrement. À vrai dire, il doute qu'il suffise en cas de mauvaise rencontre. Il s'interroge. Pourquoi est-il parti ? C'était son tour, bien sûr, mais aucune obligation n'est réelle au refuge : refuser restait possible.
L'obligation ? Oui. Pas que.
Ne pas partir l'aurait mis en mauvaise posture. Pas d'agression physique ; cela est interdit. Des regards méprisants : c'est ça. Des regards déçus : voilà. Une mise à l'écart : inévitable.
Alors, il a pris son tour sans protester.
Il essuie son masque ; la neige assombrit toujours sa vue. Il se doit d'avancer. Pourtant il se surprend à rester immobile. Quelque chose l'a interpellé ; quelque chose de familier.
"Lee".
Un seul prénom murmuré et voici que le printemps revient.
"Lee".
Cela est pour moi synonyme de joie.
Cela est pour moi synonyme de soie.
Brodé à petits points sur le tissu d'un temps sali, déchiré, à peine rapiécé.
Lee qui rit ; j'adorais ton rire.
Les parties de pêche à la grenouille avec un filet à papillon. Tu me disais que ce n'était pas approprié. Tu me disais d'aller chercher l'épuisette. Je ne voyais pas vraiment la différence ; l'important c'était d'être avec toi.
Lee qui dit : "Je t'apprendrai, tu verras."
Les mois d'avril s'en sont allés. Les grenouilles s'en sont allées. Les papillons aussi, d'ailleurs. Tous les insectes en fait, entre autres. Et, le ciel a brûlé.
Tu as cessé de rire.
Tu as cessé de parler.
Puis tu es parti à ton tour.
Ô mon frère, pourquoi ?
La douleur que je croyais effacée explose.
Et voici les larmes-lame que je ne peux arrêter.
Son masque est noyé, et il s'en veut de s'être laissé aller ainsi. Sa visibilité cette fois est nulle et pas question d'ôter sa protection ; il n'y survivrait pas. Et il se dit qu'il est un faible, au mieux un idiot ; les sentimentaux n'ont pas leur place en ces âges de fer. Du mieux qu'il peut, il scrute les alentours saupoudrés d'anthracite. Cependant l'averse marque le pas, puis progressivement s'arrête alors qu'apparait devant lui une vague silhouette : le voilà en alerte, jusqu'à ce qu'il le reconnaisse, mais c'est lui qui s'exclame : "Sam !"
Je m'y attendais si peu, et pourtant tu es là devant moi. C'est un rêve ; un cauchemar pour toi, car mon frère, tu ne m'échapperas pas. Le peu de vie qui m'agite l'exige. Pourtant j'entends le passé et ses jours colorés, grattés à la porte de ma conscience. Je résiste pour ne pas l'ouvrir, hélas c'est insistant : ainsi je laisse entrer la clarté.
Te rappelles-tu le sable et la grève ? Les vagues impétueuses ? Le ciel gris orage ? Tu le préférais ainsi sans ciel bleu et sans soleil. Moi ? Tu le sais, je laissais volontiers les rayons triomphants et l'azur éclairer, brûler ma peau, mais je comprenais ton penchant pour les colères de l'océan.
Par ailleurs, nous avions en commun le sable fin que nous laissions couler entre nos doigts en contemplant le coucher de soleil. Il nous servait ensuite de lit lorsque nous nous allongions pour contempler les étoiles ; tu étais intarissable sur le sujet et tu pouvais disserter des heures sur Orion, Betelgeuse, Aldébaran, Bellatrix : tu connaissais leur nom et je t'enviais ce pouvoir.
Que tous les dieux nihilistes me pardonnent, je digresse encore et l'émotion me tord. Allons, il est temps ; l'affamie réclame son tribut.
Le prédateur gagne : il bondit. Le gibier surpris n'a pas réagi ; il tombe. Quand l'émotion l'emporte sur la raison, c'est ce qui arrive. Regard écarquillé, souffle coupé, son fusil échappé, la peur l'empoigne, sous ses yeux des griffes s'allongent, des dents se découvrent, entrent en action. Aucune réelle sauvagerie ; la bête tue d'abord, tranche élégamment la jugulaire. Le sang jaillit, s'écoule sans bruit et l'esprit, du corps, s'enfuit. L'affamé lèche, aspire, s'abreuve de cette manne ; saveur de sel et saveur de fer : quel régal. Ensuite, les griffes découpent des lanières : de plastique, de tissu et enfin de chair qui cède tendrement puis fond sous ses dents. Enfin il arrive aux viscères, savoureux bouquet doux-amer et au milieu du tapis floconneux, alors que résonnent ses grognements, son repas se mue en banquet…
La faim s'est éloignée, pour un court moment, il doit en profiter. Il contemple quelques instants les débris de vêtements, les os épars, les traces de sang ; il n'a rien laissé. Mais, déjà les plumetis argentés recouvrent le corps. L'averse a repris et il trouve ça presque beau.
Soudain il se détourne ; il est temps qu'il reprenne sa quête. Un fantôme fraternel chuchote à son oreille : il n'est plus seul à présent et le leitmotiv est commun.
Nous l'avions dit, nous l'avions crié même, et à présent, où était-il ? Nous le cherchons sous la neige grise, le ciel de fer, le soleil noir.
Où était-il ?
Nos pieds s'en souviennent ; douceur de l'herbe tendre.
Où était-il ?
Nos pieds le supplient.
Crevassés, noyés de flocons brunis.
Est-ce vain ?
Nous l'avions dit, nous l'avions crié, personne ne les avait entendus.
Mais nos cœurs sont réchauffés, l'espoir demeure :
Chercher sans relâche, il est temps de le trouver.
Après tout, n'est-ce pas avril aujourd'hui ?
L'idéal pour l'appeler :
Et, sans attendre, à l'unisson, nous hurlons…

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