Chp 18 - Maelys : Demons to some, angels to others

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Le lit a cessé de percuter le mur de la chambre comme une auto-tamponneuse conduite par un esprit frappeur sous acides. Heureusement que ma grand-mère est sourde, car sinon, elle serait déjà ici, les yeux exorbités, en chemise de nuit. Déjà qu’elle a fait le ménage hier dans ma chambre et ouvert le tabouret creux où je cachais mon sex-toy… je m’en suis rendue compte en découvrant que le couvercle avait été mal remis. J’avais déjà une réputation de meuf bizarre dans ma famille, mais là, clairement, ce serait le pompon.

— Tu appartiens déjà à un autre ! grogne Baphomet en me reniflant. Et je connais cette odeur. C’est Asmodius, l’un des pires démons que je connaisse !

Je bascule le menton pour relever vers la sombre créature un regard coupable. Cela faisait déjà plusieurs heures qu’il me besogne. Il est absolument infatigable, et son sexe, vraiment très gros. Cette pause est bienvenue : je commençais à avoir mal au cul.

— Je ne suis pas vierge, si c’est ça que tu demandes... tenté-je.

En tout cas, après cette séance, c’était sûr que je ne le suis plus. Baphomet m’a prise dans toutes les positions imaginables. Présentement, je suis assise dos contre lui, les cuisses largement écartées, tandis qu’il me soutient de ses bras puissants. De temps en temps, il me mordille le cou, ou me pince un téton. Le rythme est devenu plutôt tranquille, mais il ne s’arrête pas.

— Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu t’es déjà donnée à un autre comme moi ! Cet Asmodius est un con, oublie-le.

Un autre comme lui... Je prends la balle au bond.

— Qu’est-ce que vous êtes, exactement ? demandé-je en me retournant. Des djinns ? Des esprits baiseurs ?

Je ne crois pas en Dieu, donc pas en Diable non plus. Mais il y a peut-être une dimension parallèle à la nôtre, invisible, peuplée d’êtres différents qui peuvent, dans certains cas, interragir avec nous.

Le rire caverneux de Baphomet résonne dans les ténèbres de la chambre.

— Je préfère le terme de démons, ricane-t-il. Ou d’anges : ça dépend quel genre de goûts tu as, et ce que tu mets dessus ! Toi, on peut dire que tu es une bonne cliente.

Demons to some. Angels to others. Une petite phrase bien familière...

— Comme les Cénobites dans le premier Hellraiser, donc, interprété-je, convoquant sa science des films de genre. Sauf que vous, vous baisez vraiment les gens, et que je n’ai résolu aucun puzzle... comment êtes-vous venus ?

— Tu nous as invoqués.

Je hausse un sourcil dubitatif.

— Avec des godes achetés sur Internet ?

— Je ne peux pas t’en dire plus, grogne Baphomet. Je suis tenu par les liens du contrat. L’invoqué ne peut délivrer aucune information à l’invocateur.

— Le contrat ? Quel contrat ?

— Je peux rien dire. Je suis tenu par les liens du contrat, répète-t-il en me repoussant sur le lit.

La créature s’est redressée de toute sa stature. Debout, avec ses immenses cornes, elle touche presque le plafond.

— Asmodius a imprimé sa marque en toi, insiste Baphomet. Tu es sa sorcière, désormais ! Mais ça ne va pas m’empêcher de te baiser.

— Tu connais bien l’autre démon ?

— Il ne te l’avait pas dit ? Je travaille avec lui. Il est tellement vaniteux, égocentrique et autoritaire… ça ne m’étonne pas qu’il ne t’ai jamais parlé de moi. Pourtant, j’accomplis tout son sale boulot.

— Non, il ne t’a jamais mentionné. Et toi ? Tu t’appelles vraiment Baphomet ?

— Je ne donne pas mon nom aux femelles dont le ventre est déjà plein de la semence d’un autre, gronde-t-il.

— Mais ça ne t’a pas dérangé de me faire le cul toute la nuit... bougonné-je, vexée par ce slut-shaming malvenu.

— Tu ne demandais que ça. Et c’est mon rôle de réaliser les désirs des invocateurs !

— Je suis donc votre invocatrice, à Asmodius et toi ? Ça veut dire que vous devez m’obéir ?

— Ne te réjouis pas trop vite, humaine. Visiblement, Asmodius a pris l’ascendant en déposant sa marque dans ton utérus.

Ah ouais, carrément. Dans l’utérus… les Inquisiteurs ne risquent pas de la retrouver.

— Merde... grogné-je. Et qu’est-ce que je suis censée faire de ça, moi ?

— Je t’en débarrasserai. Et ensuite, je te poserai la mienne. Il suffit juste que tu acceptes de signer un petit bout de papier…

— Je doute qu’Asmodius soit d’accord... il va être intenable, si je me débarasse de sa marque. Comme tu l’as souligné, il est très vaniteux.

— Ce n’est pas mon problème, grince Baphomet. S’il s’y oppose... je le détruirai ! Son statut de démon majeur ne me fait pas peur. Il n’est plus que l’ombre de lui-même, c’est fini, l’époque où il commandait un bataillon céleste ! D’ailleurs, il s’est bien fait botter le cul par Michel et Gabriel.

Une bataille de monstres, à la Mothra contre Godzilla ! Voilà tout ce qu’il manquait à ma vie déjà compliquée.

— Je vais y réfléchir, réponds-je en m’emparant de la queue encore raide de Baphomet entre mes cuisses. En attendant, tu peux rentrer chez toi, j’ai assez joui. Allez, bonne nuit !

Le démon – puisque ç’en est un – ouvre la bouche pour protester, mais j’ai déjà remis le gode dans le tabouret. Il disparait immédiatement, comme un mauvais rêve.

Tant pis pour lui. Après tout, je suis autre chose qu’une poule convoitée par deux coqs, même démoniaques !

C’est décidé : je dois tirer cette affaire d’invocation démoniaque au clair. Pour de bon.

Il faut que je sache d’où sortent ces créatures, ce qu’elles sont vraiment, et pourquoi elles sont là. Et surtout, comment on peut les contrôler.


*


La résidence de ma grand-mère en Haute-Savoie n’est qu’à une quarantaine de minutes de Genève. Et dans la capitale helvète vit une personne qui peut m’aider à résoudre le mystère des godes maudits : Agnezschka Manoukian.

Je l’ai connue lors de mes études d’anthropologie. Agnezschka - surnommée Aniouschka pour plus de commodité - est une journaliste issue du monde des fanzines alternatifs qui a entrepris, à plus de quarante ans, des études d’anthropologie, alors qu’elle avait déjà un boulot très rémunérateur. Ses articles, qui parlent des pratiques sexuelles extrêmes dans le monde, paraissent tous les mois dans le très respecté magazine à gros tirage Révolution(s), et ses livres abondamment illustrés par les derniers artistes queer à la mode se vendent comme des petits pains. À son grand regret, et malgré toutes ses connexions, Aniouschka n’a jamais réussi à faire carrière dans le milieu universitaire où les places sont encore plus chères qu’un contrat d’édition équitable, mais je l’envie. Aniouschka, elle, a toujours suivi son instinct, et travaillé exclusivement sur ce qui lui faisait plaisir, sans jamais se mettre de barrières. Elle est boudée par les intellos obtus - qui, de toute façon, ne reconnaissent personne d’autre qu’eux-mêmes - mais appréciée de tous les éditeurs parisiens, ceux-là mêmes qui refusent de répondre à mes mails. Et surtout, pour avoir écrit de nombreux articles sur le sexe underground, elle connait le milieu des fabricants de sex-toys comme sa poche.

C’est le moment de reprendre contact avec elle. Je lui envoie un rapide texto, puis prends ma C2 à la boîte de vitesses aléatoire pour aller jusqu’à Genève, en espérant qu’elle ne me laissera pas en rade.

En dépit de mon silence de plusieurs années, Aniouschkha se montre ravie de me voir.

— Tiens ! s’exclame-t-elle en m’ouvrant la porte de son appart’. Je me demandais ce que tu devenais, depuis le concours CNRS.

— Je l’ai pas eu, bafouillé-je.

— Mais tu as été auditionnée. Pas moi.

— De toute façon, ils ont préféré prendre une nana qui bossait sur le kintsugi. Les chamanes qui couchent avec les dieux, ça leur parlait pas. Pas assez « global ».

— C’est des idiots, grogne Aniouschka en s’allumant une clope. C’est le cul qui fait tourner le monde ! Je t’offre du thé ? Genmaicha, comme d’habitude ?

Je hoche la tête machinalement, puis prit place sur le canapé moelleux qu’elle me désigne. L’appartement est lumineux, avec une baie vitrée qui donne sur le lac Léman, magnifiquement ensoleillé. On dirait que des diamants brillaient à sa surface. Visiblement, Révolution(s) paye bien. Ou alors, c’est le simple fait d’être Suisse.

— Dis... tu connais une boîte qui s’appelle Pleasure Vault ? demandé-je en laissant mon regard traîner sur un original d’Araki, qui couvre presque tout un mur.

— Pleasure Vault ? Pas personnellement, mais j’en ai déjà entendu parler. C’est pas eux les pionniers du dildo alien ?

J’opine du chef.

— C’est une boîte US qui a commencé sur Etsy il y a dix ans, si je me souviens bien... reprend Aniouschka en posant une petite théière japonaise sur la table. À l’époque, personne ne s’intéressait à leurs produits, mis à part quelques geeks tordus du bulbe. Puis GEAR Paris a commencé à vendre certains de leurs joujous, et là, ça a explosé.

— GEAR Paris ?

— Un magasin gay qui vend du matos pour les pratiques extrêmes... couplé avec The Gauntlet, le tout premier shop de body-piercing de la capitale.

On se rapproche des Cénobites. Le milieu gay, le piercing... Aniouschka pianote sur son ordinateur, ouvert sur la table. Du coin de l’œil, je reconnais l’arrière-fond du site, l’énorme pentagramme rouge sang qui se déroule sur fond noir comme une invocation cosmique, avec ces noms mystérieux et occultes : Asmodius, Baphomet…

— On dirait un vieux thème MySpace, ricane Aniouschka. Mais c’est bizarre, ils n’ont pas d’adresse... normalement, c’est obligatoire, pour un site commercial. On peut les contacter, mais seulement avec un formulaire de réclamation.

— Tu peux peut-être leur demander une interview ? tenté-je.

— Peut-être, à condition qu’ils acceptent de le faire en distanciel... Le journal me donne des fonds pour aller au Japon ou en Corée, mais je doute qu’ils me payent un aller-retour aux States seulement pour interviewer un obscur fabricant de godes. Ouah, ils font des trucs vraiment chouettes... tu les as essayés ?

Je m’efforce de ne pas rougir. Parfois, je souhaiterais être aussi décomplexée que son amie. Mais elle, elle a un mec... personne ne peut l’accuser d’être une folle à chats frustrée qui sent le vin Lidl et la naphtaline.

— Ils sont vraiment... bizarres, réponds-je sans oser regarder Aniouschka dans les yeux.

— Je vois ça... c’est pas trop mon kif, mais je dois avouer que ça a de la gueule ! Bon, j’envoie ma demande à Pleasure Vault. On verra bien ce qu’ils me répondront. Tu veux aller faire un tour en attendant ? On peut aller manger des ramens au Yukiguni, puis aller faire un tour au musée d’ethno... il y a une expo sympa en ce moment. Gab ne rentre pas avant ce soir.


*


À notre retour, un message attend dans la boîte mail d’Aniouschka. Pleasure Vault a répondu.

— Alors, voyons ce qu’ils me disent...

Je suis heureuse de constater que mon amie avait l’air aussi excitée que moi.

Dear Ms. Manoukian,

Thank you very much for your interest. We would be very pleased to meet you for a talk about our products. Unfortunately, we are sorry to announce you that such an entrevue is currently impossible, our manager being away for an undetermined time. Please renew your request sometime later. We are glad to offer you a – 25% off ticket for any purchase on our website with the code below : SORRY2023.

The staff

Aniouschkha reste silencieuse un moment.

— Bizarre, ce message...

— Oui, l’anglais est tout cassé. On dirait que ça a été écrit par une machine...

— Ou par Dracula ! Et cette « entrevue »... en tout cas, c’est bien la première fois qu’un professionnel refuse de me rencontrer ! Même Ted Tow a accepté.

— Ted Tow ? Le mec qui organise le Fuck Club ?

— Lui-même. Première règle, ne jamais parler du Fuck Club... et pourtant, j’ai réussi à l’interviewer !

Aniouschka a l’air presque vexée par cette fin de non-recevoir.

— Il n’y a plus qu’une seule solution. Il faut le leur demander là-bas.

— Là-bas ? tu veux dire, aux States ?

— Au Gear. Ils doivent forcément avoir une adresse, puisqu’ils reçoivent leurs colis...

— Je ne peux pas t’accompagner, soupiré-je à regret. Mon contrat de vacation n’a pas été renouvelé. J’ai plus aucune thune…

— Et pourquoi pas ? Je veux en savoir plus sur cette boîte, tu as réussi à m’intriguer. Je vais avec toi : le journal paiera nos frais.

— Je croyais que ça ne les intéressait pas ?

— Je peux réussir à leur vendre le truc... tu me connais ! répond Aniouschka avec un clin d’œil.

J’ai réussi à l’accrocher.

— Mais ça va prendre du temps...

— T’as raison, on n’en a pas. Je vais t’avancer le billet. (Aniouschka regarde sa montre.) On a un train pour Paris dans... 45 minutes. On le prend ? Tu peux laisser ta voiture ici, et repartir demain. Je te paye aussi l’hôtel.

Je n’ai pas quitté sa campagne depuis le début du confinement, deux ans auparavant. Cependant, malgré mon agoraphobie et ma peur des aventures, il me faut moins de cinq secondes pour me décider.

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