Chapitre 13
Ma mère rentrait toujours le midi. Et comme sa voiture était garée dans l’allée, il n’y avait pas de doute : je n’aurais que quelques secondes à attendre.
La porte s’ouvrit.
C’était elle. Splendide comme chaque jour. Les mêmes cheveux lissés. Le même parfum par bouffées légères. Le même sourire.
– Bonjour, c’est pour quoi ?
Et mon monde vacilla. Aucune reconnaissance, aucune hésitation. Son regard glissa sur moi comme sur une inconnue.
Alors je compris.
Elle ne me reconnaissait pas. Un froid brutal me traversa, mes oreilles bourdonnaient et le sol se dérobait. Il fallait que je parle.
– Cookies des scouts… dis-je d’une voix étranglée.
– Oh, attendez, je vais chercher mon chéquier.
Ma mère, toujours prête à aider. Elle laissa la porte entrouverte.
Et je la vis. Une silhouette dans le couloir, à contre-jour, immobile. Quelqu’un se tenait là. Je connaissais cette maison mais à cette heure-ci, il n’y avait jamais personne d’autre que ma mère. L’ombre bougea d’un millimètre. Comme si elle s’était reculée en me voyant regarder.
– Trois boîtes tout choco, lança ma mère depuis l’intérieur.
– Ils sont en précommande, navrée.
Mes doigts tremblaient. L’ombre ne me lâchait pas. Je décidais de quitter le seuil sans me retourner. Je n’aurais pas supporté de voir la porte se refermer sans un regard pour moi.
Je marchai sans voir la rue disparaître derrière moi. Un pas, puis un autre. Je me retrouvais dans un endroit où je pouvais réfléchir. Le vieux saule m’engloutit sous ses branches tombantes. Là, mes jambes cédèrent. Un sanglot me déchira. Mon corps, lui, se plia en deux. Je sentais la chaleur monter d’une façon violente et instable.
– Elyn…
Kael, il m’avait suivi. Mais je ne levai pas la tête, il s’agenouilla près de moi.
– Je la ressens. Ta colère, ta peine. Qu’est-ce qui s’est passé ?
Sa main se posa sur mon bras et la chaleur explosa.
– Ne me touche pas !
Je me dégageai. L’air vibra et les branches frémirent sans vent.
– Tu savais, n’est-ce pas ?
– Oui.
Le mot tomba sans détour.
– Mais toi aussi, dit-il. Tu voulais vérifier.
Il s’approcha, lentement. Sa main effleura de nouveau ma peau et la chaleur revint différemment, plus douce. Ma respiration ralentit malgré moi. Je me figeai.
– Arrête.
Il retira sa main aussitôt. Le vide me heurta. La brûlure revint, plus brutale encore. Je levai les yeux vers lui.
– Pourquoi je ressens ça quand tu me touches ? Tout s’apaise ou tout explose... Ce n’est pas normal.
Sa mâchoire se contracta, il avait l’air d’hésiter à parler.
– Je peux influencer les émotions, les calmer ou les amplifier. Je peux aussi te faire parler bien plus facilement que d’ordinaire.. C’est en partie ça, être un Protecteur.
Le sol sembla s’effondrer une seconde fois.
– Tu m’as manipulée ?
Et si toutes ces fois où je m’étais sentie mieux… ce n’était pas moi ?
Son regard se durcit.
– Non ! Je ne te manipule pas. Je t’empêche d’imploser.
– Mais ce n’est pas à toi de décider ce que je ressens !
Le saule trembla et le vent se leva violemment.
– Nous sommes en public, Elyn. Si tu perds le contrôle-
Je cessai d’écouter.
– Attends... Il y avait quelqu’un chez moi.
Il se figea.
– Quelqu’un ?
– Une ombre dans le couloir. Elle nous observait.
Son regard devint calculateur.
– Je n’ai senti aucune présence humaine. Est-ce que tu as distingué une aura autour de l’ombre ?
– Je viens d’apprendre que je suis magique ! Je ne sais même pas ce qu’est une aura, Kael !
Un silence s’installa. Machinalement, je sortis mon téléphone.
11h58.
Le sang quitta mon visage.
– Non, non, non..
– Quoi ?
– Darian, il doit venir me récupérer devant ma chambre à midi.
Il pâlit.
– Alors allons-y. J’ai besoin que tu visualises ta chambre d’accord ?
Je hochais la tête et la téléportation me frappa comme une chute verticale. L’air compressé dans mes poumons. Puis je sentis le sol de ma chambre. Je vacillai. Arriverai-je un jour à m’habituer à ça ?
Kael s’écrasa contre le mur, livide.
– Je… ne peux pas recommencer. Je n’ai plus assez de force.
Trois coups secs à la porte.
– Elyn ! Dépêche-toi, on va être en retard !
Darian.
Je fermai les yeux une seconde, inspirai profondément.
– Je gère, murmurai-je.
Je me tournai vers Kael.
– Toi, tu ne bouges pas. Pas un bruit.
Il hocha la tête, déjà immobile, presque trop silencieux.
Je passai une main dans mes cheveux, ouvris la porte.
Darian se tenait là, adossé à l’encadrement, les bras croisés, un sourire un peu trop assuré aux lèvres.
– Tu mets toujours trois heures ?
– Tu comptes le temps que je passe à respirer aussi ? répliquai-je aussitôt.
Il arqua un sourcil, amusé.
– Ça dépend. C’est une activité fréquente chez toi ?
– Depuis que tu frappes comme si la porte allait te répondre, oui.
Son sourire s’étira, mais ses yeux, eux, restaient attentifs.
– Tu sais où est ma chambre maintenant ? lâchai-je, un peu trop vite.
Il se figea légèrement.
– Pourquoi tu me demandes ça ?
– Comme ça. Au cas où tu déciderais de débarquer sans prévenir, apparemment.
Un léger silence. Il m’observa, plus attentif cette fois.
– Je fais pas ça, dit-il lentement.
– Vraiment ? Parce que t’es littéralement devant ma porte, là.
Il eut un bref sourire, mais ne lâcha pas l’affaire.
– Tu évites ma question.
Il tenta de regarder par-dessus mon épaule.
Je me décalai aussitôt, bloquant complètement l’ouverture, un peu plus brusquement que prévu.
– J’étais en train de me changer, dis-je rapidement. Tu veux vraiment voir ça ?
Son regard glissa de mon visage à l’intérieur de la chambre, cherchant un détail, un mouvement.
– Tu me caches quelque chose ?
Mon cœur cogna si fort que j’eus l’impression qu’il allait l’entendre.
Je haussai les épaules, forçant un soupir.
– Oui. Mon talent exceptionnel pour arriver en retard sans aide extérieure.
Il ne sourit pas cette fois.
– Il y a quelqu’un avec toi ?
Une seconde. Trop longue.
– Non.
Il plissa légèrement les yeux.
– T’es sûre ?
Je laissai échapper un souffle agacé.
– Darian, sérieusement… Tu crois que je cache quelqu’un dans mon armoire ?
– J’en sais rien, répliqua-t-il. T’as été bizarre tout à l’heure.
– Bizarre comment ?
– Sur la défensive. Comme maintenant.
– Ou alors, je suis juste fatiguée. T’as pensé à ça ?
Il hésita. Juste une seconde.
J’en profitai.
– Et si on est en retard, c’est pas à cause de moi, ajoutai-je en passant à côté de lui. C’est toi qui perds du temps à m’interroger.
Il leva les mains en signe de reddition, un sourire revenant enfin sur ses lèvres.
– Ok, ok. J’ai compris.
– Bon… On descend ?
Je hochai la tête, retenant mon souffle encore quelques secondes.
Je refermai la porte derrière moi, peut-être un peu trop vite.
Nous quittâmes l’étage des chambres dans un silence étrange.
Darian marcha quelques secondes sans parler, les mains dans les poches, comme s’il réfléchissait.
– T’es vraiment bizarre aujourd’hui, finit-il par dire.
– C’est mon charme naturel.
– Non, ça, c’est nouveau.
Je soufflai discrètement.
– Tu analyses toujours tout comme ça ?
– Seulement quand quelque chose cloche.
Je tournai légèrement la tête vers lui.
– Et là, ça cloche ?
Il haussa les épaules, mais son regard resta accroché au mien.
– Disons que… j’ai l’impression que tu me racontes pas tout.
Mon cœur rata un battement.
Je détournai les yeux.
– Bienvenue dans ma vie.
Un silence s’installa.
– Elyn...
– Oui ? L’intérrogatoire est fini ?
– Je suis ton référent, je dois savoir ce que tu fais.
Il vit mes yeux se lever.
– Tu te moques de moi ? souffla-t-il.
– Non, répondis-je calmement. Je respecte juste les règles… à ma manière.
Il fronça les sourcils.
– À ta manière ?
– Oui. Parfois, il vaut mieux être rapide que parfait.
Il s’approcha d’un pas, évaluant chacun de mes gestes.
– Elyn… tu sais que je dois pouvoir compter sur toi, pas vrai ?
Je hochai légèrement la tête, sans le regarder directement. Derrière moi, Kael restait immobile, silencieux, presque invisible.
– Je coopère, murmurai-je. Mais je choisis ce que je montre.
Darian me fixa un instant, comme pour vérifier la véracité de mes mots.
– Très bien… mais ne crois pas que tu vas me tromper si facilement, dit-il, plus sérieux qu’amusé cette fois.
Je me contentai de hocher la tête. Le silence s’installa, lourd mais contrôlé.
Arrivée à la cafétéria, je pris deux sandwichs et deux desserts. Darian fixa mon plateau, un sourcil haussé.
– Tu nourris une armée ?
– J’ai raté trente-six heures de ma vie, répondis-je calmement. J’ai bien droit à une double portion.
Il hésita, jetant un coup d’œil vers le fond de la salle où ses amis l’appelaient.
– Viens, on s’installe avec eux, je vais te présenter.
– Non, merci.
– Non ? répéta-t-il, stupéfait.
– Je préfère manger dans ma chambre… je suis épuisée.
Un silence s’installa. Il me fixait, comme pour sonder mes pensées.
– Tu évites quelque chose, murmura-t-il.
Je détournai le regard, serrant le plateau contre moi.
– Écoute… je veux juste me reposer un maximum.
Il inspira profondément et sortit sa voix de son ton autoritaire habituel :
– 13h. Devant ta porte. Cours de la professeure Calden.
– D’accord.
Je tournai les talons, sentant son regard me suivre jusque dans le dos. Chaque pas résonnait dans la cafétéria silencieuse. Mentir devenait une habitude… et je ne savais pas si je m’y ferais un jour.

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