Chapitre 17
Le sommeil m’échappa en un sursaut.
Une chaleur électrique me traversa, puis un frisson brutal me cloua sur place.
Joan.
Je sentais sa présence, il était en danger. Je ne savais pas comment je le savais, mais son malaise, sa peur… elles pulsaient en moi, comme un écho trop proche pour être ignoré.
Quelque chose d’invisible et d’irrésistible me tirait, comme un fil insaisissable.
Je me levai, le cœur battant à tout rompre.
La fenêtre était ouverte sur les jardins, la nuit noire enveloppant l’espace d’un voile lourd et silencieux. Mon instinct prit le dessus. Je ne réfléchissais pas, je suivais.
Il vibrait en moi, tendu, précis, accroché à ma poitrine. À chaque pas, je le sentais se resserrer, m’attirer vers lui. Mes jambes bougeaient toutes seules. Je n’avais pas besoin de voir. Je savais.
Chaque arbre, chaque buisson, chaque ombre s’effaçait devant cette direction évidente. Il n’y avait qu’un seul chemin.
Quand j’arrivai enfin dans la clairière, mon instinct se bloqua brusquement et mon souffle se bloqua.
Joan était là…
- Alors, explique-toi, lança l’une des voix, glaciale et autoritaire. Qui es-tu ? Et pourquoi es-tu ici
- Je… je passais juste, je… je ne voulais pas… haleta-t-il, déstabilisé, cherchant à reculer.
- Tu mens, répliqua une autre voix. Tu ne peux pas entrer seul ici, pas sur ces terres. Qu’est-ce que tu nous caches ?
- Je n’ai rien à cacher ! s’énervat-il, reculant maladroitement.
- Tu as intérêt à parler, sinon… commença le premier, avançant d’un pas menaçant.
- Ou nous devrons prendre des mesures, termina un autre, les mains déjà scintillant de magie.
Mon sang se glaça. Tout autour de moi disparut.
Je ressentis la sensation de ce lien qui se tendait brusquement entre Joan et moi.
Je ne voyais plus que lui, ne sentais plus que sa peur, elle vibrait en moi, me suppliant.
Mon corps bougea avant ma pensée. Ce n’était même plus un choix. Le fil m’arracha à moi-même.
— LÂCHEZ-LE !
Je hurlais.
Je me jetai entre eux, comme si ce lien l’avait décidé, me plaçant exactement là où je devais être.
L’un des quatre leva la main, un éclat sombre jaillit vers nous. Et soudain, quelque chose céda dans mon être. Mon corps se changea en un tourbillon de puissance.
Un éclat jaillit, flamboyant et cru, mais mêlé à des filaments d’ombre qui dansaient et se tordaient autour de moi, incontrôlables, réagissant à ma peur et à ma colère.
Aussitôt, le sol trembla, et les feuilles s’envolèrent, emportées dans un vortex incandescent où la lumière et les ténèbres s’entrechoquaient.
Les quatre silhouettes furent projetées en arrière comme des marionnettes brisées par un souffle invisible.
- Qu… qu’est-ce que… hurla Joan, effrayé et aveuglé.
- Recule ! ordonnai-je, incapable de contrôler mes gestes. Reste derrière moi !
Je ne pensais plus. Je n’entendais plus. Je ne le voyais plus que comme une lueur fragile que je devais protéger à tout prix. Mon cœur battait, mon sang s’embrasait, et ma magie suivait mes émotions, incontrôlable, déchaînée.
Chaque respiration, chaque mouvement amplifiait l’explosion. Mon corps tremblait, chaque respiration brûlait ma poitrine, et la éclat qui jaillissait de moi semblait vouloir m’arracher la peau.
- Mais qu’est-ce qu’elle fait ?! cria une voix que je ne reconnus pas dans le tumulte. Arrêtez-la !
Une jeune femme. Son corps fut projeté violemment au sol, frappé par une énergie que je n’avais jamais voulu diriger vers elle. Je n’avais senti que la peur de Joan, et voilà que je faisais du mal à quelqu’un d’autre…
- NERIS ! hurla la deuxième ombre, son cri perçant à travers le chaos, me frappant en plein cœur.
Je levai les yeux et reconnut le professeur Dusk. Ses mains étaient tendues, son regard fixant Neris, immobile sur le sol. Je la voyais et mon estomac se noua. Chaque battement de mon cœur était une accusation. J’avais voulu le protéger… et voilà que quelqu’un souffrait à cause de moi.
La transe m’échappa à moitié, et la lumière commença à vaciller autour de moi, encore instable, mais moins aveuglante. Mon souffle était court, mes jambes fléchissaient, et mes mains tremblaient.
Joan, paralysé, me regarda avec une peur mêlée de compréhension.
- Elyn… c’est toi ? Je… je n’ai jamais rien vu de tel…
- Ne bouge pas ! hurlai-je, chaque syllabe résonnant dans l’air froid de la nuit.
Darian et Kael, les dernières ombres, s’avancèrent prudemment, les yeux sur moi, évaluant chaque mouvement, tandis que Dusk courait vers Neris pour vérifier ses blessures.
- Je ne peux pas… Je ne veux pas… Il doit être protégé… - ma voix se brisa, mes mains tremblaient. - Je… je ne sais plus…
Le souffle de ma magie fit vaciller les arbres, les buissons plièrent sous l’intensité, et même le sol semblait vibrer sous mes pieds. La lumière tourbillonnait autour de moi, projetant les quatre silhouettes à plusieurs mètres de leur position initiale. Kael et Darian bougeaient avec précaution, mais moi… je n’étais plus Elyn. J’étais la lumière, l’instinct, la transe, l’urgence, préserver Joan à tout prix.
Neris restait au sol, haletante, blessée, et ses yeux se remplirent de larmes alors que Dusk la prenait dans ses bras, criant son prénom à nouveau.
- Calme toi, Elyn ! dit Kael, sa voix perçant le chaos, mais je secouai la tête.
- NE TOUCHEZ PAS À JOAN ! hurlais-je, la voix étranglée, chaque mot un écho de ma peur et de ma rage.
- On doit te parler, Elyn… doucement, dit Darian, mais il ne fit aucun geste pour m’approcher.
Le jardin était silencieux, à l’exception de ma respiration haletante et du bruissement des feuilles sous la lumière résiduelle. Je sentais mon pouvoir s’atténuer, mais la tension était encore là, vibrante, prête à éclater à nouveau.
Ce n’était pas… ce n’était pas intentionnel, sanglotai-je, les yeux fixant Neris. Je voulais juste… le protéger…
Le professeur Dusk serra Neris contre lui, tandis que Darian et Kael me fixaient, attendant que je reprenne pied. Joan, tremblant, se rapprocha lentement, me lançant un regard rempli d’angoisse et de gratitude.
Elle doit aller à l’infirmerie immédiatement, dit le professeur Dusk d’une voix autoritaire mais rapide. Restez ici, je reviens.
Avant que je puisse réagir, il disparut dans un pas de course, Neris soutenue par ses bras. Je ne pus retenir un sursaut : le choc de l’explosion m’avait laissée incapable de mesurer ce que j’avais fait.
Kael guida Joan à l’écart, tandis que Darian m’attrapait doucement par le bras pour m’éloigner de l’endroit où je venais de perdre le contrôle. Mon corps tremblait, et chaque souffle me brûlait la poitrine. Je sentais la culpabilité monter comme un poids insupportable.
Kael se pencha vers Joan, sa voix calme mais ferme.
- Joan… tu as vu ce qui s’est passé ? Explique-moi pourquoi tu étais ici ce soir.
Joan secoua la tête, le souffle court.
- Je… je voulais l’aider ! J’ai vu… elle… elle a disparu, et une ombre m’a dit que je pouvais la sauver… je ne savais pas quoi faire, balbutia-t-il, tremblant. Je voulais juste la sauver...
Darian, près de moi, essayait de me calmer.
- Elyn… chuchota-t-il, essayant de poser sa main sur mon épaule. Calme-toi. Respire…
Le chemin vers l’école semblait interminable, chaque pas résonnant dans mon esprit. Mon souffle était court, mon corps encore tremblant de l’explosion que je n’avais pas pu contrôler.
Kael, à côté de Joan, murmurait doucement pour calmer ses tremblements, tandis que Darian me parlait d’une voix ferme mais rassurante.
- Elyn, respire. Je sais que c’est dur… Mais tu n’as blessé personne gravement, tu comprends ? C’était une réaction instinctive pour le protéger.
- Mais si ! J’ai blessé quelqu’un ! m’écriai-je, la voix tremblante. Je ne connais même pas son nom, je ne sais même pas qui elle est !
Nous atteignîmes finalement une salle isolée de l’école. Darian m’asseya doucement sur un banc, tandis que Joan restait silencieux à côté de Kael, son visage faisait transparaitre une panique intérieure.
- Je ne comprends pas ce qui m’arrive, lanca-t-il, presque pour lui-même.
Kael posa une main sur son épaule, calme et rassurant.
- Joan… tu as été surpris, c’est tout. Rien ne peut te toucher tant que je suis là. Respire avec moi.
Petit à petit, son corps se détendit, et je sentis une partie de la tension qui m’étreignait se relâcher en les voyant tous deux. Mais moi, je restais prisonnière du choc, incapable de retrouver mon calme.
- Elle est toujours… choquée, dit Darian, la voix basse et tendue.
- Oui, répondit Kael, mais je ne peux pas… je ne peux pas la manipuler. Elle ressent ce que je fais, elle le sait. Ce n’est pas comme ça qu’on l’aide.
Darian le regarda, les sourcils froncés, la mâchoire crispée.
- Tu refuses de l’aider ? Tu refuses de la calmer alors qu’elle est encore sous le choc ?
- Je ne refuse pas… je refuse de lui voler sa réalité, elle ressent tout ce que je fais Darian, elle doute déjà du nombre de fois où j’ai pu le faire, répondit Kael, calme mais ferme. La tout de suite, elle doit ressentir ses émotions pour apprendre à les contrôler, pas pour être anesthésiée par quelqu’un d’autre.
- Ce n’est pas juste un exercice, Kael ! s’énerva Darian. C’est sa sécurité !
- Et la sienne, tu l’oublies ? Je ne veux pas la rendre dépendante de moi ! Il faut qu’elle trouve sa force seule, Darian. Même si ça prend du temps, même si ça lui fait mal.
Le ton monta, et je les regardais, impuissante, le souffle encore court, incapable de dire un mot. Joan, lui, ne comprenait rien :
- Quoi ? Pourquoi… pourquoi ils se disputent ? prononça-t-il, toujours secoué.
Kael posa une main rassurante sur son bras.
- Ne t’inquiète pas. Tout va s’arranger. Tu dois juste rester calme et me faire confiance.
À ce moment, des pas fermes résonnèrent derrière nous. Le professeur Dusk apparut, accompagné d’une silhouette imposante et froide : la directrice, Lysera Graven.
Ses pas résonnait légèrement sur le sol, mais sans hâte. Chaque mouvement semblait mesurer l’espace autour d’elle, comme si la pièce entière appartenait à ses yeux. Elle me fixa, et pourtant je sentis qu’elle voyait au-delà de ma peur.
- Elyn, dit-elle calmement, mais chaque mot portait un poids. Nous devons parler de ce qui s’est passé.
Je restai debout, tremblante, incapable de détourner le regard.
- Le professeur m’a raconté pour ce soir. On peut dire que tu as franchi un cap ce soir, comme un déclit en toi. Mais ton pouvoir à l’air relativement… puissant, dit-elle. Trop puissant pour être laissé sans contrôle. Ta réaction pour protéger Joan était instinctive, mais tu dois comprendre que même l’instinct peut devenir dangereux.
- Je… je ne voulais pas blesser quelqu’un… balbutiai-je.
Elle fit un pas vers moi, et son regard adoucit légèrement, sans jamais perdre sa fermeté.
- Je sais, Elyn. Je sais que tu ne voulais faire de mal à personne. Mais tu dois accepter une vérité difficile : ce monde exige de toi une maîtrise que tu n’as pas encore. La moindre perte de contrôle peut avoir des conséquences irréversibles. Il va falloir que l’on te pousse à ton maximum sur les prochaines sessions d’entrainements. De plus, Professeur Dusk s’est proposé pour t’aider à te contrôler.
Je baissai les yeux, mon souffle court.
- Et Neris ?… Et Joan ?
Lysera échangea un bref regard avec le professeur, puis répondit d’une voix claire, douce mais ferme :
- Neris est prise en charge. Elle survivra, mais tu dois te souvenir de ce qui s’est passé. Rappelle-toi que la magie peut être dangeureuse. Joan, lui, doit retourner chez lui, là où est sa place. Ses souvenirs seront effacés. Il ne doit rien savoir de ce soir. Sa sécurité prime sur tout le reste.
Je sentis un poids tomber sur ma poitrine.
- Je… je voudrais un moment avec lui, murmurai-je. Juste pour… essayer de faire la paix avec ma vie d’avant.
Lysera me fixa longuement, silencieuse. Puis elle s’avança encore un peu, et sa voix, bien que ferme, se fit plus douce :
- Très bien. Tu auras ce moment, Elyn, mais demain. Tu dois comprendre qu’il s’agit d’un seuil, pas d’un retour en arrière. Ce que tu laisseras derrière toi appartient à ton passé. Il faut que tu fasses ton deuil. Ici, ton rôle est ailleurs.
Chaque mot de Lysera pesait sur ma poitrine. La peur, la panique, la responsabilité… tout cela me frappait comme des pierres. Et pourtant, derrière sa fermeté, je sentais une lueur de compréhension, un pont fragile vers un espoir que je refusais encore de nommer
- Ce que tu as ressenti.. tout ça, c’est normal. Mais tu dois apprendre à canaliser ta lumière et tes ténèbres. Chaque vie autour de toi dépendra de cette maîtrise. Je ne te demande pas d’être parfaite, Elyn, je te demande d’apprendre, et de survivre.
- Je… je vais essayer, chuchotai-je.
- Ce soir, repose-toi. Respire. Demain, tu auras ton moment avec Joan, et ensuite tu reprendras ta place ici. Mais n’oublie jamais : chaque souffle, chaque émotion, chaque choix… a un prix. Tu es responsable de ce que tu peux contrôler.
Elle s’adressa ensuite à Kael.
- Mène ce jeune homme dans une des chambres d’invités. Calme-le, et incite-le à se reposer. Rassure-le aussi sur le fait qu’il verra Elyn demain.
Je m’assis, tremblante. Chaque souffle me rappelait la force qui brûlait en moi, chaque pensée le prix de ma maîtrise. Demain, je verrai Joan. Mais je savais déjà que ce monde n’attendrait pas que je sois prête… et que la lumière et l’ombre que je portais étaient désormais ma responsabilité.

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