Chapitre 22
La nuit refusait de me laisser en paix.
Je m’étais retournée des dizaines de fois dans mon lit, les yeux ouverts dans l’obscurité, à fixer le plafond invisible. Le combat avec Caly me tournait dans la tête.
Elle ne mérite pas d’être ici.
Je n’avais rien prouvé.
Ni à elle.
Ni à personne.
Sauf à moi-même.
Un soupir m’échappa. Alors, je repoussai les couvertures, autant essayer dès ce soir.
Le couloir était silencieux, baigné d’une lumière bleutée filtrant par les hautes fenêtres. Je descendis les escaliers sans bruit, comme si je craignais qu’on m’arrête.
Le jardin m’accueillit avec son odeur humide et froide. C’était ici que tout avait dérapé la première fois. Pourquoi revenir ? Parce que je n’en pouvais plus d’attendre que ma magie décide à ma place. Je m’avançai au centre de l’allée, le cœur battant.
– Très bien… chuchotai-je.
Je fermai les yeux. Je respirai comme le professeur Dusk me l’avait appris. Lentement. Profondément. Laisser la lumière circuler, ne pas la forcer.
Au début, ce fut doux. Une chaleur familière au creux de ma poitrine.
Puis je pensai à Caly, à sa façon de me sourire, à sa certitude. La chaleur devint brûlure, et la lumière jaillit de mes mains, éclatante, vibrante. Trop forte.
– Non, non… doucement.
Je tentai de ralentir mais la colère s’était glissée dans le courant. Et alors… je la vis. Au cœur de la lumière blanche, quelque chose d’autre se formait. Une teinte plus sombre. Comme une ombre. Elle se propageait comme une fissure dans le verre, serpentant dans l’éclat lumineux.
Je paniquai.
La vibration devint douleur. Un éclair me traversa le bras.
Je poussai un cri étouffé.
La lumière explosa brièvement et me projeta en arrière. Je heurtai violemment le sol, le souffle coupé. Une brûlure vive mordait ma paume.
– Elyn !
La voix surgit avant que je ne puisse me redresser.
Kael.
Il était déjà à genoux près de moi, ses mains se posant sur mes épaules pour m’empêcher de me relever trop vite.
– Qu’est-ce que tu fais ? Tu es folle ?
Je voulus protester, mais la douleur pulsa dans ma main. La peau était rouge, marquée comme si la lumière m’avait griffée de l’intérieur.
Kael inspira brusquement en voyant la trace.
– Tu t’es attaquée toi-même…
– Je voulais juste essayer… me prouver que j’en étais capable, soufflai-je.
Il passa une main dans ses cheveux, agacé, inquiet.
– Seule ? En pleine nuit ?
Je détournai le regard.
– Je dois comprendre ce que je suis.
Le silence retomba seulement troublé par nos respirations.
Kael observa mes doigts tremblants.
– Pourquoi étais-tu en colère ?
Je levai les yeux vers lui.
– Comment le sais-tu ?
– Je ressens tes émotions… Bien plus que les autres d’ailleurs. C’est pour ça que c’est dur pour moi de rester proche de toi.
Il hésita. Je sentais qu’il ne me disait pas tout.
– Et..il y avait de l’Ombre dans ta Lumière.
Mon cœur rata un battement.
– Tu l’as vu toi aussi ?
– Oui. Mais je l’avais déjà vu le soir où ça a… dérapé. Ce n’est pas comme une extinction de magie. C’était… mélangé. Comme si les deux s’entremêlaient
Je déglutis.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
Il secoua lentement la tête.
– Je ne sais pas, mais je pense que ta lumière réagit à ce que tu ressens. Et, quand tu es en colère… elle n’est pas juste plus forte. C’est totalement différent. J’ai l’impression que l’Ombre se glisse avec la Lumière...
Le vent fit frissonner les feuilles autour de nous.
– Ça fait de moi quoi ? murmurai-je.
Kael me fixa longuement.
— Quelqu’un qui n’est ni entièrement sous la coupe de l’Égide…
Il baissa les yeux vers ma main blessée.
— Et quelqu’un qui doit arrêter de se battre seule.
Il me réprimandait. Mais je devais savoir.
— L’Égide ? Qu’est-ce que c’est ?
Kael resta silencieux une seconde. Puis il releva les yeux vers moi, plus sérieux encore.
— L’Égide… c’est l’autorité de la Lumière.
Je fronçai légèrement les sourcils.
– Un peu comme... Le président d’un pays. Il gère tout ce qui est ordre, contrôle, protection… Ils encadrent la magie lié à la Lumière, surveillent ceux qui l’utilisent, et décident des limites à ne pas franchir.
Il marqua une pause, cherchant mes yeux.
— Officiellement, ils maintiennent l’équilibre entre ombre et lumière.
— Officiellement ? répétai-je.
Un léger souffle passa entre ses lèvres, presque un rire sans joie.
— De mon point de vu, ils choisissent surtout ce qui doit exister… et ce qui doit disparaître.
Un frisson me parcourut.
— Il y a aussi l’Oclave, c’est l’autorité de l’Ombre.
Il croisa les bras, comme s’il entrait sur un terrain plus sensible.
— Ils ne répondent pas aux règles de l’Égide. Ils refusent leur autorité. Là où l’Égide veut contrôler la magie… l’Oclave veut la comprendre. Même ce qui est dangereux. Ils tronent la liberté, parfois trop.
— Donc ils sont… contre eux ?
— Pas exactement, répondit-il. Disons qu’ils co-existent.
Il inspira quelques instants.
— Les deux camps se tolèrent… à condition de rester à leur place.
Je jetai un regard autour de moi, troublée.
— Et l’institut ?
Kael suivit mon regard.
— L’institut est en territoire neutre.
Il reprit, plus posé :
— Il y a eu des anciens traités. L’Égide et l’Oclave ont accepté de ne pas s’y affronter directement. Même si on sait tous que l’Egide gère en sous marin.
— Pour quoi faire ?
— Former, observer… et garder un œil sur la magie de l’Ombre principalement.
Ses mots restèrent suspendus entre nous.
Mon cœur se serra légèrement.
— Donc… ils sont tous là ? murmurai-je.
— Oui. La Lumière surveille. L’Ombre observe.
Il plongea son regard dans le mien.
— Et nous… on est au milieu.
Je voulais changer de sujet, savoir que l’institut n’était finalement pas un terrain si neutre, me mettait une pression interne.
– Mais... et pour toi... qu'est-ce que ça veut dire ?
– Moi ? Je ne comprends pas, reprit Kael.
– Ce que tu as dit sur ce que tu ressens quand tu es près de moi.
– Et bien, je ne sais pas, mais la je sais que tu as peur
Il rigola apparemment gêné.
– C’est un don que je ne savais même pas que j’avais avant… de te rencontrer.
Sa voix s’était adoucie. Il me sourit et posa sa main sur la mienne.
– Dis, je peux m’exercer un peu ? Il n’y a que sur toi que ça marche pour le moment, je dois m’entraîner pour être meilleur.
Je hochai la tête, essayant de comprendre ce qu’il faisait. Il me prit les mains, et en même temps que lui, je tentais de me concentrer sur ses émotions.
– Tu as l’air… perdue, je dirai à cause de cette dualité qui vit en toi.
Les yeux fermés, j’essayais de retranscrire ce que mon instinct me donnait.
– Et toi.. tu sembles de ressentir beaucoup de choses, de la honte je dirai, du doute aussi.. et.. de l’attirance ?
J’ouvris les yeux, et il me regardait, stupéfait.
– Tu le ressens tout ça ? Seuls les protecteurs peuvent développer ce don. Alors... Tu es une protectrice ?
Il se leva et m’attira dans ses bras en me faisant tourner, en rigolant.
– Je le savais ! Tu es comme moi !
Je rigolai à mon tour, consciente de cette proximité soudaine. Il me reposa délicatement, près de lui. Je m’asseyais et il me suivi.
– J’en étais sur ! Notre pouvoir est très rare, tu sais. Moi je suis un protecteur de l’Oclave, un noxéen, et, au vu de ta lumière prédominante, je dirai quand même une luméenne, sous l’autorité de l’Egide.
Lui, était euphorique, mais la fatigue m’envahit soudain.
– Tu penses ? Moi, j’ai plutôt l’impression d’être cassée…
Il releva doucement mon menton, ses yeux capturant les miens avec une intensité rassurante.
– Quand quelque chose est cassé, il ne brille pas. Mais, toi… tu brilles déjà.
Le silence entre nous n’était plus tendu, juste fragile, suspendu dans l’air frais de la nuit. Kael se rapprocha encore, posant ses mains sur mes épaules, ses doigts effleurant tendrement ma peau. La chaleur de son contact me traversa comme un courant léger, réconfortant.
– La prochaine fois que tu veux te prouver quelque chose, réveille-moi.
Je laissai échapper un rire, mêlé de soulagement et de complicité.
– Je ne voulais pas que tu me voies échouer.
– Tu n’as pas échoué, Elyn. Tu viens de trouver ta voie. Je vais pouvoir te guider, t’apprendre tout ce que je sais.
Il était à ma hauteur, son visage à quelques centimètres du mien. Je sentis son souffle sur ma joue, et pour un instant, tout le reste disparut : la douleur, la peur, la colère, la nuit…
Il posa lentement sa main sur la mienne, la couvrant entièrement, et je laissai mes doigts s’entrelacer aux siens.
– Tu as découvert qu’il y a plus en toi que ce qu’on t’a appris, glissa-t-il, sa voix douce et basse, presque un souffle.
Je baissai les yeux, incapable de parler, mais un sourire se dessina sur mes lèvres.
– Reste là… lâchai-je enfin, presque timidement.
Il inclina la tête, me souriant, et rapprocha doucement son front du mien, un geste tendre et rassurant.
– Toujours.
Un bruissement soudain rompit notre bulle.
– Qu’est-ce que c’était ? chuchotai-je, le cœur battant.
Kael fronça les sourcils.
– Reste derrière moi.
Avant que je ne puisse protester, il plaça ses mains près de moi, et le monde sembla se dissoudre autour de nous. Un instant plus tard, nous étions dans ma chambre.
– C’était plus prudent, murmura-t-il, déposant un léger baiser sur mon front. Je ne laisserai plus rien t’arriver, Elyn.
Je le regardai, les yeux encore brillants.
– Même… même quand je m’acharne sur ma magie ?
– Même alors. Tu n’as plus à te battre seule, je peux t’aider maintenant. Il faudra d’ailleurs que je t’apprenne à te téléporter.
Une vague d’excitation s’empara de moi.
– On va reprendre les cours particuliers ? Le professeur Dusk ne va pas être content !
– Il sera ravi de savoir sur quoi tu dois travailler désormais !
Un léger silence s’installa.
– Et.. Si tu approuves, j’aimerais pouvoir manger avec toi et Neris demain.
Je baissai les yeux.
– Et… Darian aussi.
Il hocha la tête, un sourire en coin, presque amusé.
– Très bien. Darian aussi. Je dois aller me coucher, et toi, tu restes dans ta chambre.
Je hochai la tête. Il resta là un instant, silencieux, juste à côté de moi, puis je sentis ses mains se retirer doucement.
— Avant de partir, j’ai réfléchi à cette ombre, chez tes parents. Joan en a parlé aussi… Il disait qu’elle lui avait montré le chemin. Je crois que les deux sont liés, d’une certaine manière. Je te tiendrai informée. Bonne nuit, Elyn.
Avant que je ne puisse répondre, il se concentra et disparut dans un souffle, me laissant seule dans la chambre. Mais, cette fois, le silence n’était plus lourd.
Je me laissai tomber sur le lit. Ma respiration s’apaisait progressivement, mon cœur aussi… même si cette histoire d’ombre continuait de tourner dans mon esprit, insistante.
Je serrai mon oreiller contre moi. Et, malgré tout, quelque chose avait changé.
Pour la première fois depuis longtemps, je m’endormis sans lutter, enveloppée d’une chaleur douce, rassurante, avec la certitude que je n’aurais plus à affronter tout cela seule.

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