L’intervention inattendue
Je pose un tendre baiser sur le front de ma princesse en attendant l’inéluctable. Le vent fait claquer nos vêtements, l’air est saturé de poussière de terre, le vent hurle. Je ferme les yeux et serre encore plus fort ma fille.
L’instant d’après, plus rien. Le silence complet, plus de vent, d’éclairs. J’ouvre lentement les yeux, redoutant de voir ce qui nous entoure.
Je suis toujours au même endroit, Abi dans mes bras. Je contemple le ciel bleu, sans nuage, et un soleil éblouissant. En y prêtant attention, le chant des oiseaux a repris et une légère brise nous amène l’odeur chaude de blé. Plus de tornades, d’éclairs, de nuages noirs.
Je reste ébahi, garde toujours ma fille serrée contre moi.
La peur a fui le visage d’Abi. À la place, un sourire grandit de plus en plus. Pour finir, elle lance un énorme cri de joie. Elle me fait un énorme bisou sur le front, ce qui me fait sourire
- Tu es comme tes frères, pas de bisous sur la joue, ça pique avec ma barbe !
Elle rit aux éclats pour toute réponse.
- Tu peux me poser, Papa, s’il te plait ?
À regret, je la pose, non sans lui avoir refait un bisou.
Une fois au sol, elle fait quelques pas en avançant doucement puis s’arrête. Elle se redresse et se tient bien droite, en direction du soleil. Elle reste immobile quelques secondes. Son visage est détendu mais également solennel. Puis, lentement, elle porte ses mains à son front, pose le bout de ses doigts sur ses lèvres, et finit en croisant ses mains sur son cœur. Elle ferme les yeux quelques secondes.
Tout est calme autour de nous. Les oiseaux ont cessé leur chant, la brise a disparu.
Abi ouvre les yeux et tend ses bras, droit devant elle, paumes vers le ciel. Elle reste ainsi pendant plusieurs minutes. Puis, sans crier gare, elle se retourne et saute dans mes bras.
Nous tournons sur nous-mêmes en riant jusqu’à en tomber à terre.
Allongés, l’un contre l’autre, nous reprenons notre souffle.
Je la regarde sourire.
Abi lève soudain le bras, le doigt tendu vers le ciel.
Je tourne la tête pour suivre son geste.
Un morceau d’arc-en-ciel vient d’apparaitre.
Lentement, il s’étire dans le ciel jusqu’à devenir un arc-en-ciel complet, immense, étincelant.
Il ne pleut pas
Pourtant cela ne me parait pas étrange.
Ce n'est qu'au bout de quelques secondes que je comprends ce qui me trouble : les couleurs de l'arc-en-ciel sont inversées.
Abi reste un long moment devant cet arc-en-ciel, en souriant. Puis, elle pose tendrement sa tête sur mon torse et nous restons comme cela, en silence.
De sa petite voix, elle me dit :
- On a réussi, Papa.
On reste ainsi, longtemps, à regarder le ciel et l’arc-en-ciel.
Abi se redresse et je comprends que notre rencontre touche à sa fin. Je me lève et Abi me tient la main droite. Elle m’emmène à une dizaine de mètres de la table et là se dresse une porte. Juste la porte, sans mur ni rien d’autre autour. Une magnifique vieille porte en chêne se dresse devant moi. Deux griffons y sont sculptés — je ne sais pas pourquoi, mais leur présence me semble amicale, protectrice.
Des larmes, mi de peine, mi de joie coulent toutes seules le long de mon visage.
Je m’accroupis pour poser mon front contre celui d’Abi. Il n’y a rien à ajouter. Alors, je ne dis rien. Je ne veux rien gâcher. C’est Abi qui prend la parole en répondant à la question que je n’ai pas posée, pas osé poser.
- Oui, Papa, on va se revoir. Pas tout de suite, mais maintenant, nous avons créé un pont entre nos mondes.
Je ne comprends pas tout.
Et cela n'a aucune importance.
Je la serre une dernière fois très fort contre mon cœur, lui fais un doux bisou sur le front.
La brise s’intensifie et me pousse en direction de la porte.
Je parcours les derniers pas qui me séparent de la porte. Je pose la main sur la poignée, la tourne et je m’arrête. Je me retourne pour voir une dernière fois ma princesse, mon soleil. Elle me fait un magnifique sourire qui me réchauffe le cœur. Je le garde, dans un coin de mon cœur. Pour la vie.
Je suis en paix.
Je lui dis : « Je t’aime »
Et avec un sourire coquin, elle me répond
- Je sais.
Puis elle éclate de rire. Je souris à sa blague.
Elle me dit enfin
- Moi aussi, mon Papa, je t’Aime
Je pousse la porte et fais un pas en avant.

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