Chapitre 3
Ils avaient navigué toute la journée. Miwel n’avait pas fermé l'œil une seule seconde. Elle ne voulait en aucun cas rater un seul moment de son premier voyage. Quand le Roc-Plume se présenta à eux, elle eut l’impression de rêver.
Cet immense rocher, qui s’étendait en montant vers le ciel, semblait léviter au-dessus des eaux. Il accueillait un seul bâtiment : le conseil des talentueux. Les hommes et femmes qui travaillaient là recensaient chacun des talentueux et envoyaient les plus jeunes au sein de leur école. Lorsque leur scolarité touchait à leur fin, ils attribuaient un poste à responsabilité sur l’une des six îles de l’archipel.
L’entrée par bateau se faisait en dessous d’un immense pont reliant le Roc-Plume à l’île d’albâtre, celle regroupant les quatre écoles de talentueux. Ils pénétrèrent dans une immense caverne au pied du Roc-Plume, celles-ci étaient éclairées de flamme bleue qui n’oscillait même pas sous les rafales de vent. Miwel était émerveillée par ce spectacle magnifique qui donnait des couleurs majestueuses à la roche.
— Ce sont des flammes alimentées par la magie, lui apprit Fuguo.
Il lui montra un petit cristal incrusté dans le plafond de pierre qui luisait de la même couleur que le feu.
— Tu sens ce petit picotement dans tes doigts et qui remonte jusqu'à la naissance de ton cou comme si une fourmi se mouvait sur ton corps ?
Pour toute réponse Miwel frissonna. Ce n'était pas une seule fourmi, mais toute une colonie qui se baladait sur sa peau.
— C’est la magie enfermée dans le cristal que tu perçois. Il renferme le pouvoir d'un talentueux qui a bien voulu lui céder. C'est cette énergie que tu ressens.
Miwel était subjuguée de voir toutes les connaissances de son père. Être à la cour du roi, entouré de talentueux y travaillant lui avait apporté de nombreuses connaissances, pensa-t-elle.
Ils montèrent dans une petite cage qu'un passeur en uniforme gris referma sur eux. Il sonna une cloche qui arracha les tympans de Miwel et quelques secondes plus tard ils commencèrent à monter. C'était la première fois pour la jeune fille qu'elle montait dans un ascenseur mécanique. Cette technologie n'était pas répandue au Royaume d'Ocre, il fallait dire qu'à part la tour des sages et le temple royal, toutes les constructions étaient de plain-pied.
Miwel eut l'impression de monter jusqu'au ciel tellement ce fut long. Son impatience se mélangeait à celle de la louve en elle qui n'aimait pas du tout être enfermée au milieu de la roche. Lorsque l'ascenseur se rouvrit enfin la jeune fille s’émerveilla.
Ils étaient arrivés au centre d'une immense pièce ronde. Le sol était paré d'une fresque magnifique qui courait le long des murs pour monter jusqu'au plafond. On pouvait y lire les légendes des premiers talentueux ceux qui avaient forgé cet endroit ainsi que les écoles. Les quatre dieux donneurs de talent n'étaient pas représentés, pourtant tous les rappeler. Les couleurs, les symboles, les formes, ils étaient derrière chacun des pas des originels.
Miwel suivit son père les yeux rivés sur le sol. Elle ne revenait toujours pas d'être là. Elle allait faire partie de la légende des talentueux.
Ils arrivèrent dans une seconde pièce bien plus petite et pourtant bien plus intimidante pour la jeune fille. Notamment dû au fait des trois personnes assises derrière un bureau au-dessus d'une estrade. Postés là-haut, ils surplombaient Miwel et son père.
— À quel talent avons-nous affaire ? s'adressa l'homme du milieu, ou plutôt la fée. D'immenses ailes aux tons d'albâtre étaient déployées dans son dos et formaient un arrière-plan à leur petit groupe. Sa voix résonna dans toute la pièce pourtant ce ne fut pas ça qui hérissa les poils de Miwel mais bien la mélodie qu'elle entendit dans ses paroles. Un air envoûtant qui venait lui chatouiller la langue.
— De la magie, répondit Fuguo.
— Pouvons-nous voir ?
Miwel sentit toute l'attention se porter sur elle. Il était temps de montrer de quoi elle était capable. À vrai dire, elle-même ne savait pas de quoi elle était capable. Elle adorerait pouvoir choisir sa transformation.
Elle ferma les yeux et imagina une crinière rayonnante avant de chasser cette idée, seuls les mâles en avait une. Plus elle réfléchissait, plus le doute l'envahissait. Le temps s'en trouvait long et tout le monde attendait après elle. Après un instant de panique, elle vida son esprit et laissa son instinct prendre le dessus. La douleur l’enveloppa, la fit tomber à terre et la louve sortit dans un grognement de douleur. Le sol était tellement froid sous les pattes de l'animal que Miwel avait l'impression d'être sur une couche de glace en plein milieu de l'hiver. Elle chassa cette sensation et redevint humaine.
— Très intéressant, remarqua la seule femme du trio de conseiller.
— Nous allons pouvoir procéder au recensement. La jeune fille pourra résider à Roc-Plume le temps que le directeur de l'école de magie arrive. Nous allons lui envoyer un messager.
— Ne vous donnez pas cette peine, résonna une voix derrière Miwel et son père. Votre serviteur est déjà là.
Il s'inclina dans une courbette forcée devant les trois conseillers alors qu'un sourire amusé apparaissait sur son visage.
Miwel était étonnée, elle avait imaginé le directeur de l'école comme un vieillard à la barbe blanche et au regard éteint. Elle avait le droit à la place à un homme certes aux cheveux blancs, mais qui devait tout juste atteindre la cinquantaine. Et puis l'appellation d'homme était erronée au vu des oreilles en pointes qui étiraient son visage. Le directeur de l'école de magie était un elfe. C’était la première fois pour Miwel qu’elle en voyait un. Il fallait dire que le royaume d'ocre était habité exclusivement d'humains. Les étrangers y étaient souvent mal accueillis.
— Si vous le voulez bien, au vu de la période, je vais embarquer cette talentueuse avec moi tout de suite.
— Et le recensement ? s'opposa le troisième conseiller.
— Je peux m'en occuper pour ma fille, affirma Fuguo. Laissez-moi lui dire au revoir et je suis tout à vous.
Les trois conseillers acceptèrent d'un geste indifférent de la main. Miwel suivit son père hors de la salle, le directeur à ses côtés.
— La magie animale, très intéressant. Le dieu Aralim t'a fait là un magnifique cadeau. Fuguo, tu dois être très fier de ta fille.
— Et c'est peu dire. Tu sais que j'attends encore de rencontrer ton fils.
— Je t'inviterai à passer quand il rentrera à la maison.
Les yeux grands ouverts et les sourcils relevés, Miwel assistait à cet échange. Elle n'avait jamais eu vent que son père connaissait le directeur de l’école de magie. Ce lien entre eux semblait tout bonnement inimaginable.
— Sur ce, il va être temps pour nous de partir, s’adressa le directeur à la nouvelle talentueuse. Je vous laisse le temps de vous dire au revoir. Miwel, je te laisse me rejoindre au bout de la passerelle quand tu seras prête.
Fuguo attendit tout juste que Resvaar s’éloigne pour prendre sa fille dans ses bras. Elle savait qu’il s’agissait là de sa dernière étreinte avant longtemps. Elle serra un peu plus fort ses bras autour de son père.
— N’aie pas peur ma grande, on sera toujours là avec toi. Sache que tu es beaucoup plus forte que ce que tu penses.
— Comment peux-tu en être si sûr ?
— Tu finiras par comprendre. Garde confiance en toi, tu es quelqu’un d’exceptionnel ma fille.
Fuguo l’étreignit une dernière fois avant de s'écarter d'elle. Il était temps qu'elle parte. Elle le savait. Elle sourit à son père les yeux larmoyant avant de faire demi-tour. Elle s’éloigna d’un pas lent en direction de la passerelle qui se trouvait face à elle. Elle croisa du monde qui s’affairait autour d’elle traversant les couloirs d’un pas rapide avec une tonne de documents en main. Elle détonnait au milieu de cette immense fourmilière.
À peine mit-elle un pied sur la passerelle que l’air frais s'engouffra dans ses cheveux, emmêlant un peu plus ses boucles et hérissant ses poils. D’où elle était arrivée, elle n’avait pas pu la voir, mais la passerelle à l’image de tout le Roc-Plume semblait suspendue dans les airs. Rien ne semblait la retenir comme si elle flottait au-dessus du vide et de la mer qui venait lentement s'engouffrer sous le rocher.
— Es-tu prête Miwel ? lui demanda le directeur dès qu’elle fût à sa hauteur. Tu es déjà loin de chez toi et une fois à l’école tu auras l’impression de l’être encore plus.
— Je suis prête, répondit-elle après un moment de silence. On peut y aller.
Après un hochement de tête approbateur, il porta ses doigts à sa bouche et souffla. Le son qu’il émit ressemblait bien plus à une mélodie légère qu’à un simple sifflement.
Après quelques secondes d'attente, une licorne approcha du pont. Ses grandes ailes déployées, elle se laissa planer tout doucement jusqu’à se poser juste devant le directeur. Sa crinière d’un blanc immaculé contrastait avec sa robe au teint marron. Elle était resplendissante.
— Tu peux la caresser, l’invita Resvaar.
Elle était tellement douce. Son poil faisait penser à du coton, Miwel rêvait de s’allonger contre elle.
— Elle va nous emmener directement à l’école de magie. Passer par les airs nous fera gagner du temps sur la traversée de l’île d'albâtre. Accroche-toi bien à moi pendant le vol, il serait gênant de perdre une élève avant même qu’elle n’ait posé un pied à l’école.
Resvaar tentait de détendre l’atmosphère, les yeux encore rouge de la jeune fille parlaient pour elle. Pourtant, Miwel était bien trop tiraillée entre toutes ses émotions pour qu’une blague puisse la calmer.
Le directeur monta sur l’animal avant de tendre sa main. Miwel s’en saisit et se retrouva bien vite sur le dos de la licorne. Assise derrière l’elfe, elle s’accrocha à sa taille de toute sa poigne. Elle se colla à lui lorsque le cheval ailé commença à prendre de la hauteur.

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