Chapitre 4

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Dali ouvrit les yeux sur la baie vitrée, à travers laquelle la pluie était sans fin. Les draps chauds sur sa peau, contrastant avec le froid qui menaçait de l’extérieur, la fit frissonner de satisfaction.

- Tadam…S’exclame sobrement Lys, de retour au lit avec un plateau de petit-déjeuner.

- Il y en a pour 6 personnes ?!

- Je ne sais jamais doser les pancakes.

- Tu es sûre que ma présence ne pose pas de problème ?

- Certain. Tu peux rester ici autant que tu voudras. Tu as des nouvelles d’Iris ?

- Non. Elle m’a mis dehors.

- Je sais…mais…tu as quand même agressé son frère.

- Il a agressé deux femmes.

- Tu n’as pas de preuves de ce que tu avances…

- Tu vas t’y mettre aussi ?

- Ok, je n’ai rien dit. J’ai un cours dans 30 minutes. Prends ton temps, on se voit ce soir, dit-il en me donnant un baiser furtif sur le front avant de partir.

Après avoir pris une douche, je descends les escaliers quatre à quatre pour ne pas être en retard au cours de Droit Constitutionnel.

« Huit femmes accusent Aymeric Lamour de comportements inappropriés et d'agressions sexuelles dans une enquête d’IndéMédia. Le candidat d’extrême droite à la présidentielle n'a pas souhaité faire de commentaires. »

« N’a pas souhaité faire de commentaires… », bredouillé-je en mimant la voix de la journaliste de NEWS24 pendant que je faisais mes lacets.

- Encore un…soupire Gisèle, qui m’observait depuis l’entrée de la cuisine.

- Je ne vous avais pas vue, désolée.

- Est-ce que tu préfères qu’on change de chaîne ?

- Non, merci. Je dois y aller de toute façon…

- L’autre soir, tu es partie furtivement pendant le dîner, après avoir entendu que le prêtre Vincent avait bénéficié d’un non-lieu.

- Je suis désolée. Je n’aurais pas dû partir comme ça.

- Ce n’est rien. Je veux juste que tu te sentes à l’aise avec nous.

Gisèle s’avance à pas de chat pour s’asseoir dans un des fauteuils blancs du salon.

- J’ai…du mal à…encaisser ces choses-là, marmonné-je.

- Il y a une citation qui dit quelque chose comme… « Il y a dans toute sensibilité humaine une immanence de la raison ». Maurice Blondel, il me semble.

- Les citations sont de famille…

Gisèle sourit et un léger silence s’installa. On entendait que la présentatrice de NEWS24.

- Ma sœur s’est suicidée après avoir été violée par un homme qu’elle aimait. Chacune de ces femmes porte un peu son nom.

Gisèle me regarde, d’un air désolé.

- Comment s’appelait-elle ?

- Lia, répondis-je en finissant le dernier double nœud.

Une fois mes lacets finis, je saute de ma chaise comme si de rien était et lui souris.

- Lys m’a parlé de votre grande carrière de psychothérapeute.

- Tu penses que je cherche à te psychanalyser ?

Je souris encore.

- Je dois y aller, merci de m’avoir écouté. Ça doit ressembler à ce que disent les patients après une séance…

Gisèle sourit à son tour, en me saluant de la main.

***

J’étais arrivée pile à l’heure au cours de Droit Constitutionnel. Après avoir rattrapé de justesse les cours que j’avais manqué, je ne pouvais pas me permettre de reprendre du retard. Le trimestre se finissait à la fin de la semaine. J’allais devoir jongler entre les cours et le dossier Aymeric Lamour. Après cela, l’heure serait aux révisions.

En arrivant devant l’amphithéâtre dans lequel une grande partie des étudiants étaient déjà en train de s’engouffrer, j’aperçois Rose Diquame, fébrile. Elle semble attendre.

- Excuse-moi, dit-elle en me faisant signe. Est-ce que je peux te parler ?

- Je t’écoute.

- Pas ici, suis-moi s’il-te-plait, bredouille la rousse d’un air paniqué.

Je la suis jusqu’aux toilettes.

A travers la porte fermée d’un WC, on entend une respiration accélérée.

- Elle fait une crise d’angoisse. Ouvre Célia, c’est moi.

La porte s’ouvre sur la jeune femme brune, assise sur les WC, tentant désespérément de trouver de l’air pour remplir ses poumons.

- S’il-te-plait, dis-lui que tu vas arrêter de parler de cette histoire avec Osiris, elle est en train de se rendre malade.

- Il est venu vous voir ?

- Oui, mais ce n’est pas la question. Célia, calme-toi, tente Rose en caressant le dos de son amie.

- Il a essayé de vous intimider ?

La respiration de Célia s’accélérait de plus belle.

- Pas du tout, tu ne comprends rien ! Tu te mêles de choses qui te dépassent ! On ne t’avait rien demandé putain ! Explose Rose. Regarde ce que t’as fait ! Dit-elle en montrant Célia, pour qui l’air semblait de plus en plus hors de portée.

- Je vais aller le voir, il va vous laisser tranquille et après ça, si vous voulez, je pourrai vous accompagner pour porter plainte et…

- Tu ne vas rien faire du tout ! Ce n’est pas lui ! ! Gronde Rose. Tu veux comprends ça ?! Reprend-t-elle en baissant la voix de peur qu’on ne l’entende.

- Je comprends que vous ayez peur, vous essayez de le couvrir mais…

- Ce n’est pas lui, répète Rose en plantant ses yeux dans les miens. Ce n’est pas lui. Tu étais là à insister…on a menti pour que tu nous laisses tranquille, concède-t-elle.

Célia retrouva un peu d’air…mais ce n’était pas encore ça.

- Promets-moi que tu vas arrêter de parler de cette histoire. Ce jour-là, aux toilettes, tu as mal compris. Rien d’autre, supplie Rose les yeux baignés de larmes.

Je l’ai regardée, elle, puis Célia, qui retrouvait son calme tant bien que mal. Puis j’ai acquiescé de la tête avant de partir.

***

Après le cours de Droit constitutionnel, sur lequel j’avais peiné à me concentrer, tapant le cours sur mon ordinateur comme un automate sans en écouter un mot, je suis sortie de l’amphithéâtre où j’ai croisé Lys, qui m’attendait.

- On devait déjeuner ensemble, tu as oublié ?

- Non, enfin, je…d’accord.

- Je nous ai pris deux sandwichs crabe, ça te convient ? On se met sur un banc dehors ?

J’acquiesce.

Je ne cessais de me remémorer la discussion que j’avais eu quelques heures plus tôt avec les deux filles, pendant que Lys dévorait son sandwich.

- Tu n’es pas très bavarde aujourd’hui…

- Je suis désolée…Il faut que je parle à Osiris…Je crois que je me suis trompée.

- Vraiment ?

- Oui je…j’ai peut-être fait une erreur, je ne comprends pas bien mais…

- Tu as vu, l’enquête avance sur le meurtre du Père Vincent…

- Non…marmonné-je l’air absent.

- C’est une femme…qui l’a tuée.

Il me sortit brutalement de mes pensées.

- Comment ils savent ?

- Ils ont parlé du rapport légiste…

- Bien. Alors cette femme a rendu justice, conclus-je dans un sourire satisfait.

Il soupire.

- Dali…il faut qu’on parle…

- D’accord mais pas maintenant. Il faut que j’y aille.

- Aller où ? Tu n’as même pas mangé.

- Il faut que j’aille voir les jumeaux. On se voit ce soir…et on parlera de cette mystérieuse meurtrière...chuchoté-je en lui donnant un baiser furtif auquel il resta insensible.

***

Je me précipite à la bibliothèque, là où j’ai le plus de chance de trouver Iris à l’heure du déjeuner. Je cherche dans la zone des tables, mais pas d’Iris à l’horizon. Après avoir disséqué chaque couloir de livres, bien que mes yeux aient du mal à y croire, je trouve Iris.

Cette dernière interrompit son baiser lorsqu’elle me vit et le jeune homme avec qui elle le partageait se retourna. Lorsqu’Aiko me vit à l’autre bout du couloir, il s’empressa de disparaitre.

- Qu’est-ce que tu fais là ??? S’agace-t-elle. La bibliothèque est toujours déserte à cette heure-ci mais évidemment, il fallait que tu apparaisses.

- Je te cherchais…

- Pourquoi ? Il t’est venue une envie soudaine de me refaire le portrait ?

- J’ai eu tort pour ton frère…

- Sans blague ?

- Je suis vraiment désolée…tu ne sais pas où je peux le trouver ? Il ne répond pas au téléphone.

- Il est à l’appartement.

- Il n’est pas allé en cours ?

- Si mais il est rentré. Il ne me raconte pas chacun de ses faits et gestes.

- Ok…alors je vais y aller…tu m’en veux ?

- D’avoir accusé mon frère à tort et d’avoir tenté de l’agresser avec un couteau ou d’avoir ruiné le fragile espoir de me rapprocher du garçon qui obsède toutes mes pensées depuis des mois ?

- Vous…aviez l’air encore bien proches il y a deux minutes…

- Après nous avoir surpris, tu peux être sûr que ça n’ira pas plus loin, soupire-t-elle.

- Il craint toujours ton frère ? Demandé-je les sourcils froncés.

- Il craint le scandale…mais c’est synonyme…

***

« Osiris ? », appelé-je, penaude, en poussant la porte de la colocation, avant d’aller directement frapper à la porte de sa chambre.

« Osiris ? », répété-je en tambourinant sans obtenir de réponse. Mais à travers la porte, j’entends des bruits étranges. Je me décide à ouvrir la porte, lentement.

Il était nu, accroupi au pied de son lit, la tête dans ses bras croisés, agonisant dans ses larmes, comme un petit animal blessé qui tente de se cacher.

Je suis d’abord prise d’un mouvement de recul, face à sa nudité. Puis je me rapproche lentement, pour m’asseoir à ses côtés. Je l’ai laissé un moment se débattre seul dans les spasmes de ses pleurs et reniflements, comme pour respecter sa pudeur. Il pleurait tellement qu’une petite flaque de larmes s’était formée sur le sol. Parfois il toussait, s’étouffait dans ses sanglots.

- Osiris…Dis-moi…

Mais cela durcit encore plus sa crise de pleurs. Alors je n’insiste pas. Quand sa tête s’écroule sur mon épaule, je me fige…mais je le laisse faire.

- Je n’ai pas eu la force, hoquète-t-il, peinant à parler tant il se trouvait submergé par les larmes.

- De quoi ?

- Pardon, dit-il en pleurant plus fort.

- De quoi tu parles ?

- J’ai pris une douche, tousse-t-il entre deux sanglots, mais je n’ai pas eu la force de m’habiller.

- Ce n’est pas grave…

- Elle est…c’est moi qui…tente-t-il. Mais la crise de larmes semblait le serrait trop fort à la gorge. Rachel, elle est enceinte, lâche-t-il dans un sanglot qu’il avait réussi à étouffer quelques secondes.

- Rachel…

- On l’a fait une fois…elle veut le garder, renifle-t-il avant de s’essuyer dans sa manche.

La crise de pleurs reprend de plus belle et il se recroqueville dans mes bras.

- Tu vas attraper froid comme ça…tu ne veux pas t’allonger dans ton lit ? Bredouillé-je sans savoir quoi faire de mes bras.

- Non.

- Alors je vais te chercher le plaid du salon, dis-je en me levant délicatement comme pour ne pas déranger la sieste d’un enfant.

- Dali, appelle-t-il alors que j’étais encore sur le pas de la porte de sa chambre.

Je découvris ses yeux gonflés, rougis par les larmes, et son nez morveux.

- Oui, des mouchoirs aussi.

- Je ne suis pas un violeur, mais je suis un connard. Ça, c’est sûr.

Iris arriva quelques minutes plus tard.

- J’étais morte d’inquiétude ! Pourquoi personne ne me répond au téléphone ??? A quoi vous jouez bon sang ??? Il est où ?

Iris se précipita vers la chambre d’Osiris.

- Non attends ! Tenté-je en vain.

Iris découvre alors son frère accroupi au pied du lit dans son plus simple appareil. Elle me regarde, puis regarde à nouveau son frère.

- Ne me dites pas que vous avez…

- Mais non !

- Je vais peut-être vous laisser discuter en famille…glissé-je après avoir tendu le plaid à Osiris.

- A quelle heure tu rentres ? Demande Iris d’un ton méfiant.

- Pas tard…bredouillé-je.

- Tu vas où ? Insiste-t-elle.

- Lys m’a appelé, il veut me parler, je vais le rejoindre…sauf si vous préférez que je reste…

- Vas-y, répond Lys d’un sourire reconnaissant.

- Fais attention, renchérit Iris d’un ton sec.

Lys m’attendait au Parc des trois anges, sur le banc en face de la fontaine du Dieu Océan à la moustache de pieuvre. Un petit endroit retiré du parc où nous avions l’habitude de se retrouver. J’ai chevauché mon vélo et roulé, faisant fi des crocs du vent qui me serrait la peau, à mesure que le soleil timide se laissait étouffé par les nuages.

***

Il était déjà assis sur notre banc.

- Tu as fini les cours plus tôt ? Demandé alors que j’étais presque arrivée à la fontaine.

- Non…je n’arrivais pas à me concentrer, je suis parti…rétorque-t-il d’une voix sombre.

- Qu’est-ce qu’il se passe ? Demandé-je en m’asseyant près de lui.

- Où es-tu allée après le déjeuner ? Tu as disparu…

- Je suis rentrée à la coloc pour m’excuser auprès d’Osiris.

- Vraiment…

- Vraiment. Quel est le problème ?

- Nous n’avons pas fini notre discussion tout à l’heure…

- Je t’écoute.

- Le soir du dîner à la maison…quand tu as quitté la table…où es-tu allée ?

- C’est un inquisitoire ? Qu’est-ce que tu crois exactement ?

- Réponds, s’il-te-plait…c’était le soir du meurtre du père Vincent et…

- Attends…tu crois vraiment que j’ai tué ce putain de violeur de curé ?

- Non…enfin…c’est peut-être fou je sais. Je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à ça, à toi, c’est stupide, mais…enfin j’aimerais être rassurée. Je connais ta haine…ton histoire, tu me l’as racontée…ta sœur…Bien-sûr je ne t’accuse pas mais…c’est bizarre, tu es partie ce soir-là…tu étais en colère…enfin excuse-moi, c’est stupide, je sais mais…

- Et si c’était le cas ?

Lys eut un mouvement de recul naturel.

- Si c’était le cas ? Répété-je, alors que ses sourcils se fronçaient.

Lys esquisse un sourire en fouillant au fond de mes yeux, comme pour trouver la supercherie. Il finit par ranger son sourire.

- Dis-moi que ce n’est pas toi.

- Tu as dit que tu m’aimais. Est-ce que tu serais capable de m’aimer entièrement ?

- De quoi tu parles…

- C’est une partie de moi. C’est devenu une importante raison de mon existence, une vraie mission.

- De quoi tu parles…

- Je veux pouvoir te faire confiance et je veux que tu m’acceptes telle que je suis. Que tu ne me regardes pas comme un monstre, je ne le supporterai pas.

- Dali…qu’est-ce que tu dis…Je ne comprends rien.

- J’ai ce pouvoir et c’est comme ça que j’ai décidé de m’en servir.

- Arrête...

- Je veux te faire confiance, alors je vais te montrer. Ensuite, tu partiras si tu veux.

Les grandes villes avaient un avantage : l’indifférence. On pouvait facilement se fondre dans la masse. La fontaine du Dieu Océan était entourée de grands bosquets parsemés d’Hellébores. Ces jolies fleurs mauves raffolaient de la pluie. Je m’assure que personne n’arrive des deux côtés du passage. Gauche…droite, personne. Je m’éloigne vers les bosquets, pour me protéger des regards… et puis peut-être que d’un peu plus loin, cela l’effraierait moins.

Lys me regarde m’éloigner, les sourcils froncés.

Je ferme les yeux quelques secondes pour me rendre invisible.

Lys se lève brusquement de surprise, la bouche entrouverte. Son corps est figé. Les jambes chancelantes, il les laisse fléchir et se rassit.

Mon cœur à moi, battait, battait, battait, battait, intensément comme des coups de fusil.

« Reste. Reste. Reste. Je ne suis pas un monstre. Reste. », prié-je du bout des lèvres, les yeux braqués sur lui.

Il ne partait pas, mais ses yeux se baissèrent lentement.

Le corps à nouveau visible, je marche jusqu’au banc les jambes tremblantes. Chaque pas de plus renferme le risque qu’il s’en aille. « N’aie pas peur. N’aie pas peur, s’il te plait. N’aie pas peur. Je ne te ferai aucun mal. N’aie pas peur. », répété-je dans ma tête, les yeux remplis de larmes.

Je suis enfin assise sur le banc et il n’est pas parti.

- Est-ce que…

- Laisse-moi quelques minutes s’il te plait.

Nous sommes restées dans le silence durant près de dix minutes. Il restait impassible, les yeux noyés dans l’eau qui glissait sur les mains du Dieu Océan.

- Explique-moi, dit-il sans quitter la fontaine des yeux, comme si cette eau qui coulait était devenue son dernier ancrage à la réalité.

- Quand j’ai appris pour la mort de ma sœur, j’ai retrouvé la parole, je te l’ai déjà raconté. Et aussi…je me suis retrouvé avec ce…pouvoir, expliqué-je timidement. Aujourd’hui j’ai ce combat. Et j’ai décidé d’utiliser ce pouvoir pour le servir.

- Quel combat ?

- Pallier les failles de la Justice.

Lys plante brutalement ses yeux dans les miens. Je lis dans son regard ce que je redoutais tant…mais qui était fort prévisible : je suis folle.

Lentement, il s’est levé. Et je l’ai regardé partir sans un mot, le Dieu Océan pour seul témoin de la tristesse dans laquelle je me noyais intérieurement.

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