Partie 60 - Samuel

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Ça fait quatre jours qu’on tourne en rond ici, Eishen, Nao et moi, à se relayer comme des cons au chevet d’Alexia, et j’ai l’impression désagréable d’être coincé dans une boucle qui refuse de crever. L’infirmerie du Cerbère est devenue un putain de point de chute permanent, un endroit où le temps n’a plus aucun sens, où les heures s’étirent sans logique pendant que les machines bipent et que les soignants passent comme des ombres pressées. Et elle, elle ne bouge pas vraiment. Pas comme elle devrait. Pas comme ça devrait être possible après autant de jours.

Son état ne s’améliore pas vraiment. Suwan a décrété que je n’avais pas à foutre mon pouvoir là-dedans. Et sur le principe, je sais très bien qu’il a raison. Si je commence à tripoter ses émotions à chaque fois qu’elle part en vrille, elle n’apprendra jamais à tenir debout seule. Et on est tous foutus si elle reste dépendante de ça… Mais ça n’empêche pas une partie de moi, plus sourde, plus égoïste, de trouver un truc presque rassurant dans le fait que je suis encore celui qui arrive à la stabiliser quand tout part en couilles autour.

Le conseiller Farwell a beau avoir assuré que les meilleurs soignants du Cerbère s’occupent d’elle, Suwan n’a pas quitté les lieux une seule fois. Il reste là, collé au pensionnat comme une foutue ombre qu’on n’arrive pas à décrocher. Il ne le dira jamais clairement, évidemment, mais il est inquiet. Pas le genre d’inquiétude polie. Le genre qui ronge. Celui qu’il essaie de masquer en restant immobile trop longtemps, en évitant les regards, en faisant comme si tout était sous contrôle alors que ça déborde de partout.

Et moi, pendant ce temps, j’ai autre chose qui me gratte le crâne sans arrêt.

Nao.

Cette histoire est complètement bancale, et ça me fout les nerfs parce que personne ne m’explique quoi que ce soit clairement. Pourquoi il est là. Pourquoi Suwan nous l’a caché. Pourquoi June l’a littéralement effacé du décor dès que les directeurs ont débarqué dans l’infirmerie. Tout ça sent le truc bricolé à la va-vite, et j’ai horreur de ça. J’ai besoin de comprendre ce qui se passe autour de moi, sinon je commence à imaginer des merdes encore pires que la réalité. Qu’est-ce qui se passe vraiment derrière tout ça, bordel ?

J’ai beau tourner le problème dans tous les sens, ça ne colle pas. Ça pue le truc incomplet, le mensonge à moitié assumé, et ça m’agace de ne pas réussir à remettre les pièces ensemble. Suwan ne fait jamais rien au hasard, alors pourquoi cette fois j’ai l’impression qu’on nous balade comme des abrutis ? J’aurais dû l’attraper, le forcer à parler, lui arracher des explications propres plutôt que de laisser ça traîner. Mais évidemment, le timing est parfait : Alexia, son état, l’urgence, tout le reste passe après. Alors ces questions restent coincées là, au fond, comme une saleté qu’on avale de travers, et je sais très bien qu’elles vont finir par revenir me cogner la gueule au pire moment possible.

Je déteste ça.

Je déteste cette sensation d’être inutile.

Je déteste encore plus la voir là, allongée, sans rien pouvoir faire d’autre que rester assis comme un débile à attendre que ça passe.

Les cours viennent de finir. C’est à mon tour de prendre la relève. J’avance dans les couloirs avec cette sensation lourde dans le bide qui ne me lâche pas depuis des jours. L’infirmerie est silencieuse quand j’entre. Trop silencieuse. Un silence propre, presque clinique, comme si même l’air avait été désinfecté pour éviter de trop penser.

Quand je relève les yeux, je la vois.

Son lit est au fond, sous une lumière froide qui rend tout encore plus fade. Une infirmière vient de sortir avec une poche vide, sans un mot. Je reste planté là une seconde, comme un con, incapable de décider si je dois avancer ou pas. Puis je bouge. Lentement. Comme si chaque pas demandait une autorisation.

Et plus je m’approche, plus ça serre.

Alexia est là. Immobile. Trop calme pour que ça soit normal. Son visage a repris un peu de couleur, juste assez pour faire ressortir ses foutues taches de rousseur sur ses joues et son nez retroussé. Un détail stupide que je remarque toujours alors que je devrais m’en foutre. Ses cheveux ont viré auburn, comme si même son corps ne savait plus quelle version de lui-même il devait être.

Sa respiration est régulière. Trop régulière. Le genre de truc qui devrait te rassurer mais qui, chez elle, sonne faux.

Je la sens encore. Même sans contact. Cette tension bizarre chez elle, ce chaos contenu qu’elle s’obstine à maintenir sous pression. Et moi je reste là, à rien foutre, parce qu’évidemment c’est tout ce que je sais faire dans ce genre de situation.

Je finis par m’asseoir à côté d’elle.

Je souffle. Long. Lourd.

Putain.

Combien de temps encore je suis censé faire ça sans devenir complètement dingue ?

Sans vraiment réfléchir, je prends sa main. Automatique. Réflexe débile. Comme si mon corps avait décidé avant mon cerveau. Je fais glisser mon pouce sur sa peau, lentement, et j’essaie de ne pas penser au fait que ça me calme un peu trop facilement.

Je devrais pas faire ça. Je devrais garder mes distances. Faire le mec rationnel. Faire comme Suwan voudrait.

Mais franchement, au point où on en est… j’en ai plus rien à foutre.

Je ferme les yeux une seconde, et tout remonte. Des trucs vieux. Des images mal rangées. Alexia qui rit trop fort après une fausse note. Alexia qui me regarde comme si j’étais le dernier connard de la planète et en même temps la seule personne qui compte dans la pièce. Alexia avant tout ce bordel.

Et ça me fout un coup dans la gueule. Parce que tout ça, c’est fini. Et on est coincés dans une merde bien plus grande que nous.

Je prends une grande inspiration, comme pour trouver le courage. Ou quelque chose dans le genre.

  • Alexia… je murmure finalement dans un souffle. Putain, j’ai tellement de trucs à te dire que je sais même pas par où commencer. Et le pire, c’est que t’entends probablement rien, donc je passe juste pour un con à parler tout seul à ton lit… mais tant pis. Je crois bien qu’on est à un stade où plus rien n’a d’importance.

Je laisse échapper un soupir en passant une main sur mon visage, comme si ce simple geste allait remettre mes pensées en ordre.

  • Je vais être honnête, et Dieu sait ce que je suis nul pour ça… Nul pour dire ce genre de trucs. Et Suwan me dirait sûrement que je suis en train de perdre mon temps et ma dignité en même temps… mais il a toujours eu une vision complètement tordue des émotions, alors je m’en fous.

Je ris doucement, sans joie.

  • Tu me manques. Voilà. C’est dit. Et pas un « tu me manques » de politesse. Je parle de toi, toi en entier. Ta voix, tes conneries, ton rire trop fort, ta manière de me casser les pieds pour rien… même ça, ça me manque. Et ça me rend dingue de l’admettre.

Je baisse les yeux vers elle, ma main serrée autour de la sienne sans même m’en rendre compte.

  • Je suis censé être le mec qui contrôle tout, qui gère ses émotions, qui fait pas de vagues… mais dès que t’es là, c’est mort. Je contrôle plus rien. Et ça m’énerve autant que ça me…

Je m’interromps, le souffle court, avant de reprendre plus bas.

  • Autant que ça me maintient debout, en fait.

Je sens une larme couler sur ma joue. Je l’essuie d’un geste agacé, sans arrêter de parler.

  • Tu sais, après la mort de mes parents, j’ai complètement vrillé. J’ai fini chez Suwan, et pendant des années j’étais juste… là. Sans rien. Sans vraiment de place. Les autres me regardaient comme un problème à gérer, ou un truc bizarre à éviter. Et quand j’ai commencé à avoir des pouvoirs, j’ai encore plus tout foutu en l’air. J’ai fait des conneries. De vraies conneries. Evelyne… enfin bref.

Je secoue légèrement la tête, comme pour chasser le souvenir.

  • Mais même à ce moment-là… même quand tout était parti en vrille… y avait toujours ton visage, quelque part dans ma tête. Toujours. Et ça m’énervait. Parce que t’étais pas là, mais en même temps si loin.

Je souffle bruyamment. Pour me redonner constance sans doute. Ou pour essayer de retenir les tremolos dans ma voix.

  • Et puis, il y a eu l’incendie. Tout ce bordel. Et comme si quelqu’un s’était dit que j’avais pas assez souffert comme ça, Suwan m’a ramené vers toi. Et ces deux mois… Ces deux mois, c’était probablement les seuls moments où j’ai eu l’impression de respirer normalement.

Je serre un peu plus sa main.

  • Et maintenant, je suis là à te parler comme un débile alors que t’es même pas réveillée. Mais j’arrive plus à me taire.

Ma voix tremble légèrement, et ça m’énerve encore plus.

  • Je suis désolé, ok ? Désolé pour tout ce que j’ai foutu avec mon pouvoir. Pour ce que j’ai touché chez toi sans te demander. Pour avoir merdé là-dessus. Mais je mentirai si je te disais que je n'aime pas l'idée que tu sois jalouse quand je parle à June, ou que tu rougis quand je m'approche un peu trop près de toi. La vérité, c'est que j'aime savoir que je suis la seule personne capable de te calmer quand tu n'arrives pas à maitriser ton pouvoir. J'aime te voir froncer les sourcils quand June essaye d'attirer mon attention. J'aime quand tu frémis lorsque j'effleure ta joue de ma main.

Je ris nerveusement, presque à bout.

  • Mais par-dessus tout… j'aime savoir que tu n'es plus sous l'influence de mon don. Que ce que tu ressens est réel. Je sais que tu as passé suffisamment de temps avec Suwan pour que les effets se soient dissipés. Et j'aime ça putain. Tu es l'une des seules bonnes choses qui soient arrivées dans ma vie de merde, et je ne supporterais pas de te perdre encore. Ni à cause de ton pouvoir que tu refoules, ni à cause des sœurs originelles.

Les larmes finissent par avoir raison de moi, et pourtant, je ne me suis jamais senti aussi heureux qu’à cet instant. De ma main libre, j’essuie les perles salés quand je sens les doigts chaud de la jeune fille serrer les miens. Je m’arrête net, le souffle coupé. Je relève les yeux, attend un signe de sa part.

Un froncement de sourcil, puis un geste vif de la tête avant de serrer ma main de nouveau.

  • Alexia ? je murmure avec une pointe d’espoir.

Et tout part en vrille.

Son corps réagit trop vite, trop fort. Sa respiration change d’un coup, comme si elle revenait d’un cauchemar en plein milieu de la pièce. Et avant même que je comprenne ce qui se passe, elle ouvre les yeux. La chaleur monte d’un coup. L’air devient lourd. Trop chaud. Trop vite. Je serre sa main instinctivement, en me tournant vers l’infirmière.

  • Appelez Suwan ! Maintenant, bordel !

Alexia panique. Elle se redresse à moitié, tremblante, et sa voix sort enfin. Cassée. Un râle suppliant.

  • Samuel… ça brûle…

Je me penche sur elle sans réfléchir, mes mains sur son visage, essayant de la fixer, de la ramener ici.

  • Regarde-moi. Respire. Putain, respire.

Mais elle est tétanisée par la peur. Et c’est exactement le genre de truc qui peut tout foutre en l’air.

Je cherche quoi dire. Il faut qu'elle sache que je suis là pour elle, et que je serais toujours là. Elle doit savoir qu'elle n'est pas seule à affronter ce bordel. Qu'elle peut compter sur moi. Mais les mots qui coulaient à flots lorsque la jeune fille était encore inconsciente restent coincés au fond de ma gorge.

Alors je fais la seule chose qui me passe par la tête.

Et je l’embrasse.





FIN DU TOME 1

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