Le poète et la montagne
Le poète arriva finalement dans le petit bosquet, espérant retrouver l’inspiration et la quiétude qu’il avait ressenties ici, en moyenne montagne, quelques mois plus tôt. Comme la dernière fois, la forêt était verdoyante. Les rayons du soleil, d’abord filtrés par les épais feuillages des doyens des bois, plongeaient ensuite dans la vallée où ils inondaient les plaines et les carrières. Encore une fois, la faune occupait suffisamment d’espace sonore pour que le reste mette en valeur le silence. Fidèle à son habitude, elle offrait une performance orchestrée par plusieurs dizaines d’individus qui semblaient tous donner le maximum d’eux-mêmes. Tous semblaient identiques à l’excursion précédente, à l’exception du poète, seul véritable intrus dans cet environnement figé. En effet, aujourd’hui, pas de manuscrit ni de plume, car il ne s’agissait pas d’écrire des vers, ni même de profiter du calme simple mais luxueux que proposait l’endroit. Il était là en tant qu’observateur pour comprendre le lieu, s’inspirer, et, avec le recul nécessaire, il pourrait s’attarder à sa prochaine création une fois rentré au village.
Les heures passaient et le soleil, qui se couchait, n’offrait à la plaine que de légers rayons, faibles, comme la lueur d’un rêve. La partition que jouait l’ensemble de la faune sonnait maintenant plus dissonante, et en cause, certains animaux avaient abandonné leur poste et étaient partis se cacher dans leurs terriers ou dans les branches des sapins. Le poète, lui, qui avait regardé tout au long de la journée ce beau monde avec un regard presque scientifique, fatiguait, mais il n’était pas question de partir, il tenait sûrement l’observation la plus intéressante de sa journée. Cet environnement qui l’inspirait et qui lui procurait du calme était maintenant en train de lui donner une sorte de peur, modérée pour le moment mais qui grandissait. Pourquoi ? se demandait-il. Est-ce la fatigue ? Le crépuscule ? Le manque de lumière ? Ou le fait justement de voir encore une lumière agonisante ?
En tout cas, ce qui lui avait semblé être un environnement accueillant semblait maintenant le rejeter. Le vent, qui montait en puissance, sifflait de plus en plus aigu, comme s’il cherchait à le faire fuir. Les sapins, jusque-là inoffensifs, étaient maintenant des illusionnistes, qui projetaient des ombres ici et là au rythme des rafales. Le soleil, qui allait disparaître derrière le versant d’en face, réfléchissait sur le clocher du village, envoyant un brillant halo lumineux, un peu comme ceux qui ornent les vagues, jusqu’aux yeux du poète. Il était clairement l’heure pour lui de rentrer, pourtant, en dépit de tous les avertissements, le poète restait sur sa position. Il faut dire que l’ambiance de la forêt de nuit lui plaisait presque autant que celle du jour. Il se rappela que l’inspiration ne passait pas seulement par le positif et qu’un artiste pouvait aussi puiser ses sources dans les ténèbres. « Cette phrase a du sens », se disait-il. Oui, il allait en faire un poème une fois rentré, il songeait un peu à tout ce qu’il avait eu comme idée dans la journée. Combien d’encre serait-il nécessaire pour satisfaire sa folie créative ? « C’est cet endroit », se disait-il, « c’est une véritable mine d’or ». Le soleil tirait sa révérence quand quelque chose l’interrompit, le tira violemment de ses pensées enjouées. C’était surprenant, et c’est sans doute pour cela que le poète ne s’en rendit pas tout de suite compte, mais le sol tremblait. Confus, il posa la paume de sa main sur le sol pour en sentir la vibration et, effectivement, le sol tremblait légèrement. C’est à ce moment-là qu’il se décida enfin à partir : il avait abusé de l’hospitalité de la forêt et fait fi de ses mises en garde. À présent, il savait que les choses allaient être beaucoup plus compliquées et que son sort ne dépendait que de la miséricorde de cet endroit. Il se mit à courir en direction du chemin qu’il avait emprunté à l’aller, mais le sol tremblait avec de plus en plus d’intensité.
Arrivé sur la route, les sapins se déformaient, leurs branches disproportionnées bloquaient tout passage.
Le poète était-il en train de devenir fou ? Était-ce réel ?
Il prit une pierre et frappa de toutes ses forces l’écorce de l’arbre, mais celui-ci restait intangible, debout comme un géant mutilé. Dans un mouvement brusque, le poète se retourna pour trouver une autre issue, mais de grands rochers, qui n’étaient pas là avant, obstruaient le moindre petit recoin dans lequel il aurait pu se faufiler. Naturellement, et peut-être dû au désespoir, le poète regardait le ciel, pas pour prier, ni même pour chercher une sortie, ce serait inutile. Très vite, le ciel aussi perdit tout son sens, à tel point qu’on aurait dit le sol.
Le poète, dont tous les sens étaient surchargés, essayait péniblement de rassembler le peu de lucidité qu’il restait en lui.
« C’était bien le sol ? C’était bien le sol ! » se disait-il, ne sachant même plus si ces phrases résonnaient dans sa tête ou à l’extérieur.
Le sol, bien au-dessus de lui, commençait à s’effriter et de fines couches de terre tombaient, comme dans un sablier.
Il pouvait sentir les grains sur son visage, preuve que la gravité elle-même avait choisi son camp. Rapidement, la terre montra ses crocs à travers une vaste faille : l’environnement entier voulait l’engloutir. Il hurlait de toutes ses forces, mais le son de sa voix était étouffé par l’éboulement du gravier. Assommé par le torrent de pierres, il s’effondra sur lui-même, recouvert de terreau et de mousse. Les arbres assistaient à la scène, non pas comme des témoins, mais comme des complices, qui jetaient sur lui un regard de plomb comme s’il voulait le traîner encore plus bas. Dans un dernier élan de vie, le poète tenta de se redresser, mais son corps, granuleux, ne répondait plus qu’à la volonté de la forêt. La terre recouvrit finalement tout son être, puis la croûte se referma sur lui, souple comme un linceul, solide comme une tombe.
Le chaos laissa finalement place à un grand silence. Les arbres reprenaient leur forme originelle, le sol se tordait jusqu’à retrouver sa courbe initiale. Les rochers qui bloquaient la route roulaient vers leur emplacement d’origine. Le vent, qui diminuait, ronronnait maintenant un bruit sourd et grave.
Encore quelques ajustements et la forêt s’en serait entièrement remise. Après une nuit calme, le soleil escaladait à nouveau la montagne, débordant d’énergie. Comme hier, ses faisceaux dorés allaient rebondir partout dans les bois. La faune, que toute cette agitation n’avait su réveiller, se levait, chatouillée par les lueurs éclatantes de l’aube. Le lieu, qui avait repris toute sa splendeur, attira même quelques randonneurs, qui foulaient les mêmes terres qui avaient dévoré le poète. Il était encore là, reparti dans toutes les composantes de la montagne endormie.
Tôt ou tard, le village finira bien par partir à sa recherche, mais il ne trouvera que la terre, les fleurs, le regard paisible des bêtes, l’écorce encore humide des sapins. Rien n’a bougé.
Le poète n’a finalement pas écrit son poème, mais peut-être qu’à travers le cheminement des ruisseaux et le murmure du vent, il l’écrira sans cesse. Ce n’est pas dans les mots qu’il a écrit son dernier vers, mais dans le silence immuable de tout ce qui existe.

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