Le train

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LE TRAIN

Le train s’arrêta en rase campagne, quelque part entre Limoges et Châteauroux. L’enfant demanda à sa mère pourquoi le train s’était arrêté. Elle lui répondit que c’était sans doute pour en laisser passer un autre. L’enfant s’inquiéta de savoir comment l’autre train, venant de l’arrière, pouvait dépasser celui-ci sans quitter les rails. La mère tenta de lui expliquer patiemment ce qu’était un aiguillage. L’enfant parut satisfait et se tut. Mais la mère regarda par la fenêtre et ne vit pas d’aiguillage, ni d’autre paire de rails. Elle douta de la correction de ses réponses. Mais la curiosité de son fils était apaisée, et c’était l’essentiel. D’ailleurs, le train n’allait pas tarder à repartir.

La bonne sœur fit observer à la vieille fille qu’elle avait réservé la place numéro trente-cinq et qu’elle occupait la trente-trois. La vieille fille, qui occupait la trente-cinq, fit mine de se lever. La bonne sœur protesta qu’elle n’y attachait aucune importance, qu’elle avait simplement fait cette remarque pour détendre l’atmosphère. La vieille fille fit une moue inexpressive. La bonne sœur rougit, se rendant compte qu’elle avait jeté un froid, et se plongea dans un petit ouvrage documentaire sur les apparitions de la Vierge.

Le gros homme ouvrit son sac en plastique et en sortit un sandwich emballé dans du papier aluminium, ainsi qu’un litre de vin de table. Il s’agissait d’un sandwich aux tomates et aux œufs. Quand il le déballa, une odeur nauséabonde emplit le compartiment. Les œufs n’étaient plus très frais. Le gros homme porta le sandwich à sa bouche et le mâcha bruyamment. La bonne sœur prit un air pincé et s’absorba d’autant plus dans sa lecture. Quand le gros homme eut fini son sandwich, il but goulûment son vin, émettant de sourds déglutissements suivis d’un rot satisfait.

Le voyageur de commerce regarda sa montre et émit un claquement de langue agacé. Il dit qu’il n’aimerait pas manquer sa correspondance. La vieille fille lui répondit que si le train s’arrêtait, c’est qu’il y avait une raison. Et puis, chez nous, en France, les trains arrivent à l’heure. Avec leurs grèves, répondit le voyageur de commerce, on ne sait plus à qui se fier. Et puis cette correspondance est très importante pour moi. Le transport est une composante essentielle de ma profession. La mère de l’enfant tenta de rassurer le voyageur de commerce : ne vous inquiétez pas, même s’il a un peu de retard, l’autre train attendra. Mais le voyageur de commerce avait l’air tout de même nerveux.

On entendait les hurlements d’un bébé, qui venaient d’un compartiment voisin. Le gros homme dit qu’il était passé devant ce compartiment ; il était bondé de Portugais. Ils étaient au moins dix. Ça puait la pisse. Ces gens-là étaient vraiment dégoûtants. Il scruta le regard de ses compagnons pour y chercher une approbation. Mais ceux-ci étaient encore sur leurs gardes. Ce que disait le gros homme leur semblait raisonnable, mais peut-être cela cachait-il des opinions extrémistes. Aussi, tous affichaient une réserve prudente. Ne rencontrant pas l’assentiment voulu, le gros homme s’appliqua à absorber un nouveau sandwich à l’œuf. À ce moment, l’enfant dit à sa mère qu’il avait envie de vomir. La mère fut gênée et lui dit de se tenir tranquille. Dans le compartiment voisin, les hurlements redoublaient. Une altercation violente s’y superposait. Vraiment, ils exagèrent, dit la bonne sœur. Le portugais, c’est une langue sale, dit la vieille fille. Le gros homme rougit de plaisir à l’entendre. Le train ne repartait pas et à mesure que l’atmosphère se détendait entre les passagers, le voyageur de commerce avait de plus en plus peur de manquer sa correspondance.

Le gros homme avala une lampée de rouge, et déclara d’un ton goguenard que l’appétit vient en mangeant. La bonne sœur lui adressa un sourire bienveillant. Il déballa un nouveau sandwich à l’œuf. À cet instant, l’enfant vomit. La mère s’affola. Elle se confondit en excuses, tout en réprimandant sévèrement le garçon. Elle était rouge de honte et avait envie de s’enfuir. La vieille fille avait l’esprit pratique. Elle prit une bouteille d’eau de Cologne qu’elle avait dans sa valise et nettoya le dégueulis de l’enfant avec du coton imbibé de ce liquide. Pendant ce temps, le gros homme mâchait stoïquement son sandwich à l’œuf. Il ne semblait pas incommodé par la vue du vomi. Le voyageur de commerce, lui, s’était levé pour prendre l’air. Vous voyez, dit la vieille fille à la mère quand elle eut terminé, c’est nettoyé. Ce sont des choses qui arrivent, les enfants supportent mal les voyages. Il suffit d’avoir ce qu’il faut sous la main. On n’est pas des Portugais. La mère, écarlate, la remercia chaleureusement mais la vieille fille sentait qu’elle ne l’aimait pas trop.

Le voyageur de commerce revint s’asseoir. C’est incroyable, dit-il, j’ai parcouru six wagons et je n’ai pas rencontré un seul contrôleur. Personne ne nous expliquera pourquoi ce train s’est arrêté, à la fin. Cela fait bientôt dix minutes. La bonne sœur lui demanda quel était son métier, pour être si tributaire des menus aléas du chemin de fer. Il répondit qu’il était représentant en huile d’olive. C’est intéressant, vous devez être du midi alors ? De Saint-Rémy-de-Provence. Vous n’avez pas tellement d’accent.

Le voyageur de commerce dit qu’il passait son temps à parcourir la France, que c’était un métier assez harassant et que cela expliquait qu’il fût sensible aux moindres imperfections du réseau, ce dont il priait ses compagnons de l’excuser. La vieille fille répondit qu’elle comprenait parfaitement. La bonne sœur acquiesça. Le gros homme déclara placidement que, quant à lui, il n’était jamais pressé. Cela jeta un froid passager et chacun s’absorba dans une occupation : la bonne sœur dans son livre, la vieille fille dans un ouvrage de couture, le voyageur de commerce dans sa comptabilité, la mère dans un magazine féminin, et le gros homme dans un sandwich à l’œuf. L’enfant dormait en suçant son pouce. Les Portugais, semblait-il, s’étaient calmés.

Soudain, on entendit le bruit du moteur. Le visage de la vieille fille s’éclaira. Ah, enfin ! dit le voyageur de commerce. L’enfant s’étira. La mère lui expliqua que le train allait repartir. Le gros homme s’empressa de reboucher sa bouteille. Il ne voulait pas être éclaboussé par la première secousse. La bonne sœur rangea son livre. Elle expliqua que même en train, la lecture lui donnait mal au cœur.

Le bruit du moteur s’arrêta. Le train n’était pas reparti.

Le voyageur de commerce enfouit sa tête entre ses mains. C’est incroyable à la fin, cela va faire une demi-heure que nous sommes arrêtés. Dehors régnait une chaleur lancinante. On entendait des grillons. Le gros homme regarda par la fenêtre. Voilà que ces Portugais continuent à pied, dit-il. On croit rêver. Où est-ce qu’ils se croient ? Chez eux, les trains qui s’arrêtent entre deux gares ne doivent pas toujours repartir, dit la bonne sœur. Ils doivent avoir l’habitude de terminer à pied. Cela me rappelle un pèlerinage à Fatima. C’est ce que j’aurais dû faire, je serais déjà à Châteauroux, dit le voyageur de commerce. Mais enfin, ce train va bien finir par repartir, dit la mère. Avec leurs grèves, on ne sait jamais, dit la vieille fille. Une fois de plus, elle fit plaisir au gros homme.

Le voyageur de commerce déclara que cet arrêt était anormal, qu’il allait quérir des renseignements, et qu’il ne reviendrait pas sans une indication précise sur la cause de l’arrêt et l’heure à laquelle le train allait repartir. Sans doute une panne, soupira la mère tandis qu’il ouvrait rageusement la porte.

L’enfant ne dormait plus du tout, maintenant. La mère redoutait qu’il posât une question. La vieille fille engagea la conversation avec l’enfant : quel âge avait-il ? Huit ans. Allait-il à l’école ? Travaillait-il bien ? Aimait-il sa maman ? Quels étaient ses jouets ? Avait-il un petit frère ? Une petite sœur ? Que faisait son papa ?

L’enfant ne sut pas répondre ce que faisait son papa. La vieille fille dut se tourner vers la mère pour lui poser la question. La mère devint cramoisie. Il fallait bien répondre. Son père est mort quand il était tout jeune, répondit-elle d’un ton tremblant. Il y eut un silence. Mais la vieille fille n’aimait pas la mère, parce qu’elle avait senti de la froideur chez elle au moment où elle avait nettoyé le vomi de l’enfant. D’ailleurs, elle ne l’avait même pas remerciée. Et la vieille fille sentait le mensonge dans la réponse que la mère lui avait faite. Ah bon ? Votre mari est mort ? Comment ça ? demanda-t-elle.

La mère ne répondit pas aussitôt. Le gros homme jeta à la vieille fille un regard approbateur. Mais la bonne sœur, qui croyait ce que disait la mère, était révoltée par tant de cruauté. Elle se demandait même si elle ne devait pas, en guise de représailles, exiger de la vieille fille qu’elle lui rendît la place numéro trente-cinq. Oui… Un accident, répondit la mère. La vieille fille commençait à trépigner. Ah bon ? Quelle sorte d’accident ? La conversation tournait à un interrogatoire. La bonne sœur était pivoine, le nez dans son livre sur les apparitions de la vierge. Le gros homme même, malgré sa rusticité apparente, était gêné : il déballa un nouveau sandwich à l’œuf, pour se donner une contenance. L’enfant eut un haut-le-cœur et vint se blottir dans les bras de sa mère. La vieille fille, passant les bornes, réitéra sa question. Quelle sorte d’accident ? La mère se mit à bégayer : un… un accident de voiture. Puis elle fondit en larmes.

Le train était toujours arrêté.

Le voyageur de commerce vint se rasseoir. C’est incroyable, vous me croirez si vous voulez, mais il n’y a pas un seul contrôleur dans ce foutu… Il s’interrompit en voyant la mère pleurer. Qu’est-ce qui vous arrive, madame ?

La mère ne répondit pas. Le voyageur de commerce comprit qu’elle ne se confierait pas devant la vieille fille, la bonne sœur, et le gros homme. Patiemment, il parvint à convaincre la mère de lui ouvrir son cœur. Ils sortirent tous deux, et dans le couloir du train, la mère lui raconta sa jeunesse.

L’enfant sortit aussi, pour se dégourdir les jambes, car il n’en pouvait plus. La vieille fille fit part de ses soupçons au gros homme, en qui elle avait cru, à l’occasion de quelques regards complices, trouver un allié. À mon avis, c’est une fille-mère. Vous avez vu comme elle semble jeune, pour avoir un enfant de cet âge ? Une traînée. Une roulure. Une catin. Je donnerais cher pour savoir ce qu’elle est en train de raconter à monsieur le voyageur de commerce. Et ce train qui ne repart pas ! Elle doit être en train d’essayer de l’attendrir, de lui dire qu’elle a eu une enfance malheureuse.

La bonne sœur était horrifiée d’avoir côtoyé pendant plusieurs heures une pécheresse et le fruit de son péché. Le gros homme, qui n’avait pas beaucoup parlé jusque-là, déclara que ce pays était pourri. Foutu jusqu’à la moelle. Aux mains des Juifs et des Arabes. Ils détruisaient la France et son peuple, les uns depuis le sommet, les autres par la base. Il n’était pas étonnant que ce train s’arrêtât et ne repartît pas. C’était sans doute un bicot qui le conduisait. Il devait être en train de faire sa prière, tranquillement, sans se soucier du droit des bons Français qui voyagent. Le gros homme ajouta que pour sa part, il allait émigrer en Australie. Là-bas, ils n’ont pas eu peur d’exterminer leurs bougnoules. Et de plus, la crise avicole le contraignait de s’expatrier. Car si le gouvernement gaspille l’argent du contribuable pour que des putains de quatorze ans puissent se faire avorter et des sangsues haïtiennes se procurer leur came et faire soigner leur sida, il ne débourse pas un liard pour les entreprises françaises en difficulté !

La bonne sœur ne savait que penser des paroles du gros homme. Son instruction religieuse lui suggérait qu’elles n’étaient pas tout à fait conformes aux préceptes du Christ. Mais son bon sens paysan lui soufflait qu’elles faisaient preuve d’une légitime exaspération. Mais elle se dit que son opinion sur le gros homme n’était pas importante. Elle ne pensait qu’une chose : qu’il était regrettable que l’on abordât de tels sujets dans un train. Pourquoi les gens ne se cantonnaient-ils pas aux conversations anodines que l’on a d’habitude dans ces circonstances ? L’arrêt prolongé du train, et l’anxiété tendue qu’il créait, y était sans doute pour quelque chose.

La vieille fille reprit ses extrapolations vaginales. Cela ne m’étonnerait pas, dit-elle, que l’enfant ait été conçu dans un train, à l’occasion d’un arrêt impromptu comme celui-là. Imaginez-la seule, dans un compartiment, avec un beau romanichel au regard pénétrant. La vieille fille pensa soudain qu’il y avait une religieuse à côté d’elle, et s’excusa d’aborder de tels sujets. Le gros homme se rengorgea. Allons donc, ma sœur, vous en avez vu d’autres.

La bonne sœur baissa les yeux. Les deux autres commençaient à la dégoûter. Elle sortit du compartiment.

Le gros homme avait terminé sa bouteille. Il était un peu éméché. Il pensait à la vieille fille. Elle avait vraiment l’air d’une vieille fille, avec son chemisier neutre et son tailleur fade. Avait-elle connu des hommes ? Peut-être pas. Peut-être une fissure initiale, une immense déception avaient engendré chez elle dégoût et renoncement. Le gros homme se dit qu’elle avait les doigts fins. Qu’elle était encore jolie. Soudain, il en eut assez de sa grosse paysanne ; une femme autoritaire, pragmatique, dont le corps flétri sentait l’eau de Javel. Elle devait l’attendre à la gare de Châteauroux. Mais le train aurait plus de deux heures de retard. Peut-être ne repartirait-il jamais. Peut-être que je ne risque pas grand-chose à lui faire des avances, se dit-il.

De son côté, la vieille fille pensait à sa jeunesse. Elle maudissait sa mère qui lui avait appris à avoir peur des hommes. Elle se souvenait de tous les désirs, banals et étranges, qui l’avaient traversée. Elle n’avait pu réaliser, ni même formuler, les plus ordinaires d’entre eux. Et elle se disait qu’elle était prête à tout, à accepter la moindre proposition, à participer aux plus abjectes partouzes. Après quarante-cinq ans de solitude, il n’était plus question d’être une dame convenable.

Le gros homme se mit à caresser la main de la vieille fille.

La mère et l’enfant vinrent se rasseoir. La vieille fille regretta d’avoir parlé à la mère comme elle l’avait fait. Elle comprit que sa réprobation n’était que jalousie.

Le gros homme regarda la mère. Elle était belle. Il la désirait. Il constata que son attirance pour la vieille fille n’était que cérébrale. Le corps de la mère, au contraire, exprimait la sensualité. En le voyant, il sentait un frisson lui parcourir la moelle épinière de haut en bas ; ce frisson se terminait par une agréable érection. La vieille fille, pourtant jolie, n’était rien à côté de la mère. Mais la femme du gros homme n’était rien à côté de la vieille fille. Et le gros homme se sentit vil et malheureux. Puis il se dit qu’il ne méritait pas mieux qu’une femme laide et vulgaire, car lui-même était laid et vulgaire. Mais il se dit qu’il avait conscience de sa vulgarité. Peut-on être vulgaire en ayant conscience de sa vulgarité ?

Il souhaita que le train ne repartît jamais. Ainsi, peut-être pourrait-il faire l’amour avec la vieille fille, puis avec la mère. Il se dit que la mère était trop belle, qu’il avait trop envie d’elle pour pouvoir faire l’amour avec elle tout de suite. La vieille fille lui servirait de marchepied, d’étape intermédiaire entre sa femme et la mère.

Le gros homme s’étonna d’être sensible à ce point à la beauté féminine. Des belles femmes, il en avait rencontré beaucoup dans tous les trains qu’il avait pris, mais il ne s’en était pas soucié, absorbé par ses affaires. Il baisait sa grosse femme toutes les nuits, comme d’autres arrosent leurs rhododendrons, sans se poser de questions. Cet acte hygiénique n’avait pas pour lui de relation avec la beauté – encore moins avec l’amour – et il aurait aussi bien pu baiser un poulet rôti.

La mère sentait la caresse rugueuse du regard concupiscent du gros homme et cela l’horrifiait. Elle eut peur qu’il tentât de la violer. Certes, il y avait des gens, mais c’étaient des faibles, des femmes, des enfants, ou une lavette comme le voyageur de commerce. Et puis, l’homme avait bu. Elle imaginait le gros homme participant à une ratonnade, et cela la terrorisait. Elle-même n’aimait pas trop les arabes et les nègres, mais elle professait le respect humain. Les paroles excessives du gros homme lui avaient fait peur.

Elle n’osait pas regarder l’homme dans les yeux. Elle regarda son menton pour essayer de savoir s’il la fixait encore. De l’orientation du menton, elle déduisit que ce n’était plus elle qu’il regardait, mais son petit garçon. Une peur atroce s’empara d’elle. Elle pria pour que le train repartît.

À mesure que l’effet du vin parvenait à son apogée, le gros homme prenait conscience de sa misère multiforme. Il s’imagina en train de sodomiser l’enfant, et le craquement de ses os. Il se dit que ce qu’il était en train de penser était mal. Mais il dut reconnaître l’abstraction de ce jugement. Puis il se rappela son adolescence, quand il lisait des ouvrages libertins en cachette. Quand la bonne sœur vint se rasseoir, son désir atteignit son paroxysme. Il constata alors qu’il avait désiré tous ses compagnons. Par un prolongement anticipatif, il s’imagina en train de coucher avec le voyageur de commerce. Celui-ci était encore dans le couloir. Puis, il imagina qu’il était une femme. Ensuite, il se demanda s’il pourrait coucher avec une famille nombreuse, portugaise, et sale. Avec des négresses. Avec des bébés. Avec sa mère. Avec des pamplemousses. Avec des moutons.

Il se rappela qu’on lui avait appris, à l’école, quand il était chez les bons pères, que la syphilis avait été importée d’Amérique du Sud par les conquistadores espagnols, parce que ceux-ci avaient forniqué avec des lamas. Puis il s’imagina la bonne sœur, en face de lui, la robe retroussée, en train de se masturber. Il se rappela un film pornographique qu’il était allé voir, de passage à Paris. Le film avait un titre alléchant, qui laissait entendre qu’il se passait dans un couvent. Il avait été déçu. En fait de couvent, il s’agissait d’une pièce vide, qui avait sans doute été louée à bas prix par le producteur à une logeuse de la rue Saint-Denis. Quant aux bonnes sœurs, elles n’étaient pas légion ; il s’agissait de deux putasses, ramassées on ne sait où. Le réalisateur s’était contenté de gros plans anatomiques. On ne trouvait pas la transgression qu’avait laissée espérer le titre. Et le film ressemblait à un mauvais documentaire d’éducation sexuelle.

La bonne sœur, elle, avait des pensées plus chastes mais non moins pernicieuses. Si le train ne repartait pas, il faudrait survivre. Le gros homme semblait avoir des vivres, mais il serait peu disposé à les partager. Dans de telles circonstances, c’est la loi de la jungle. Les vieux instincts paléolithiques se réveillent. La bonne sœur venait de lire le célèbre récit de ces naufragés de la cordillère des Andes qui en avaient été réduits à manger leurs cadavres. La bonne sœur se disait qu’une fois le stade critique atteint, il faudrait que l’un d’eux se dévouât pour servir de nourriture aux autres. N’était-elle pas toute désignée, elle qui avait dès le plus jeune âge renoncé aux plaisirs terrestres ? Elle se prenait déjà à rêver à l’inévitable canonisation qui s’ensuivrait…

Le voyageur de commerce revint à son tour. La détresse s’était emparée de lui. Figurez-vous, dit-il, qu’il n’y a pas un seul employé de la S.N.C.F. dans ce train. Pas un seul. Même pas un conducteur. Les autres passagers semblent ne s’être aperçus de rien. La longueur exceptionnelle de l’arrêt ne semble pas les étonner.

Il allait sûrement rater sa correspondance. D’ailleurs le train qu’il aurait dû prendre à Châteauroux était déjà arrivé depuis longtemps. Il pourrait peut-être avoir celui d’après. Mais pourquoi le train repartirait-il, puisqu’il n’y avait personne capable de le mettre en route ? Il s’imaginait six squelettes, figés dans une expression théâtrale, retrouvés dans le compartiment par quelque explorateur.

L’enfant s’impatientait. Pour le distraire, la mère lui apprenait à jouer à « ni oui, ni non ». Il se lassait vite. La mère était à court de distractions pour son rejeton. Elle aurait voulu qu’il eût un père ; celui-ci aurait sûrement eu une science plus grande de ce genre de choses. Mais le destin en avait décidé autrement. Elle songea qu’elle n’aurait pas dû raconter sa vie au voyageur de commerce. Une histoire somme toute banale. Affreusement banale. Banalement banale. D’ailleurs, ce voyageur de commerce n’en avait rien fait. Il ne l’avait pas aidée, ne l’avait même pas consolée. Ça ne l’intéressait même pas. Il ne s’intéressait qu’à lui-même et à sa correspondance à Châteauroux. Comme tous les hommes. Les hommes ont toujours une correspondance à Châteauroux quelque part qui les empêche de s’occuper de leurs femmes. D’ailleurs, ce voyageur de commerce était-il marié ? Discrètement, elle tenta de scruter sa main gauche à la recherche d’une éventuelle alliance. Mais il était en train de se gratter. Elle ne put rien voir. Elle se demanda soudain pourquoi elle s’intéressait tant au voyageur de commerce, malgré tout le mépris qu’elle lui vouait ; et pourquoi, en particulier, au fait qu’il fût marié ou non ? En était-elle amoureuse ? Elle repoussa cette idée comme absurde, avec un dégoût ; un dégoût qui s’adressait au sexe masculin tout entier. Elle n’était jamais amoureuse, c’était un genre qu’elle se donnait depuis qu’elle s’était fait engrosser par ce jeune étudiant en sociologie qui avait disparu sans laisser d’adresse. C’était une attitude qui demandait un petit effort, mais qui, pensait-elle, la grandissait aux yeux des autres ou du moins à ses propres yeux. Aux yeux de l’autre abstrait qui est en nous et dont nous nous soucions tant du jugement, qu’il nous empoisonne et nous empêche de réaliser nos désirs. Mais, même s’il eût fallu être amoureuse, pourquoi diable ce voyageur de commerce ?

C’était sans doute le plus distingué, le moins vulgaire, le moins grossier, le moins grotesque, en un mot le moins caricatural des personnages qui hantaient passivement ce compartiment depuis bientôt quatre heures. On ne pouvait pas prendre au sérieux ces deux bigotes felliniennes et ce poujadiste odoriférant. Le voyageur de commerce, lui, malgré son égoïsme, sa veulerie, sa mesquinerie, son aspect de sous-homme, avait une discrétion, une pudeur dans sa tenue et ses attitudes. Il ne révélait pas tout de lui-même au premier abord et cela plaisait à la mère ; elle aussi intriguait les gens qu’elle côtoyait. Ils essayaient en vain de reconstituer les années de souffrance et de solitude qu’elle avait vécues, et qu’elle affichait avec ses yeux tristes et ses rides, sans jamais les expliciter.

Le voyageur de commerce songea qu’il était la seule personne de ce compartiment à espérer vraiment que le train reparte. Peut-être s’était-il arrêté exprès pour lui faire de la peine, exprès pour lui faire manquer sa correspondance à Châteauroux. Le voyageur de commerce pensa que les autres pensaient qu’il ne voulait pas manquer sa correspondance pour des raisons professionnelles ; il aurait voulu leur dire qu’en fait il avait rendez-vous avec sa maîtresse, et qu’elle était belle, car c’était vrai, mais il n’osait pas le leur dire, car on ne parle pas de sa vie privée et on ne se vante pas. Puis, il se dit que sa maîtresse était tellement capricieuse qu’à cause de ce stupide et injuste arrêt du train, elle romprait sûrement. Comment pourrait-il lui faire admettre qu’il n’y avait même pas de conducteur ? Mais pour en arriver là, encore fallait-il que le train repartît un jour. Puis il pensa qu’après tout, une rupture ne serait pas un mal. Il dut s’avouer qu’il l’espérait. Car sa maîtresse était trop belle pour lui, et ils le savaient tous deux. Et elle en profitait pour le faire chanter à tout bout de champ, pour le transformer en lavette, en carpette, en caniche. Il savait qu’un jour elle romprait, et il appréhendait cette rupture tout en la souhaitant. Mais il n’osait la provoquer, car il était dans l’ordre des choses que ce fût elle qui le fît, car elle était plus belle que ce qu’il méritait. Mais il se dit que s’il avait eu le courage de rompre, il se serait montré grand et viril, et non pas docile et visqueux comme il l’avait toujours été, et que cette grandeur l’aurait rendu supérieur à sa maîtresse, justifiant ainsi a posteriori sa décision. De plus, se dit-il, peut-être aurait-elle rampé à mes pieds pour que je la garde, car en montrant que j’étais mieux qu’elle, je me rendais précieux, rare et donc désirable. Il en conclut que le meilleur moyen de conserver sa maîtresse aurait été de la quitter, et qu’il ne l’avait pas fait de crainte de la perdre. Mais tout n’est peut-être pas perdu, cet arrêt du train providentiel… Il se dit qu’une rupture ne suffisait pas. Il devait coucher avec une autre femme, pour montrer à sa maîtresse qu’il n’avait pas besoin d’elle. Il regarda la mère ; leurs yeux se croisèrent et il trouva qu’elle était jolie. Moins que sa maîtresse, mais c’était tant mieux, ça lui montrerait que la beauté n’est pas tout. Le regard de la mère était bienveillant. Il se dit qu’il était impératif de coucher avec la mère et pria pour que le train ne repartît pas. Il songeait à la tête de sa maîtresse quand il lui dirait qu’il a fait l’amour avec sa voisine de compartiment. Il en riait d’avance. D’ailleurs, il était temps de la remettre à sa place, celle-là. À force de considérer le voyageur de commerce comme son esclave, elle finissait par devenir un dragon ; une abominable bonne femme dont plus personne ne voudrait quand elle serait laide et flétrie, ce qui ne manquerait pas d’arriver. En plus, elle était bête et ne savait rien. Le voyageur de commerce, lui, était intelligent et cultivé mais il n’osait jamais la contredire car elle était têtue comme une mule, soutenait les pires inepties et les dernières superstitions avec une virulence telle qu’on pourrait croire qu’elle avait raison. La plupart du temps, elle avait tort, mais il n’osait le crier aussi fort qu’elle car son éducation, poussée trop loin, lui avait appris à ne jamais être sûr de rien et à ménager une part de doute dans ses affirmations et ses raisonnements.

Le voyageur de commerce se rendit compte que tout en étant absorbé par ses pensées, il regardait la mère dans les yeux depuis déjà cinq minutes, et qu’elle ne les avait pas détournés. Était-ce une proposition ? Il fut gêné par tant de hardiesse et cessa le premier ce petit jeu. Il promena son regard dans le compartiment, ne sachant où le poser de peur d’être ridicule. Ce faisant, il constata que le gros homme, bien qu’il fût en train de caresser le bras de la vieille fille, le regardait d’un air haineux et plein d’envie. Il remarqua une bosse sous son pantalon. Était-il jaloux ?

Puis, le voyageur de commerce remarqua qu’il n’avait pas demandé son prénom à la mère. Il pensait à elle comme étant « la mère », mais cela l’agaçait, car il avait peur, par un redoutable mécanisme de contamination mentale, de la confondre avec sa propre mère. Plus il pensait à la mère, plus ce risque devenait important, bien qu’il n’y eût pas de ressemblance entre les deux femmes. Il en conclut qu’il était urgent de demander son prénom à cette femme, pour dissiper tout quiproquo, fût-il interne à sa personnalité compliquée. Mais il ne voulait pas le lui demander directement, de peur que cela ne semble bizarre et ne jette un froid entre eux. Par ailleurs, il commençait à ressentir comme pesante la présence des autres voyageurs et en particulier celle de l’enfant. Il fallait mettre au point une stratégie pour amener la mère – la femme – à coucher avec lui. Mais il avait toujours été peu doué pour ce genre de choses, et elles ne lui réussissaient que lorsque l’indulgence – et par conséquent l’accord – de son interlocutrice lui étaient acquis d’avance ; les maladresses les plus scabreuses lui étaient ainsi permises, et lui-même ne saurait dire si elles étaient volontaires. Le regard langoureux que lui avait adressé cette femme lui laissait entrevoir la possibilité d’un tel jeu ; mais la présence des autres, de cette vieille fille hypocrite, de cette bonne sœur sévère, de ce fasciste jaloux, de cet enfant qu’il percevait comme un rival, le décourageait de toute tentative.

La mère venait de décider qu’il fallait un père à son enfant, on l’avait bien vu après « ni oui, ni non », quand elle n’avait pas trouvé d’autre distraction pour lui, et elle pria le voyageur de commerce, le plus naturellement du monde, de bien vouloir venir fumer une cigarette avec elle dans le couloir. Celui-ci allait répondre qu’il ne fumait pas, mais il se reprit et lui emboîta le pas, le cœur battant, sous le regard réprobateur de la bonne sœur, tandis que le gros homme fulminait intérieurement.

Le visage du gros homme était trop expressif pour qu’il pût cacher ses sentiments, et la vieille fille avait bien compris qu’il lui préférait la mère. Cependant, son amour propre avait tant reculé qu’elle était prête à se donner à lui comme la dernière des putains et à être abandonnée sur la banquette de skaï alors qu’il serait parti à la recherche d’une proie plus luxueuse. En outre, puisque la mère semblait avoir jeté son dévolu sur le voyageur de commerce, elle ne craignait rien.

La bonne sœur constata avec amertume qu’au mépris de tous les sacrements, ses compagnons s’accouplaient gaiement sous ses yeux. Elle remercia Dieu de lui avoir donné la vocation, car s’il en avait été autrement, elle aurait été en quelque sorte le dindon de la farce, n’ayant plus que le gamin à se mettre sous la dent. L’appartenance à un ordre religieux la plaçait d’emblée hors du jeu, hors du siècle, hors du sexe ; cela lui conférait une certaine forme de liberté : les hommes la respectaient et ne lui laissaient jamais entendre – comme ils le faisaient toujours avec les autres femmes, à un moment ou à un autre – qu’ils attendaient d’elle, ou pourraient éventuellement attendre d’elle, qu’elle se vautrât dans la luxure.

Elle se dit ensuite que puisque le train ne repartirait jamais, elle devrait supporter ses compagnons pour le restant de ses jours. Elle était faite pour endurer, mais comment réagirait-elle quand les chauds désirs des soirs d’été monteraient du sol comme le pollen de la rose ?

Elle pensa ensuite à l’enfant, et au traumatisme qu’il ne manquerait pas de subir. Elle se souvint que sa mère avait fait de l’œil au voyageur de commerce et qu’il n’avait pas bronché. Elle en déduisit que ce n’était pas la première fois que le fils assistait à une telle scène. La mère était-elle à ce point l’esclave de son bas-ventre qu’elle n’avait plus la pudeur d’épargner à son fils la danse rituelle qui en préfigure une autre, plus obstétrique, plus protozoaire, dans un liquide blanchâtre et gélatineux ? Et d’ailleurs, pourquoi prenait-elle le train avec son fils ? Elle n’allait sûrement pas rejoindre sa famille, cette dernière l’avait sûrement bannie. Et de quoi vivait-elle ? La bonne sœur eut d’abominables soupçons. Elle crut que le train n’était autre que le lieu de travail de la mère, et le voyageur de commerce un client. Était-il au courant que cette femme monnayait ses charmes ? Ou se prenait-il déjà pour le beau chevalier qui apporterait chaleur et rédemption à une fille perdue ? Il fallait le mettre en garde. Mais comment ?

Ma bonne sœur se dit qu’après tout, ce n’était pas son affaire. Elle n’avait qu’à prier pour le salut de leur âme. Que le voyageur de commerce fût au courant ou non de la vénalité de la chose, il ne s’agissait que de cochonneries devant lesquelles elle n’avait qu’à se voiler la face avec horreur. Et d’ailleurs, elle s’était trop intéressée à ces gens ; cet intérêt était la marque d’une fascination pour le péché dont elle aurait à se confesser dès son retour au cloître. Mais elle se dit que ce retour était hypothétique. Peut-être le train ne repartirait-il jamais ; peut-être comparaîtrait-elle devant l’Éternel sans avoir reçu l’extrême-onction. Elle répéta la phrase plusieurs fois, et elle fut surprise de constater qu’au fur et à mesure qu’elle se livrait à cet exercice, les mots perdaient leur sens et n’étaient plus qu’une suite de syllabes étranges. Elle se répéta plusieurs fois « l’Éternel » et dut s’avouer à quel point cet enchaînement de phonèmes recouvrait peu de choses. Depuis vingt ans, elle avait pensé à Dieu comme à un mot ; elle n’avait jamais tenté de penser Dieu, ne fût-ce qu’abstraitement. L’Éternel, Dieu, l’Éternel, Dieu ; plus elle le répétait, plus elle avait l’impression de dégonfler un ballon de baudruche. Elle pensa que Dieu n’était que la potentialité répétitive de son nom ; puis elle trouva que ce qu’elle venait de penser était beau et elle s’étonna de l’avoir pensé. Sans doute des réminiscences d’une récente lecture intellectualiste. Elle constata enfin avec stupeur qu’elle venait de perdre la foi.

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