Le contrat

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LE CONTRAT

Garnier. Vous connaissez Garnier ? C'est un type, il est éditeur, qu'il paraît. Mais pas l'éditeur minable, tu vois. Un grand machin, sa boîte. Un truc jackpot, tu vois. J'aime autant te dire que le mec, il passe à la caisse plus d'une fois par jour. Tu situes un peu la collection "Papiers roses" pour la jeunesse ? Ouais, tu sais, ces trucs marrants, j'en file toujours à mon lardon pour qu'il se calme. Comme son père, ce garçon. Ouais. Eh ben j'aime autant te dire que "Papiers Roses", c'est une véritable usine à fric. Deux cent millions de bouquins vendus par an. Pas du bidon. Alors le mec Garnier, tu vois, il s'en met plein les poches. Enfin bref, c'est un mec qu'a des tunes. Bon. Ça te situe un peu le topo, tu vois. Alors évidemment, les mecs qui s'en foutent plein les bourses, ça intéresse des loustics comme Ricchi-la-vérole. Parce que Ricchi-la-vérole, vu qu'il entretient une putasse de luxe qui bosse même pas pour lui, tu vois, il est un peu à sec en ce moment. Tout ça pour te dire que d'après le principe des vases communicants, que je me souviens plus bien, eh ben le fric, il est censé aller du vase le plus plein au vase le plus vide. Tout ça ça crée un paradigme conflictuel, comme dirait l'autre. Alors Ricchi-la-vérole, qu'est pas un enfant de chœur quand même, je t’étonnerai pas en te disant que question racket, il en connaît un bout. Parce que toi et moi, comparés à Ricchi-la-vérole, on est plutôt faiblards. Des margoulins, quoi. Alors Ricchi, quand il a plus de flouze, il va pas sonner à la porte du charcutier du coin. Du gros gibier, qu'il lui faut. Eh ben comme c'est un type qu'a quelque chose entre les jambes, il est allé racketter Garnier. Parfaitement. Alors tu te douteras pas que Garnier, au début, l'ait trouvé plutôt mauvaise. Vu qu'entretenir des parasites, c'est pas vraiment son trip, tu vois. Alors il a un peu râlé, mais comme il avait pas de vigiles sous la main, il a raqué. Bref, y a eu comme une synergie entre Ricchi et Garnier pendant deux ou trois mois. Seulement Garnier, qu'est pas une poulaille, il a vite fait d'embaucher des gardes du corps, et des types pour garder sa baraque, et tchao ! Plus un sou, coco. Baisé, le Ricchi. Alors sa putasse, elle commençait à la sauter pour son vison, tu vois, et elle menaçait carrément de se barrer avec un diplomate koweïtien. Un Arabe, mec. Carrément. L'amour a ses raisons que la raison ne connaît pas. Alors Ricchi, tu vois, il a eu comme une grande frayeur. Ni une ni deux, il s'est adressé à mon pote Marcel.

Tu connais mon pote Marcel ? Celui qui fait les trois cartes à Clignancourt. Tout ça pour te situer un peu le personnage. Le topo, tu vois. Alors mon pote Marcel, il est un peu simple, tu vois, mais il a une bonne gâchette. Il s'en est rendu compte à l'armée où on lui a fait passer des tests. Alors mon pote Marcel, à ses moments perdus, il est tueur professionnel. Ouais. Ça t'étonne parce qu'il est un peu simple, un peu débile, quoi. M'enfin il tire pas mal et pour un tueur, c'est l'essentiel. Disons que pour lui, c'est un bon plan, parce que ça lui permet d'arrondir les fins de mois, pour employer l'expression consacrée des bourgeois. Pourquoi que je te parle de mon pote Marcel ? Rassure-toi, coco, je digresse pas, c'est toujours la même histoire. Patience, mec, patience, on va y venir. Cool, take it easy, il pleut dehors, si t'es nerveux t'as qu'à commander un autre Ricard. Bon. Alors donc, Marcel, il est tueur professionnel. Et Ricchi, qu'est pas un tendre, il veut pas rester sur un camouflet. Parce que tu vois, il veut pas qu'on laisse entendre qu'un cave puisse lui tenir tête. Parce qu'alors, ils vont tous s'y mettre. Et alors, terminé, le Ricchi. Fini, le mec. Une serpillère. Tout ça pour t'expliquer que pour Ricchi, c'est assez vital de donner une leçon à Garnier. C'est même pas que ça lui fait plaisir, tu vois, c'est qu'il peut pas faire autrement. Bon, il a tenté de négocier, de s'arranger à l'amiable, le consensus tu vois, seulement le Garnier il veut rien entendre. Paiera pas. Bilieux, le mec. Aigri, tu vois.

Alors Ricchi-la-vérole, qu'est pas un tendre et qu'a l'habitude d'aller à l'essentiel, la substantifique moelle comme dirait Molière, à moins que ça soit Marivaux, il a carrément fait appel à mon pote Marcel et ils ont signé un contrat sur Garnier. Comme quoi Marcel il doit flinguer Garnier et que le plus tôt sera le mieux. Parce que Ricchi, quand il flingue, il flingue. Y a pas de demi-mesure avec lui et c'est ça qu'est un peu agaçant d'ailleurs. Je sais pas si t'as déjà eu affaire avec lui, mais alors, il est vraiment mais alors vraiment pas sympa. On sent que c'est un nerveux, le mec. Alors moi, ça m'étonne pas trop qu'il ait carrément projeté de descendre Garnier dès que ça a commencé à sentir le roussi. Enfin bref, voilà Marcel qui se retrouve avec un contrat et qu'est aux anges parce que les trois cartes, ces temps-ci, ça commence à craindre. D'abord parce qu'il y a une concurrence pas possible : les Turcs, les Sénégalais, tous ces trucs-là, tu vois, et ensuite parce que les flics, ils apprécient plus du tout. Directives ministérielles qu'ils disent. Comme quoi ça détournerait une partie sensible de la masse monétaire du secteur transactionnel classique. Ouais, c'est ma bonne femme qui lit "Le Point". Alors donc, Marcel, il a son contrat, et il se dit que le plus tôt sera le mieux. Seulement, vu que c'est une burne, il sait pas trop comment le localiser, le Garnier. Il peut pas trop demander comme ça, à un flic, dans la rue, vu que ça ferait louche. Quoiqu'il y a pas grand risque mais dans la profession, ça se fait pas. Alors, qu'est-ce qu'il fait, le Marcel ? Ben, il cherche dans l'annuaire, tout simplement. Seulement, voilà, des Garnier, dans l'annuaire, y en a une vraie floppée. Encore plus que des Lévy et des Goldstein. Et, croyez-moi, c'est pas peu dire.

Alors Marcel, bon, il a bien trouvé un Garnier éditeur dans l'annuaire, parce que quand on cherche précisément un type qu'est éditeur, même s'il s'appelle Durand, on est sûr de le trouver parce que des éditeurs, y en a quand même pas des masses, seulement voilà, ce mec est une burne. Un gland. Un gol. Un taré. Un gland, un vrai gland, quoi. Ce qu'on appelle un mec gland. Le gland. Glandesque. Enfin bref il est débile. Alors il a rien trouvé de mieux que de se tromper de ligne en recopiant l'adresse. Mais la ligne d'en dessous, tu penses, c'était un Garnier. Forcément. Alors Marcel, quand il est venu vérifier la plaque de la porte d'entrée en se faisant passer pour l'employé de GDF, il a été ravi, forcément, puisque précisément il y avait marqué Garnier sur la plaque. Il s'est dit, pas de pébé, ça baigne, je tiens mon oiseau. Alors après il a loué un meublé dans l'immeuble d'en face, avec une vue canon sur l'appartement de son contrat, c'est le cas de le dire. Une aubaine que précisément dans l'immeuble d'en face ils louent des meublés. Donc, Marcel s'installe et se met à guetter les allées et venues du dénommé Garnier. Le type est un employé de banque qui bosse huit heures par jour depuis trente berges. Le type réglo, tu vois. Célibataire, petite vie rangée, pas de problèmes, Séc Soc, treizième mois, une petite mère quelque part dans un pavillon de la banlieue nord qui lui tricote des écharpes, le type qu'a jamais effleuré un cloporte, tu vois. Tu me diras, Marcel, c'est pas ça qui l'aurait retenu, m'enfin c'est quand même gol de flinguer un pauvre mec qui en a rien à secouer de ces magouilles.

Alors Marcel, il passe une semaine à mater le type, et il s'apprête à lui balancer deux ou trois pruneaux dans le saussiflard, avec son pétard à lunettes qu'il a chouravé quand il était à l'armée. Le topo craignos, en somme. Après quoi, un beau jour, il se dit qu'il a assez maté, que tout a une fin et que les oiseaux vont mourir au Pérou, bref, il décharge son barillet dans la gueule du Garnier en question, pauvre mec, il a dû piger que dalle, il a pas compris ce qui lui arrivait, le mec. Assis. Littéralement assis. Mets-toi à sa place, tu mènes une vie tranquille, pas de pébé, t'as un chaton et trois poissons rouges, un beau matin, t'ouvres ta fenêtre pour abreuver tes géraniums, et pof ! trois bastos dans le naze.

Seulement voilà : Marcel, c'est un vrai gol. Il s'était légèrement bituré la gueule chez Paulo avant de tirer un coup sur le type, comme dirait une expression qu'il affectionne particulièrement. Moyennant quoi, sa main, eh ben au moment crucial, à l'heure H en quelque sorte, elle tremble. Quel connard ce Marcel ! Excusez-moi de m'énerver mais quand j'y repense y a pas plus gland que lui. Du coup, le contrat, d'ailleurs c'était pas le contrat mais un ersatz, comme qui dirait, vu que c'était pas le bon, il se fait érafler le cuir chevelu, ma femme est coiffeuse, je connais le jargon technique, soit dit en passant, et il se prend une datte à l'épaule. Quoique une datte ça soit pas vraiment le vocabulaire approprié vu que le 357 Magnum de Marcel, il balance plutôt des bananes. Enfin bref, Marcel, c'est vraiment le wrong man in the wrong place.

Moyennant quoi, le type se retrouve aussi sec à Cochin. Marcel, furax, évidemment. Il se planque une semaine chez une maquerelle à Saint-Denis. Là-dessus, ça commence à cramer pour un peu tout le monde. Les roussins piaffent d'impatience. La presse s'en empare. Et voilà que Ricchi-la-vérole a vent de l'affaire. Alors là, il la saute. Parce que filer cinq cents sacs à une tâche pour qu'elle se trompe de zigue et qu'elle se murge au moment du boulot, c'est un peu du luxe. Alors voilà Ricchi qui se dit qu'il faudrait voir à nettoyer les chiottes. Autrement dit, il se retrouve avec trois types plutôt gênants. Primo : le vrai Garnier. L'éditeur, quoi. Parce que lui, il est pas trop con. Et il se dit que compte tenu des rapports courtois qu'il a eu avec Ricchi, ça serait pas étonnant que le fait que l'autre, le faux Garnier, soit en train d'agoniser à l'hosto, tu me suis, ait un rapport avec ses déboires antérieurs. Et comme lui non plus c'est pas un saint, il a beau publier des bibles, c'est quand même un requin, sans ça il serait pas là où il est, forcément, eh ben ça serait possible que nonobstant ses relations importantes il soit capable de faire boucler Ricchi. Et même qu'il devrait se magner, parce que ça craint, les tueurs qui rôdent. Secondo : Marcel. Eh ouais, Marcel il a fauté, il a péché, forcément, alors il doit payer, c'est la loi ! La loi du milieu. Tu peux pas savoir combien de mes potes, des bons potes tu vois, se sont faits descendre pour pas l'avoir respectée. Mais j'ai rien fait pour les venger, tu vois, parce qu'ils avaient péché, et puis que la loi c'est la loi, et qu'enfin j'aime pas me frotter à ce genre d'arnaque. C'est comme quand un mec est zigouillé par les flics, bon ben c'est réglo, c'est normal quoi, on va pas chialer, ça fait partie des risques du métier. Alors Marcel, il est fini, tu vois. Terminé. Lessivé, une serpillère. Ils vont lui casser les dents. Au mieux. Bon, alors il se terre, m'enfin avec les mercenaires de Ricchi au cul, il a pas trop de chance de s'en sortir. Et même qu'il est plutôt gland de réagir comme ça, remarque je le comprends, il a les foies, la chiasse, il fait dans son froc, quoi, mais réfléchis un peu, il aurait mieux fait de négocier avec Ricchi tu vois, lui proposer de réparer sa faute, argumenter tu vois, lui dire qu'il a le meilleur rapport qualité-prix de la capitale, ce qui est vrai, remarque. En se cachant il se suicide le mec, il signe son arrêt de mort. Parce que la bande à Ricchi, quand ils ratissent, ils ratissent. Quand ils cherchent, ils trouvent. Et quand ils trouvent, vaut mieux éloigner les femmes et les enfants, parce que ça fait du zef. Les Hunters, qu'ils s'appellent. C'est pas de la blague. Parce que Ricchi c'est plutôt le genre de mec à refiler sa vérole aux autres plutôt qu'à se la faire soigner. Tertio : l'employé de banque. Parce que dans le style témoin encombrant c'est difficile de faire mieux. Alors tant pis, dans cette histoire c'est un peu la victime, il est un peu sacrifié, tu vois, m'enfin la propreté ça se paie. Voilà. Alors autant te dire que les Hunters, ils en ont vite fini avec les employés de banque. Pour eux, c'est un peu le b.a.-ba, comme qui dirait. Bref, pas une seule seconde Ricchi a imaginé que le type lui poserait des problèmes. Débrancher le tuyau à oxygène discrétos, aucun pébé. Parce je sais pas si je te l'ai dit, mais le type il est dans le coma. Sauvé, tu vois, il se remet lentement, mais le coma, tu vois. Ce qu'on appelle le coma. Seulement voilà, les flics, toujours aussi cons, ils ont pris peur. Ils sont allés s'imaginer des conneries à propos du type, comme quoi il était espion, tu vois. James Bond. Zéro zéro sept. L'employé de banque tu vois. Laisse-moi rire, quelles conneries ils vont pas inventer, les flics, pourquoi pas un réfugié bulgare ? Moyennant quoi ils ont transformé la chambre d'hosto du gars en vrai fort Chabrol, avec des trucs hypersophistiqués de détection, tu sais, des poulets dans tous les coins qui montent la garde en permanence. Même que le bunker d'Eva Braun, à côté, c'est un peu de la merde. Tout ça pour te situer le topo. Alors forcément, Ricchi, il en peut plus, il se dit m'enfin c'est pas possible, j'ai la poisse ou quoi merde à la fin non seulement Marcel il me sabote mon contrat comme c'est pas permis mais mon univers intérieur, mental, tu vois, est envahi par la flicaille. Tu situes ? Un peu parano, le mec. Pas habitué à ce que ça foire. C'est vrai, jusque-là, il avait jamais rien foiré alors tout d'un coup ça merde et il en peut plus, le mec. Alors il se dit : calmos, t'es un caïd, ne désespérons pas, faut avant tout éliminer Marcel, le Garnier a un mois avant de se remettre, et l'éditeur il a d'autres chats à fouetter et puis il est peut-être même pas au courant, ça sert à rien d'avoir peur. Bref, les Hunters sortent leurs griffes, et un vent de terreur souffle sur Clichy. Mais Marcel, quoique un peu gol, quand il s'agit de sa peau il est un peu plus rusé. Et alors il a trouvé un truc tellement super que moi-même j'y aurais pas pensé. Il a filé à une de ses grosses qu'habite chais pas où une enveloppe avec ses aveux signés avec les noms, dates, lieux, etcétera. Et puis il a fait dire à Ricchi par un de ses potes que la copine avait la consigne d'expédier ça aussi sec à la criminelle si jamais y avait un jour où il oubliait de se pointer chez elle ou de lui bigophoner. Alors là, il a carrément tiré la tronche, Ricchi. Parce que non seulement il pouvait pas toucher à un cheveu de la tête de Marcel, mais en plus il avait intérêt à le protéger parce que si les oiseaux de la rue des Saussaies mettent la main sur Marcel, Ricchi il y passera peu de temps après, même que les flics ils attendent la première occase pour avoir sa peau, il en prendra au moins pour perpète. Coincé, le mec. Complètement coincé, tu vois. Alors évidemment, il avait plus qu'à se rabattre sur l'éditeur. Seulement tout ce que je t'ai raconté en trois minutes, avec l'histoire avec mon pote et sa grosse et toutes les gamberges et tout ça, ça a pris un mois. Et voilà le Garnier, l'employé de banque, l'autre quoi, qui sort de l'hosto, archiprotégé par les poulets, c'est à se demander s'ils ont autre chose à faire. Pas vraiment content, le mec. Alors il a fait un truc assez impensable de la part d'un mec a priori assez miteux comme lui, il a embauché un privé, tu vois. C'est te dire qu'il avait vraiment pas apprécié. Et qu'il considérait les flics comme des glands, ce en quoi il avait pas tout à fait tort parce que pour le prendre pour un espion roumain il faut quand même pas exagérer. Seulement les privés ils connaissent bien le milieu et c'est pas un hasard vu qu'il y en a pas mal qu'en sortent. Eh bien figure-toi que le privé en question, manque de bol pas possible, c'est un pote à Marcel. Moyennant quoi dès qu'il est question de tueur à lunettes et de meublé, il reconnaît aussi sec le style de son copain. Moyennant quoi, ils se retrouvent autour d'un Pernod chez Paulo, Marcel pas mal murgé parce que malgré que sa copine elle le couvrait il flippait quand même un peu, vu que les Hunters le faisaient un peu chier pour voir ce qu'il avait dans le ventre, quoi, et le privé le cuisine pour savoir le nom du commanditaire. Alors évidemment, Marcel, il lâche rien. Parce que s'il refile le nom de Ricchi au privé, son blackmail il est cuit. Et Marcel, bouffer les pissenlits par la racine, ça lui a jamais donné d'orgasme. Alors tu situes : le privé en train de triturer Marcel, chiant tu vois, et Marcel qu'essaie d'en lâcher pas une, qui se débat, qui s'accroche. Seulement chez Paulo, c'est un ramassis de poivrots. Alors Marcel, qu'est influençable, il était déjà un peu bourré. Pas assez pour lâcher le nom de Ricchi, m'enfin, il donne des indications. Comme quoi le mec Garnier, l'employé de banque, quoi, ça serait pas vraiment le bon contrat, y aurait eu erreur sur la personne, tu vois. Et puis que le bon contrat, ça serait aussi un dénommé Garnier, mais un qui serait un gros bonnet de l'édition, quelque chose comme ça. Tu imagines. Là-dessus, le privé, il se dit qu'il pourra rien en tirer de plus, qu'il y a des limites à la golitude, et il rentre dans sa turne pour gamberger. Il pense très fort, le mec : éditeur, éditeur, Garnier, le topo quoi. Et puis il fait tilt, parce qu'il est quand même un peu au courant des magouilles des derniers mois, bon sang mais c'est bien sûr, ça peut être que Ricchi. Alors le mec, tu vois, il est plutôt content, parce qu'il tient Ricchi et qu'il tient Marcel. Tu vois, moi, à sa place, je les aurais fait chanter, les mecs, le jackpot pas possible quoi, t'imagines Ricchi en train de raquer c'est assez jouissif, seulement le privé il était complètement rangé, tu vois, il voulait plus se mouiller dans rien, l'épave quoi. Attends, il faut que je te dise que pendant ce temps, Ricchi s'était défoulé vu qu'il était parvenu à descendre Garnier. Le bon. L'éditeur. C'était pas trop tôt. On a retrouvé le corps salement amoché dans un caniveau, il semble qu'il se soit fait un peu plaisir avant de l'achever, c'est vraiment un carnassier ce mec, à moins que ça soit ses Hunters de merde. Bref, Ricchi aux anges, se doutant de rien, heureux quoi le mec, alors qu'il était grillé, archi-grillé, complètement cramé, une merguez tu vois. La vraie merguez. Parce que le privé, quoique réglo, il s'est dit, par conscience professionnelle, tu vois, c'était un peu son contrat le mec, même que l'employé de banque il y avait englouti toutes ses économies, bref il s'est dit qu'il allait un peu mettre tous ces loustics hors d'état de nuire. Alors il a dit à Marcel : « Écoute mec, t'as beau essayer de noyer tes tuyaux dans le pastis, t'es quand même une pipelette. Tu t'es donné, archi-donné, t'es complètement baisé, jusqu'au trognon, tu l'as dans le cul, t'es dans la merde » (Marcel tirait la gueule, évidemment). « Parce que ton Ricchi-la-vérole, dès que t'as parlé d'éditeur, je l'ai tout de suite reconnu. Alors tu vois, s'il apprend que la police a entendu parler de lui à propos d'un ou deux dénommés Garnier, non seulement il va pas être aux anges, mais il aura pas d'angoisses métaphysiques sur le mec qui l'a donné. Tu saisis ? Crois-moi, il va faire fissa pour t'envoyer au frigo et c'est même pas sûr que ta bourgeoise, elle parvienne à t'identifier. Alors voilà. Il paraît que quand t'es sobre, ce qui paraît se raréfier ces temps-ci, tu tires pas trop mal. Alors tu vas agir pour ton intérêt perso. D'ailleurs, je me demande pourquoi t'y as pas pensé tout seul vu que c'est la seule chose à faire pour t'en extraire. Tu piges ? Tu vas descendre Ricchi, tu vas le niquer mec, tu vas le buter comme ça s'est jamais vu, tu vas lui en mettre plein la gueule de tes bastos, tu vas lui montrer que tu as des couilles, merde ! Quoi, il te fait peur ? T'es pas une gonzesse, non ? Ricchi est terminé, mec. Fini, lessivé. Une serpillère. Il est aux abois et t'es le premier à le savoir. Toi, moi, n'importe qui peut le donner. Même ses Hunters chez qui il y a comme une guerre de succession larvée pas dégueulasse. Mais un mec blessé, aux abois, il est hyper-dangereux, tu vois. Alors quand il se dira que c'est vraiment la fin pour lui, qu'il est foutu, bon à jeter, le torchon quoi, eh ben il va se dire que puisqu'il a plus rien à perdre, autant faire sauter ta petite trombinette de mongol que ça giclera jusqu'au plafond. Alors au lieu d'attendre avec langueur et fétidité le chaste crêpe de l'Ankou, comme dirait ma grand-mère, tu vas le doubler. Compris ? Sinon... »

Alors là, Marcel, il a carrément les chocottes. Parce que Ricchi, c'est un trop gros gibier pour lui. Flinguer un caïd, c'est plus facile à dire qu'à faire. En tout cas, c'est pas du calibre d'un petit loubard d'Argenteuil comme Marcel. Mais, d'un autre côté, il est un peu coincé, Marcel. Il aurait pu flinguer le privé m'enfin c'est quand même son pote, même s'il a été un peu vache, et puis une fois que le type a filé, c'est un lézard de mettre la main dessus, et en plus ce mec a failli sans doute échapper à la mort trente douze mille fois dans sa putain de vie, c'est sûrement un pro du gilet pare-balles et du close-combat, et puis y a comme une superstition dans le milieu comme quoi il faut pas trop toucher aux privés, ils ameuteraient les flics, paraît-il. Alors que Marcel, il s'est dit : pour sûr, Ricchi, c'est un caïd. Ça fait pas le pli. Seulement je sais où le trouver. Et puis, il se croit tellement fort qu'il est un peu rassis, actuellement. Il a même plus de gardes du corps, rien, tu vois, à force de réussir ses coups il finit par se prendre pour un illuminé, tu vois, invulnérable, intouchable, éthéré. Alors Marcel se dit qu'une opération kamikaze serait peut-être tentable, de toute façon, au point où il en est, hein ? Il se dit que son pote le dénoncerait pas vu que c'est son pote, ce en quoi il se foutait un peu le doigt dans l'œil à mon avis. Bref, voilà Marcel qui prend son 357 Magnum, qui met son jean et ses Rangers, et qui fourre son flingue dans l'étui qu'il a sur les mollets, style Robert de Niro, tu vois, et le voilà qui dit qu'il veut parler à Ricchi d'homme à homme. Alors Ricchi, il accepte de le recevoir ; je te refile le topo : Ricchi sortant de la messe, chemise noire, cravate blanche, borsalino, costard, cigarillo, bagouzes, le mafioso, quoi. Le Parrain. Il padrino. Il était un peu cinglé sur la fin. Et tu vois Marcel, style punk, tu vois, et ils se retrouvent dans un truc superclassouze du Marais ou de Saint-Germain, je me souviens plus trop bien, enfin un truc bourgeois tu vois, tu imagines les serveurs ébahis, et là-dessus, alors que Ricchi lui demande sur un ton bonasse comment va sa mégère, il se lève, sort son flingue, décharge tout, et se barre en courant, laissant derrière lui une bouillie sanguinolente. Exit Ricchi-la-vérole.

Moyennant quoi les flics sont aux anges qu'on leur ait mâché le boulot, c'est le cas de le dire, et revoilà notre Marcel en cavale qui s'attend d'un moment à l'autre à être buté par un Hunter. Mais les Hunters s'entretuent pour le fromage qu'a laissé Ricchi, qu'avait quand même un sacré pactole, et Marcel a un peu la paix. Seulement le privé, il s'est dit : c'est pas tout ça, il faut que j'aille jusqu'au bout. Faut boucler Marcel. Seulement, il hésite à le dénoncer aux flics, parce qu'il a la trouille que les flics, qui savent pas être propres, le descendent. La bavure, tu vois, entre guillemets. Or, comme c'est son pote, ça le ferait un peu chier. Alors il va voir Marcel pour lui parler d'homme à homme. Il lui dit qu'il ferait mieux de se rendre au flic, de se constituer prisonnier, tu vois, comme on dit, parce que sinon c'est lui qui se chargerait de le dénoncer et que ça risquait de craindre pour son cuir. Marcel, autant te dire qu'il l'a mauvaise. Il trouve ça plutôt gerbant qu'un type qui se prétend son pote soit aussi infect avec lui. Alors comme il est nerveux, et aussi un peu bourré, ça se passait chez Paulo, il sort son flingue. Pas pour le buter, le privé, simplement pour lui dire : écoute coco, tu m'as assez fait chier, si ça continue, ça va chauffer pour tes fesses. Mais l'autre, qu'est encore plus nerveux, il sort aussitôt son 24-36 et vide son chargeur dans la mâchoire de Marcel. Exit Marcel.

Du coup, le privé, il se dit : mission accomplie. Et il se rend chez Garnier pour se faire payer. Seulement il était déjà suivi par les flics vu que chez Paulo y avait un indic qu'avait des raisons de faire du zèle parce que sinon inculpation pour proxénétisme. Bref, on voit notre privé en train de sonner chez Garnier, avec en bas, une bagnole de flics pour le cueillir à la sortie, dispositif de sécurité, tireurs d'élite, et tout le bataclan. Seulement Garnier, qui touche pas une tune, forcément, un employé de banque, et qu'a déjà pas mal banqué pour le privé, il est à sec, plus un rond. Moyennant quoi, il s'ensuit une discussion aigre vu que les deux étaient un peu nerveux et que le Garnier avait un peu les foies. Les flics, sentant que ça se prolonge anormalement, se mettent à grimper les escaliers dans le but de faire une intrusion. La conversation s'envenime, le privé sort son flingue histoire d'intimider un peu le cave, de lui dire qu'il a intérêt à ouvrir un épargne logement pour le rembourser rapidos, seulement le mec qu'est hypernerveux et qu'a les foies, à la vue du colt, il panique, prend un vase chinois et le brise sur le crâne d'œuf du privé. Hémorragie interne. Exit le privé.

Là-dessus, les flics, qui sont recrutés chais pas où, forcent la porte. Qu'est-ce qu'ils matent ? Un macchabée, et un mec tout vert. Alors tu sais comment ça se passe, les flics, ils sortent leurs flingues, ils disent les mains en l'air, bouge pas, etc. Belmondo, quoi. Mais il s'est trouvé qu'y avait un connard de flic qu'avait pas son cran de sécurité et qu'était armé. Comme il était un peu nerveux, on est toujours un peu nerveux dans ces cas-là, il appuie sur la gâchette. Gaffe ! Le Garnier prend la balle entre les deux yeux. Exit Garnier.

Comme dit ma mère, quand un pigeon rechigne, ça fait du rififi pour tout le monde.

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