Chapitre XXXI

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Les jours qui suivirent se fondirent les uns dans les autres.

Presque indistincts.

Comme si le temps avait cessé d’avancer depuis le moment où Adrien avait disparu dans la clairière.

Élise resta enfermée dans l’appartement.

Elle ne retourna pas travailler.

Elle n’en avait simplement pas la force.

Reprendre le cours d’une vie normale lui paraissait désormais vide de sens.

Au début, elle se dit qu’elle retournerait au bureau le lendemain.

Puis le lendemain suivant.

Mais chaque matin se levait avec la même fatigue écrasante et la même douleur sourde dans la poitrine.

Au point que la simple idée de sortir de l’appartement lui semblait insurmontable.

Parfois, son téléphone vibrait sur la table du salon.

Des appels manqués.

Des messages auxquels elle ne répondait pas.

Élise regardait simplement l’écran s’éteindre, incapable de trouver la force de décrocher.

Un matin, l’écran s’alluma de nouveau.

Le nom du médecin apparut.

Le téléphone vibra plusieurs secondes.

Élise regarda l’écran sans bouger.

Elle savait que cet appel concernait probablement ce qui s’était passé, mais elle n’avait pas la force de parler à qui que ce soit.

Elle laissa simplement le téléphone vibrer jusqu’à ce que l’appel s’arrête.

Quelques instants plus tard, un message apparut.

Le médecin lui demandait de le rappeler lorsqu’elle en aurait la possibilité.

Élise posa le téléphone sans même lire la suite.

Le temps continuait de passer autour d’elle sans qu’elle parvienne réellement à s’y accrocher.

Elle restait la plupart du temps assise près de la fenêtre ou allongée sur le matelas installé dans le salon, regardant la lumière changer dans la pièce sans vraiment percevoir ce qui se passait autour d’elle, comme si une partie d’elle était restée figée dans la clairière, à l’endroit précis où Adrien avait disparu.

Elle mangeait très peu, parlait rarement et se contentait de traverser l’appartement de temps en temps, avançant lentement comme si chaque mouvement demandait un effort particulier.

Les vêtements qu’Adrien avait laissés dans la chambre étaient toujours à leur place.

Elle n’avait pas trouvé la force d’y toucher.

Il lui arrivait parfois d’ouvrir la porte de la chambre et de rester immobile sur le seuil, le regard posé sur la chemise et le pantalon qu’il avait retirés ce matin-là.

Comme si ces vêtements portaient encore la trace de sa présence.

Elle restait là quelques minutes, silencieuse, avant de refermer doucement la porte et de retourner dans le salon.

Le quatrième jour, quelqu’un frappa à la porte de l’appartement.

Élise n’alla pas ouvrir.

Elle resta assise sur le matelas, les yeux fixés sur le sol, comme si ce simple geste lui demandait déjà trop d’énergie.

Les coups recommencèrent.

Plus insistants cette fois.

Puis la voix de Camille résonna derrière la porte.

— Élise, je sais que tu es là.

Élise ferma les yeux.

Elle savait que Camille finirait par venir.

Après quelques secondes d’hésitation, la poignée tourna et la porte s’ouvrit.

Camille entra dans l’appartement.

Elle s’arrêta presque immédiatement en voyant l’état du salon : la pénombre, les rideaux à moitié fermés, le matelas défait au milieu de la pièce.

Et Élise, assise dessus, immobile.

Camille resta quelques secondes sans parler.

Puis elle s’approcha lentement et s’assit près d’elle.

Lorsqu’Élise leva les yeux vers elle, Camille comprit immédiatement que quelque chose s’était réellement brisé en elle.

Un long silence s’installa entre elles.

Puis Camille posa doucement une main sur son épaule.

— Élise…

À cet instant précis, quelque chose céda en elle.

Les larmes remontèrent brutalement.

Sa respiration se brisa.

— Il est parti…

Sa voix tremblait.

— Camille… il est vraiment parti…

Camille ne répondit pas immédiatement.

Elle ouvrit simplement les bras.

Élise s’effondra contre elle.

Les sanglots qui sortirent de sa poitrine étaient violents, incontrôlables, comme si toute la douleur qu’elle retenait depuis des jours trouvait enfin un chemin pour sortir.

Camille la serra contre elle sans dire un mot, passant doucement une main dans ses cheveux tandis que les épaules d’Élise tremblaient.

Elles restèrent ainsi longtemps.

Les pleurs finirent par se calmer peu à peu.

Mais les larmes continuaient de couler.

Camille resta près d’elle, son bras toujours posé autour de ses épaules.

— Tu ne peux pas rester seule comme ça, dit-elle doucement.

Élise secoua faiblement la tête.

— Je n’arrive plus à respirer sans lui.

Camille serra un peu plus sa main.

Elle regarda autour d’elle, observant le salon resté figé dans les jours précédents.

Puis elle parla avec douceur.

— Tu sais ce qui pourrait t’aider un peu ?

Élise leva lentement les yeux vers elle.

Camille désigna la pièce autour d’elles.

— Remettre un peu d’ordre ici.

Elle eut un sourire triste.

— Pas parce que ça va tout réparer… mais parce que rester au milieu de tout ça ne t’aide pas à avancer.

Élise resta silencieuse.

Puis elle hocha lentement la tête.

Camille resta encore un moment avec elle.

En fin d’après-midi, elle finit par se lever.

— Je repasserai demain.

La porte se referma derrière elle et le silence retomba dans l’appartement.

Élise resta immobile un long moment.

Puis elle se leva lentement et regarda autour d’elle : le matelas, les couvertures, la table.

Après une profonde inspiration, elle commença à ranger.

Elle replia les couvertures avec des gestes lents et mécaniques, puis remit quelques objets à leur place sur la table.

Après un moment, elle s’approcha du bureau.

Un livre y était posé.

Alors qu’elle s’apprêtait à le déplacer pour nettoyer la surface du bureau, son regard fut attiré par quelque chose d’étrange.

Une feuille dépassait largement entre les pages du livre.

Élise fronça légèrement les sourcils.

Elle resta quelques secondes immobile devant le bureau, se demandant simplement ce que ce papier pouvait bien faire là.

Elle n’avait pas souvenir d’avoir laissé quoi que ce soit dans ce livre.

Lentement, presque par simple curiosité, elle tendit la main et tira doucement la feuille hors des pages.

Lorsqu’elle déplia le papier et que ses yeux se posèrent sur l’écriture, ses doigts se figèrent immédiatement.

Elle reconnut cette écriture au premier regard.

Son cœur accéléra brutalement.

Le papier tremblait légèrement entre ses mains tandis qu’elle restait immobile devant le bureau.

Pendant quelques secondes, elle fut incapable d’en lire le moindre mot.

La simple évidence de cette écriture faisait remonter en elle une vague d’émotion si brutale qu’elle avait l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds.

C’était l’écriture d’Adrien.

Ses mains commencèrent à trembler davantage et elle dut s’asseoir lentement sur la chaise devant le bureau.

Elle posa la feuille devant elle.

Son regard resta fixé sur le papier.

Une partie d’elle hésitait encore à lire.

Découvrir ces mots signifiait accepter une nouvelle fois que tout ce qu’ils avaient vécu ensemble appartenait désormais au passé.

Elle inspira profondément pour calmer les battements désordonnés de son cœur, puis essuya les larmes qui commençaient déjà à couler.

Enfin, elle baissa les yeux vers la lettre.

À mesure qu’elle lisait, les larmes recommencèrent à glisser silencieusement sur ses joues.

Chaque mot semblait porter la voix d’Adrien.

Sa manière de parler.

Sa façon de penser.

Élise avait presque l’impression de l’entendre près d’elle tandis que ses yeux parcouraient lentement la page.

Puis son regard s’arrêta brusquement sur une ligne.

Les mots semblaient vibrer sous ses yeux.

Je vous aime.

Les larmes d’Élise coulèrent plus fort.

Sa vision se troubla.

Elle porta une main tremblante contre sa bouche pour étouffer le sanglot qui remontait dans sa poitrine.

Elle resta longtemps assise devant le bureau, relisant encore et encore ces trois mots écrits de la main d’Adrien.

Ces mots qu’elle avait espéré entendre.

Et qui arrivaient maintenant trop tard.

Mais au milieu de la douleur qui lui serrait la poitrine, quelque chose d’autre apparaissait lentement.

Une certitude.

Au moment de partir, Adrien l’avait aimée autant qu’elle l’avait aimé.

Elle resta longtemps immobile, la lettre entre ses doigts, tandis que les souvenirs des jours passés avec lui revenaient les uns après les autres : sa voix, son regard, la façon dont il observait ce monde qui n’était pas le sien, la manière dont il prononçait son prénom.

Chaque détail lui revenait avec une précision douloureuse.

Mais au milieu de cette douleur, une sensation plus douce commençait à apparaître.

Comme si les mots qu’il lui avait laissés formaient entre eux un fil invisible.

Adrien n’était plus là.

Elle l’avait vu disparaître.

Mais il avait laissé cette lettre.

Ces mots.

La preuve que ce qu’ils avaient vécu n’était pas une illusion.

Élise replia soigneusement la feuille et resta longtemps assise devant le bureau tandis que la nuit tombait dehors.

Le silence de l’appartement était toujours là.

Mais il n’avait plus tout à fait la même couleur.

Parce que maintenant elle savait quelque chose qu’elle ignorait encore quelques minutes plus tôt.

Adrien l’aimait.

Et pour la première fois depuis plusieurs jours, sa douleur ne ressemblait plus seulement à un vide.

Elle ressemblait aussi à un souvenir.

Un souvenir qui portait encore l’empreinte de l’amour qu’ils avaient partagé.

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