Epilogue

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Adrien ouvre les yeux dans la tranchée.

La boue recouvre les planches disjointes, les sacs de sable forment les mêmes parois fragiles et le ciel gris de Verdun pèse au-dessus du champ de bataille comme un plafond trop bas.

Une explosion éclate au loin et la terre vibre sous ses pieds tandis que des soldats courent déjà dans la tranchée en criant des ordres, transportant des caisses de munitions ou vérifiant leurs fusils.

Un caporal couvert de boue arrive près de lui en courant.

— Mon capitaine… ils avancent.

Adrien se redresse aussitôt et monte sur la marche de tir avant de regarder au-dessus du parapet.
Le no man's land s'étend devant eux dans la brume et la fumée, puis les silhouettes apparaissent et des rangées entières de soldats ennemis sortent du brouillard.

Adrien inspire lentement avant que sa voix s'élève dans la tranchée avec une autorité calme qui coupe immédiatement les murmures autour de lui.

— À vos postes.

Les hommes se déploient le long du parapet.
Les fusils sont prêts, la mitrailleuse installée sur son affût derrière les sacs de sable.

Adrien passe parmi eux, vérifie les positions et glisse quelques mots à chacun pour maintenir le courage des hommes.

Le bombardement commence.

Les obus tombent autour d’eux, soulevant la terre dans des explosions qui font trembler la tranchée. La boue éclabousse les planches et les uniformes.

Puis les tirs éclatent.

Toute la ligne s’embrase sous le claquement des fusils.

À travers la fumée, Adrien observe la progression ennemie.

— Tenez la ligne ! crie-t-il.

Les soldats tirent sans relâche, mais une explosion éclate soudain directement sur le parapet et la mitrailleuse se tait brutalement.

Adrien tourne la tête et comprend aussitôt que l'équipe vient d'être frappée, laissant la position exposée tandis que les silhouettes ennemies continuent d'avancer dans la fumée.

Sans réfléchir, Adrien se précipite vers la mitrailleuse, attrape les poignées de l'arme et crie aux hommes de continuer à tirer.

La rafale déchire l'air et les silhouettes ennemies tombent dans la boue tandis que la mitrailleuse vibre sous ses mains et que les explosions secouent la tranchée.

Un soldat crie derrière lui :

— Les renforts arrivent !

Adrien continue de tirer, parce que chaque seconde gagnée compte et que chaque rafale repousse l'avancée ennemie.

Soudain, un sifflement fend l'air.

L'explosion d'un obus soulève la tranchée dans un fracas assourdissant.

La terre et la boue retombent en pluie autour des hommes tandis qu'un nuage épais de fumée envahit l'air saturé de poudre.

Adrien est projeté violemment contre la paroi de la tranchée avant de s'effondrer dans la boue.

Pendant quelques secondes, tout devient confus, comme si le vacarme de la bataille venait d'être étouffé.

Puis les sons reviennent peu à peu : les tirs, les cris, les ordres qui résonnent dans la fumée.

Adrien ne bouge pas.
La boue est froide contre sa joue tandis qu'il sent quelque chose de chaud couler lentement sous son uniforme.

Des pas s'approchent en glissant dans la boue et un soldat s'agenouille près de lui.

— Capitaine Valmont… ?

Adrien ne répond pas.

Le soldat pose une main sur son épaule et le secoue légèrement.

— Capitaine Valmont… vous m'entendez ?

Les paupières d'Adrien frémissent et sa respiration est lente et irrégulière.

Après quelques secondes, il ouvre les yeux et voit le ciel gris suspendu au-dessus de la tranchée aux bords irréguliers, pendant que la fumée dérive lentement dans l’air.

Le soldat se penche davantage vers lui.

— Capitaine Valmont… restez avec nous.

Adrien cligne des yeux comme si la lumière lui faisait mal.

Son regard glisse lentement autour de lui comme s'il cherchait quelque chose ou quelqu'un.

— La ligne…

Le soldat hoche aussitôt la tête.

— Elle tient, mon capitaine. Les renforts sont arrivés.

Adrien reste silencieux quelques secondes tandis que sa respiration devient plus difficile.

— L'infirmier arrive… tenez bon, ajoute le soldat.

Le soldat fronce les sourcils.

— Capitaine Valmont ?

Il le secoue un peu plus fort.

— Hé… restez avec nous.

Adrien cligne lentement des yeux et ses lèvres bougent à peine.

— Élise… je vous vois…

Le soldat se tourne vers l'infirmier qui arrive en courant.

— Il est sonné… il délire.

Mais Adrien n'est déjà plus vraiment là.

Dans son esprit, la boue disparaît et le fracas de la guerre s'éloigne pour laisser place à une autre image.

La clairière apparaît dans la lumière du matin et le vent fait frémir doucement les feuilles au-dessus de l'herbe encore humide.

Élise est là.

Elle est agenouillée devant la pierre et ses mains tremblantes reposent sur la surface froide comme si elle cherchait quelque chose au-delà du temps.

Ses épaules sont secouées par des sanglots silencieux et des larmes coulent librement le long de son visage sans qu'elle cherche à les retenir.

Adrien la regarde et la douleur de son corps disparaît peu à peu derrière cette vision.

Il ne sent plus la boue sous lui ni le froid de la terre contre sa joue.
Il ne voit plus la fumée ni les silhouettes qui courent dans la tranchée.

Son regard reste fixé sur elle.

Ses yeux rougis par les larmes brillent dans la lumière pâle du matin et ses cheveux sont légèrement soulevés par le vent qui traverse la clairière.

Sa bouche tremble tandis qu'elle essaie de retenir un sanglot, et Adrien comprend à cet instant toute la douleur qu'elle porte.

Et malgré ces larmes, malgré cette tristesse qui traverse son visage, Adrien la trouve plus belle encore que dans tous les souvenirs qu'il garde d'elle.

Plus belle que dans la lumière de la clairière lorsqu'il l'a serrée contre lui.
Plus belle que dans chaque instant qu'ils ont partagé.

Élise relève lentement la tête comme si quelque chose venait d'effleurer son esprit et ses yeux remplis de larmes semblent chercher quelqu'un devant elle.

Adrien sent alors cette sensation étrange revenir dans son corps, la même force invisible qui l'avait arraché à la tranchée la première fois, comme si quelque chose tirait de nouveau sur lui et que le monde hésitait encore entre deux réalités.

Sans vraiment s'en rendre compte, il lève légèrement la main comme s'il voulait toucher son visage.

Au même instant, Élise pose sa paume contre la pierre.

Pendant une seconde, le temps semble hésiter et Adrien croit presque sentir la chaleur de sa peau contre la sienne.

Puis Élise retire lentement ses mains de la pierre.

La clairière disparaît.

La sensation s'éteint.

Adrien reste seul dans la boue de Verdun.

Un sourire très léger apparaît sur son visage tandis que le soldat pose une main sur son épaule.

— Mon capitaine… ?

Adrien inspire une dernière fois.
Ses yeux restent fixés sur ce point invisible devant lui, puis ils se ferment lentement.

Dans la boue de Verdun, le capitaine Adrien Valmont est déclaré mort après avoir tenu la tranchée assez longtemps pour permettre aux secours d'arriver.

Quelque part, dans un autre siècle, une femme se souvient encore de lui.

Elle se souvient de son visage, de sa voix, de la force tranquille qui habitait chacun de ses gestes, et de l’amour qu’ils ont partagé dans un monde qui n’était pas fait pour durer.

La guerre l’a emporté.
Le temps a refermé le chemin derrière lui.

Mais certains liens ne se brisent pas vraiment.

Alors peut-être que, dans un endroit que ni la guerre ni les années ne peuvent atteindre, leurs chemins finiront par se retrouver.

Parce que certains amours ne meurent pas.

Ils attendent simplement.

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