Chapitre VIII

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Adrien se réveilla avant l’aube.

Une clarté très pâle entrait par la fenêtre du salon, assez pour dessiner les lignes des meubles.

Il resta assis quelques secondes, reprenant conscience du lieu. Le sac contenant son uniforme était posé près de lui ; il y posa la main avant de se lever.

Son regard parcourut la pièce.

Le petit objet laissé sur la table basse attira son attention. Il le prit, le tourna entre ses doigts ; un bouton céda sous la pression.

L’écran s’éclaira.

Adrien fit un pas en arrière, le cœur bondissant.

Il tenta d’appuyer sur un autre bouton, mais le son monta brusquement. Il eut un léger sursaut.

— Adrien ?

Il se retourna vivement.

Élise se tenait dans l’embrasure du couloir, encore marquée de sommeil. Son regard glissa vers l’écran allumé, puis vers la télécommande dans sa main.

Le son montait encore.

Adrien appuya au hasard sur un bouton. L’image s’éteignit brusquement et le silence retomba dans la pièce.

Il reposa l’objet sur la table avec un calme très étudié.

Élise s’approcha.

— Vous avez trouvé la télécommande.

Adrien hocha légèrement la tête, comme si cela allait de soi.
— Oui.

Un court silence passa.

— J’étais justement en train d’examiner son fonctionnement.

Le coin des lèvres d’Élise tressaillit.


— Vraiment ?

Adrien se racla la gorge, jeta un bref regard à l’objet.

— Disons que… j’ai d’abord cru que l’appareil s’était mis à parler tout seul.

Cette fois, Élise ne put retenir un petit sourire.

— Ça arrive souvent la première fois.

Adrien reprit aussitôt :

— Bien sûr.

Puis, après une très courte pause :

— Mais j’avais compris le principe.

Élise le regarda une seconde, amusée, mais sans le contredire.

— Évidemment.

Elle l’observa encore un instant.

— Vous êtes réveillé depuis longtemps ?

Adrien leva les yeux vers elle.

— Depuis l’aube.

— Vous auriez pu me réveiller, dit-elle doucement, sans détourner les yeux.

— Je ne voulais pas troubler votre repos.

Un court silence passa.

— Je vais faire du café, ajouta-t-elle.

Adrien marqua une légère hésitation.

— Puis-je vous assister ?

Elle hocha la tête, puis esquissa un léger sourire.

— Oui… à condition de ne pas déclarer la guerre à la cafetière.

Adrien fronça imperceptiblement les sourcils.

— Je tâcherai de m’en montrer digne.

Elle se détourna vers la cuisine.

— Venez, alors.

Dans la cuisine, le matin prit forme.

Adrien observait chaque geste — l’eau versée, la cafetière, la mise en marche des plaques — avec une attention concentrée, confirmant ce qu’il avait compris la veille. Élise sortit du pain, du beurre et de la confiture.

Ils mangèrent simplement, debout près du plan de travail.

Leur proximité silencieuse n’avait plus la gêne absolue de la veille.

Son regard s’arrêta sur sa joue.

— Votre plaie.

Adrien effleura distraitement la coupure.

— Elle survivra.

— Peut-être. Mais j’aimerais vérifier.

— Ce n’est vraiment pas nécessaire.

— Laissez-moi voir.

Adrien soutint son regard, imperturbable.

— Vous savez… je suis un grand garçon.

— Je n’en doute pas.

Elle fit un pas vers lui.

— Mais même les grands garçons peuvent avoir besoin d’un médecin.

Un léger sourire passa sur les lèvres d’Adrien.

— Voilà une théorie intéressante.

Elle leva la main vers son visage. Il eut un léger mouvement de recul.

— Vous reculez ?

— Je constate simplement que vous êtes très décidée.

— Tournez la tête.

Adrien ne bougea pas une seconde, comme s’il évaluait encore la situation.
Puis il céda à peine.

Élise posa deux doigts sous son menton pour orienter son visage vers la lumière.

— Vous voyez, dit-elle.

Adrien la regarda de biais.

— Je voulais voir si vous alliez insister.

À cette distance, Adrien distingua son visage avec une netteté qu’il n’avait encore jamais eue.
Ses traits étaient fins, sérieux sans dureté. Rien dans son expression ne cherchait à séduire, et pourtant son regard s’y arrêtait malgré lui. Ses yeux clairs restaient concentrés sur la blessure, attentifs, précis, comme si elle craignait réellement de lui faire mal.

Une mèche sombre glissait le long de sa joue. Lorsqu’elle se pencha davantage, elle frôla presque sa peau.

Adrien demeura immobile.

Depuis son réveil dans ce siècle étranger, tout lui avait paru instable, comme si le monde autour de lui manquait encore de réalité. Mais la présence de cette femme, si proche de lui, avait au contraire une densité troublante.

Il percevait la chaleur de son souffle, la pression prudente de ses doigts sur sa peau.

Il se raidit légèrement.

— Aïe…

Élise ne leva pas les yeux.

— Curieux.

Adrien fronça à peine les sourcils.

— Quoi donc ?

— J’étais persuadée que les grands garçons ne disaient pas « aïe ».

Adrien redressa imperceptiblement les épaules.

— Je commentais simplement votre méthode.

Un très léger sourire passa sur les lèvres d’Élise.

— Rassurez-vous, je fais attention.

Elle retira la main, mais resta proche une fraction de seconde, comme suspendue dans ce mouvement.

Leurs regards se rencontrèrent.

Adrien soutint le sien sans détourner les yeux.

Il la considéra avec cette attention calme qu’il réservait d’ordinaire aux situations qu’il ne comprenait pas encore.
Quelque chose venait pourtant de se déplacer en lui.

Une sensation brève, déroutante.

Il la repoussa aussitôt.

Un soldat apprend vite à ne pas s’attarder sur ce genre de trouble.

Élise sentit elle aussi ce léger déplacement entre eux, cette conscience soudaine d’être observée.

Elle inspira et recula d’un pas.

— C’est encore sensible ?

Adrien inclina légèrement la tête.

— Un peu.

Sa voix était plus basse.

Élise se détourna pour s’occuper de la table. Elle prit du pain, prépara rapidement un sandwich, puis l’enveloppa soigneusement.

Elle le posa devant lui.

— Pour ce midi.

Adrien regarda le paquet, puis releva les yeux vers elle.

— Vous avez pensé à cela pour moi.

— Oui. Sinon vous n’y penseriez probablement pas.

Adrien soutint son regard.

— Voilà une conclusion bien assurée.

— Disons que j’observe.

Un court silence passa.

Adrien prit le sandwich entre ses doigts.

— Et qu’observez-vous exactement ?

Élise haussa légèrement les épaules.

— Que vous avez tendance à dire que tout va bien.

Adrien eut un très léger sourire.

— C’est souvent la meilleure attitude.

— Même quand ce n’est pas vrai ?

Il la regarda un instant.

— Surtout dans ce cas.

Le silence revint, plus dense.

Élise désigna le sandwich d’un mouvement de tête.

— Mangez quand même.

Adrien inclina légèrement la tête.

— Puisque vous insistez.

Un silence s’installa. Élise hésita, consciente de tout ce qu’il ignorait encore.

— Je vais vous montrer la salle de bain.

Il inclina la tête.

Elle passa devant lui et ouvrit la porte.

La pièce était claire, organisée autour du lavabo et de la douche. Adrien observa avec attention.

Élise prit une brosse à dents et la lui tendit.

— Pour vous.

Il acquiesça ; l’objet lui était déjà familier.

Puis elle ouvrit le mitigeur ; l’eau tomba du pommeau.

— Elle est chauffée, précisa-t-elle.

Il observa le jet un instant, assimilant le fonctionnement, puis inclina légèrement la tête.

— Bien.

Elle referma.

— Je dois aller travailler, ajouta-t-elle.

Elle revint dans le salon. Adrien la suivit du regard.

Élise prit son sac, son manteau, ses clés. Le geste était simple, mais Adrien l’observait avec attention.

Elle se tourna vers lui.

— Vous restez ici ?

Adrien haussa très légèrement un sourcil.

— À moins que vous ne me conseilliez d’aller explorer la ville seul.

Un coin de sourire passa sur les lèvres d’Élise.

— Ce n’est peut-être pas la meilleure idée.

— C’est aussi mon impression.

Elle ajusta la lanière de son sac.

— Je serai de retour en fin de journée.

Adrien inclina la tête.

— Dans ce cas… je vous attendrai.

Leurs regards se tinrent une seconde.

Elle ouvrit la porte. Un souffle d’air froid entra aussitôt dans l’appartement.

Élise sortit.

La porte se referma doucement derrière elle.

***

Au travail, Élise ne parvenait pas à retrouver son rythme habituel. Les écrans, les dossiers, les voix se succédaient devant elle sans réellement s’imprimer. Son esprit revenait sans cesse à l’appartement, à cet homme laissé seul dans son salon, perdu dans un siècle qui n’était pas le sien.

Elle inspira, se redressa légèrement.

Il fallait qu’elle agisse.

Elle ouvrit son navigateur et lança des recherches méthodiques, presque fébriles : Verdun, 1916 ; disparitions inexpliquées ; témoignages historiques ; hypothèses de phénomènes temporels. Articles universitaires, archives numérisées, sources militaires, études marginales. Elle ouvrait, lisait, comparait, revenait en arrière, notait des dates, des lieux, des anomalies rapportées.

Aucune preuve. Rien de tangible.

Mais elle refusait d’abandonner.

Si Adrien était arrivé ici, il devait exister un point de rupture quelque part — un moment, un lieu, une faille, même hypothétique. Elle releva des occurrences évoquées dans certaines recherches périphériques : récits de soldats disparus puis signalés ailleurs, témoignages confus de déplacements inexpliqués en zone de combat, spéculations sur des événements à forte charge historique.

Son stylo courait sur son carnet.

Coordonnées. Années. Théories.

Son écriture devenait plus serrée à mesure que l’idée s’imposait avec clarté : trouver une solution pour le renvoyer chez lui.

Sa main resta immobile une seconde sur la page.

L’image d’Adrien dans son salon, la veille au soir, se superposant à celle du soldat qu’il avait été.

L’homme qu’elle commençait à connaître et celui qu’elle devrait peut-être perdre.

Elle ferma les yeux, puis reprit.

Imprimer. Classer. Marquer les passages importants. Elle surligna des paragraphes, nota des correspondances possibles, esquissa même un schéma dépendant des dates et des lieux.

Elle devait comprendre.

Son téléphone vibra.

Camille.

Élise sentit aussitôt une tension lui traverser la poitrine. Elle fixa l’écran, inspira et décrocha.

— Allô ?

— Élise ?

— Oui…

Sa voix était plus basse qu’elle ne l’aurait voulu.

— Comment ça va ?

— Ça va… oui.

Elle déglutit presque malgré elle.

— Tu es sûre ?

— Oui, oui.

Un silence passa. Élise sentit déjà que Camille écoutait au-delà des mots.

— Tu l’as revu ?

— …oui.

Le mot sortit doucement.

— Et ?

— Ça… ça va.

— Lui ou toi ?

— Les deux… enfin… oui.

Sa main se crispa légèrement sur le téléphone.

— C’est bizarre.

— Non… pas du tout.

— Si.

— Non, je… non.

Elle ferma les yeux une seconde, consciente qu’elle parlait mal.

— Tu me caches quelque chose ?

Son cœur eut un battement trop fort.

— Non.

Le mot sortit trop vite.

— On se voit ce soir ?

Une panique brève monta.

— Je… je ne pense pas.

— Pourquoi ?

— J’ai… des choses.

— Quelles choses ?

— Juste… des choses.

Le silence se fit plus lourd.

— Tu me rappelles ?

Élise sentit que si la conversation continuait, elle dirait quelque chose de trop.

— Je… non… je ne pourrai pas.

— Élise.

— Oui ?

La voix de Camille avait changé, plus grave.

— Qu’est-ce qui se passe ?

La gorge d’Élise se noua. Elle fixa le bureau sans le voir.

— Rien.

Un silence.

— D’accord…, dit Camille lentement.

— Oui…

Elle raccrocha.

Elle tenta de reprendre son travail, sans succès.

Chaque pensée revenait vers l’appartement, vers cet homme venu d’un autre siècle qui dépendait désormais d’elle.

Elle regarda l’heure.

L’attente devenait presque insupportable.

Finalement, elle ferma son ordinateur, rassembla ses notes, glissa les feuilles dans son sac.

Elle sortit.

Dehors, la fin d’après-midi tombait déjà. Elle marchait d’un pas pressé vers sa voiture.

Adrien était seul depuis des heures.

La pensée accéléra son cœur.

Elle démarra presque aussitôt.


***

Lorsqu’Élise ouvrit la porte de l’appartement, la lumière du soir tombait déjà, déposant dans la pièce une clarté paisible qui contrastait avec l’agitation de sa journée.

Dans le salon, Adrien se leva aussitôt du bord du matelas, comme s’il avait perçu son arrivée avant même d’entendre la clé tourner. Son regard la trouva immédiatement, et une lueur nette y passa, quelque chose de franc, de soulagé.

— Vous voilà revenue.

La simplicité de ces mots la toucha plus qu’elle ne l’aurait cru.

Elle referma la porte derrière elle, posa son sac, et sentit la tension accumulée depuis le matin se délier à la vue de sa présence intacte, comme si l’appartement reprenait enfin sa juste mesure.

— Oui… dit-elle doucement.

Elle retira son manteau et le posa sur le dossier d’une chaise. Adrien se tenait près de la table basse, comme s’il avait attendu son retour sans vraiment vouloir en avoir l’air.

— Votre journée s’est-elle bien passée ? demanda-t-il.

— Un peu longue… mais ça va.

Il observa son visage une seconde.

— Réponse très prudente.

— Réponse très fatiguée.

— Je vois.

Elle posa son sac.

— Et vous ? Vous avez réussi à vous occuper ?

— Oui.

Il désigna la table basse.

— J’ai trouvé un livre.

Élise suivit son geste. En lisant le titre, elle s’arrêta net.

— Les mystères de l’attirance ?

— Oui.

Elle releva les yeux vers lui.

— C’est… ce que vous avez lu aujourd’hui ?

— En partie.

Elle prit le livre, visiblement embarrassée.

— Pourquoi celui-là ?

— Il m’a semblé utile.

— Utile ?

— Oui.

Il croisa tranquillement les bras.

— J’essaie de comprendre certaines choses dans votre époque.

Elle referma le livre un peu vite.

— Ce n’est pas un manuel scientifique.

— Non. Mais l’auteur avance plusieurs hypothèses.

— Comme quoi ?

— Par exemple que l’attirance se remarque dans des détails assez simples.

Elle reposa le livre.

— Comme ?

— Les regards.

Elle soutint le sien une seconde… puis détourna légèrement les yeux.

— Ou le fait de se rapprocher sans s’en rendre compte.

Elle ne répondit pas.

Il poursuivit calmement :

— Ou encore le fait de devenir soudain très intéressé par un sujet qui embarrasse.

Elle releva les yeux vers lui.

— Je ne suis pas embarrassée.

— Un peu.

— Pas du tout.

Il la regarda une seconde de plus, très sérieusement.

— Vos joues disent le contraire.

Elle passa une main dans ses cheveux, agacée.

— Vous venez de passer l’après-midi à lire un livre sur l’attirance et c’est moi qui devrais être gênée ?

— Ce n’est pas moi qui rougis.

— Je ne rougis pas.

— Si.

Elle soupira.

— Vous êtes insupportable.

— Possible.

Il marqua une pause.

Puis ajouta, avec un calme presque innocent :

— Mais je dois reconnaître que le livre avait raison sur un point.

Elle hésita malgré elle.

— Lequel ?

Il soutint son regard.

— Certaines réactions sont très faciles à provoquer.

Un silence passa.

— Vous êtes en train de me tester ?

— Un peu.

— Pourquoi ?

Un très léger sourire passa sur son visage.

— Parce que c’est étonnamment simple.

— Quoi donc ?

Il la regarda une seconde de plus.

— Vous faire rougir.

Cette fois, elle détourna les yeux sans répondre. Et cela sembla clairement l’amuser.

La sonnette retentit.

Ils se figèrent tous deux.

Élise tourna la tête vers Adrien ; il la regardait aussi, traversé par la même interrogation silencieuse.

La sonnette retentit de nouveau.

Elle inspira et alla ouvrir sans retirer la chaîne.

La porte s’ouvrit à peine.

À travers l’ouverture, elle aperçut Camille.

Son cœur se serra.

— Camille… je suis occupée, là.

— Occupée ? répéta Camille, déjà tendue.

Élise resta dans l’entrebâillement.

— Oui. Ce n’est pas le bon moment.

Camille plissa les yeux, tentant de voir derrière elle.

— Élise… qu’est-ce que—

Elle s’interrompit net.

Dans l’angle du salon, elle venait d’apercevoir Adrien.

Elle se figea.

— …ah.

Élise sentit aussitôt le moment basculer.

— Qui c’est ?

Le silence se tendit.

— Élise. Qui. C’est.

Élise inspira.

— Camille…

— Ouvre.

— Ce n’est rien.

— Ouvre la porte.

Le ton ne laissait plus de place.

Élise demeura immobile une seconde, puis céda. Elle retira la chaîne et la porte s’ouvrit.

Camille entra.

Son regard alla immédiatement vers Adrien.

— Qu’est-ce qu’il fait là ?

— Camille—

— Il est sorti de l’hôpital ?

— Oui.

— D’accord… et ?

Le silence s’étira.

Camille balaya la pièce du regard — le matelas, les affaires — puis revint à Élise, la voix déjà plus haute.

— Élise… il vit ici ?

— Pour l’instant, oui.

Le choc se lut clairement sur son visage.

— …quoi ?

Adrien comprit qu’il était l’objet de l’échange et resta en retrait, conscient de l’incongruité de sa présence dans cette scène qui ne lui appartenait pas.

— On va dans la cuisine, dit Élise.

Camille la suivit aussitôt. La porte resta entrouverte.

Dans le salon, Adrien demeura immobile, mais chaque mot lui parvenait distinctement.

La cuisine était étroite, presque étouffante. Elles se retrouvèrent face à face, à moins d’un mètre.

Camille fixait Élise, le souffle déjà court.

— Élise, mais qu’est-ce que tu fais ?

— Rien, répondit-elle trop vite.

Camille secoua la tête.

— Arrête. Me dis pas “rien”.

Élise croisa les bras.

— Il reste un peu ici, c’est tout.

— Chez toi.

— Oui.

Camille la regardait comme si elle la découvrait.

— Tu te rends compte que tu fais jamais ça ?

— Là si. C’est différent.

— Non, tu fais pas ça, Élise !

— Les gens changent.

— Pas toi comme ça !

La tension monta d’un cran.

— Pourquoi il est chez toi ?

— Parce qu’il n’avait nulle part où aller.

— Des gens dans le besoin, y en a plein ! Et tu les mets pas chez toi !

— Lui, oui.

— Pourquoi ?

Élise répondit sèchement :

— Il avait personne.

Camille éclata.

— Et voilà !

Le silence claqua.

Le visage d’Élise se figea.

— Depuis qu’il est parti… tu fais n’importe quoi.

— Camille…

— Non. Écoute-moi.

— Je t’écoute.

— Non, tu te braques, comme d’habitude.

— Parce que tu dépasses les bornes.

— C’est toi qui les dépasses.

Un silence passa.

— Tu t’enfonces, Élise.

— Arrête.

— Tout le monde le voit.

— Qui ça, “tout le monde” ?

— Les gens autour de toi.

— Tu veux dire toi.

Camille serra les dents.

— Depuis Paul… t’es plus la même.

— On ne parle pas de ça.

— Si.

— Non.

— Si.

Élise détourna le regard.

— Ils t’ont tous lâchée, Camille.

La phrase sortit sèche.

Camille resta une seconde immobile.

— Oui.

Sa voix trembla.

— Et toi aussi tu t’es laissée tomber.

— Ça suffit.

— Tu fais comme si ça n’avait rien changé !

— J’ai dit ça suffit.

Camille éclata :

— Tu laisses entrer n’importe qui chez toi !

Le choc traversa Élise.

— …quoi ?

Camille haletait maintenant.

— Juste pour pas te retrouver seule !

La réaction jaillit.

— FERME-LA !

Le cri éclata, violent, incontrôlé.

Dans le salon, Adrien se redressa brusquement.

Dans la cuisine, les deux femmes tremblaient.

La colère reprit, plus âpre.

— Je comprends rien. Tu me ce type alors que je t’ai toujours soutenue !

Élise se retourna vivement.

— Il n’est pas “un type” !

— Donc il compte !

— J’ai pas dit ça !

— Si !

— Non !

Camille avait les yeux brillants.

— J’étais la seule à passer cette porte sans frapper…

Sa voix vacilla. Elle désigna vaguement le salon.

— …et maintenant y a lui.

Élise secoua la tête.

— Et toi tu changes pour lui !

— Je change pas !

— Si !

— Tu t’accroches à lui !

— Mais n’importe quoi !

— Si !

Camille tremblait, submergée.

— Parce que t’es seule…

Elle désigna Adrien d’un geste nerveux.

— …et que lui aussi il a l’air seul…

Elle ravala sa salive.

— …et que ça te fait quelque chose !

Dans le salon, Adrien ferma lentement les yeux.

Le silence retomba, lourd.

Élise respirait vite.

Adrien comprit alors que sa présence prolongeait une blessure qu’il n’avait aucun droit d’aggraver. Il s’avança vers la cuisine et poussa doucement la porte restée entrouverte. Elle céda sans bruit.

Il s’arrêta dans l’embrasure.

Camille tourna la tête et le vit. Se troubla, puis la tension revint.

Adrien inclina légèrement la tête, le visage grave mais parfaitement tenu.

— Mademoiselle… je vous prie de me pardonner. Je suis, semble-t-il, la cause de votre différend.

Camille eut un rire bref.

— Voilà.

Élise lui lança un regard tranchant.

— S’il en est ainsi, il convient que je me retire, poursuivit Adrien avec calme.

— Oui, allez-y, dit Camille aussitôt. Ce sera plus simple pour tout le monde.

Élise se retourna violemment.

— Mais ferme-la ! Tu t’en mêles pas !

Adrien avait déjà fait un pas en arrière.

Élise comprit aussitôt.

Il partait.

— Non… attendez !

Il s’arrêta.

— Je ne saurais demeurer là où ma présence vous oppose.

Elle s’avança vers lui, presque précipitamment.

— Vous allez où ?

— Je trouverai.

— Comment ?

Il la regarda.

— Vous ne connaissez rien d’ici ! Vous n’avez nulle part où aller !

Le silence pesa.

Adrien soutint son regard avec une dignité calme.

— Il ne m’appartient pas de troubler votre vie plus longtemps…

La phrase la frappa.

— Vous ne la troublez pas.

Ses yeux brillaient.

— C’est moi qui vous ai demandé de rester.

Elle inspira.

— Donc… vous restez.

Ce n’était plus un ordre.

C’était un appel.

Adrien ne bougea pas.

Derrière eux, Camille comprit que la place qu’elle redoutait existait réellement.

Le silence s’installa.

Elle inspira profondément, comme pour retenir quelque chose qui menaçait de céder.

— Très bien, dit Camille.

Sa voix n’était plus dure, seulement fatiguée.

— Puisque c’est comme ça…

Elle regarda Élise une dernière fois.

— Je vais vous laisser.

Élise ne répondit pas.

Leurs regards restèrent accrochés un instant, chargés de tout ce qui n’était pas dit.

Camille détourna la tête, passa près d’Adrien sans le regarder, traversa le salon et gagna la porte d’entrée.

La porte s’ouvrit, puis se referma derrière elle.

Le silence retomba, épais.

Élise resta immobile quelques secondes, comme si le monde venait de basculer légèrement autour d’elle. Lorsqu’elle releva enfin les yeux, Adrien était toujours là, à quelques pas, debout dans l’embrasure de la cuisine.

Leurs regards se trouvèrent.

— Je ne voulais pas…, dit-il doucement.

Elle secoua la tête.

— Ce n’est pas vous.

Sa voix etait basse, encore chargée.

Un temps passa, puis elle ajouta :

— Restez.

Adrien ne répondit pas.

Élise comprit, à cet instant précis, que sa vie venait de prendre une direction dont elle ne pourrait plus détourner le cours.

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