Chapitre X
Il s’éveilla aux aurores, dans cette clarté incertaine où les formes existaient à peine, et resta quelques secondes immobile, l’esprit encore suspendu entre deux réalités — celle qu’il avait quittée et celle-ci, toujours étrangère.
Il inspira lentement.
Le silence de l’appartement restait profond, mais différent de celui de la nuit : plus apaisé, presque retenu, comme si quelque chose s’était défait avec les larmes.
Il se redressa sans bruit sur le matelas. La tenue sommaire de l’hôpital reposait pliée sur une chaise, ses bottes de guerre alignées au pied du couchage improvisé.
Il se rhabilla lentement, avec cette précision silencieuse qui lui appartenait, passa la main dans ses cheveux encore défaits de sommeil, puis laissa un bref regard autour de lui, comme pour s’assurer que rien n’avait été troublé par sa présence.
Alors seulement il quitta le salon, pieds nus. La fraîcheur du carrelage passa sous ses pieds tandis qu’il rejoignait la cuisine. La lumière de l’aube filtrait déjà entre les rideaux et déposait sur les surfaces une pâleur douce. La pièce était presque intacte. La bouteille vide reposait sur la table.
Dans le monde d’où il venait, l’ivresse féminine appartenait aux marges — aux détresses cachées, aux vies déjà abîmées par l’existence. Les femmes qu’il avait connues buvaient peu, ou en secret, avec une retenue autant imposée que choisie, et la voir ainsi la veille n’avait éveillé en lui que la mesure silencieuse de ce qui l’avait menée jusque-là.
Son regard se posa sur la machine à café, et les gestes d’Élise lui revinrent — l’eau, le café, le bouton pressé — faisant naître l’idée de préparer, aussitôt retenue par une réserve plus ancienne : ouvrir ses placards, prendre ce qui ne lui appartenait pas. Un homme reçu ne se servait pas lui-même ; la nourriture relevait d’une hospitalité donnée, non d’un droit implicite.
Le souvenir de sa fatigue l’emporta pourtant. Elle aurait besoin de boire, de manger au réveil. Il trouva le café, mesura l’eau, prit le beurre et la confiture, coupa le pain, disposa tasses et assiettes, couteau et cuillère, chaque geste posé avec une attention presque cérémonieuse.
Lorsque tout fut prêt, il resta un instant devant la table dressée. La bouteille vide gardait la trace muette de la nuit. Il pensa à elle, à sa voix brisée, à ses mots, et quelque chose en lui se serra d’une reconnaissance grave de ce qu’elle portait seule depuis si longtemps.
Un bruit léger dans le couloir le fit se retourner. Élise apparut à l’entrée de la cuisine, encore marquée par la nuit. Lorsqu’elle vit la table, une émotion vive traversa son visage — surprise, gêne, gratitude mêlées.
— Vous avez préparé…
Adrien haussa légèrement les épaules.
— J’avais vu comment vous faisiez. Ce n’était pas très compliqué à reproduire.
Elle resta un instant silencieuse.
— Merci… et désolée pour hier.
— Vous avez surtout parlé très fort, répondit-il.
Elle ferma les yeux une seconde.
— Je m’en doutais.
Il tira légèrement la chaise.
— Asseyez-vous avant de tomber.
Elle releva la tête.
— Je ne vais pas tomber.
— Attendons de voir.
Malgré elle, un sourire passa sur son visage.
Ils prirent le petit-déjeuner dans un calme apaisant.
La chaleur du café descendait lentement en elle ; la présence d’Adrien remplissait la pièce d’une stabilité inattendue. Par instants leurs regards se croisaient, puis s’écartaient avec la pudeur neuve de ceux qui se découvrent encore.
Après un temps, il dit :
— L’air vous ferait du bien. Marcher un peu.
Élise releva les yeux.
— Dehors ?
— Oui.
Elle hésita un instant.
— Je dois me préparer…
Adrien baissa alors les yeux sur lui-même — même tenue d’hôpital, pieds nus.
Un léger sourire passa sur son visage.
— À vrai dire… je ne suis pas certain d’être très présentable non plus.
Un souffle presque amusé échappa à Élise.
— Non… en effet.
Leurs regards se croisèrent.
Un instant passa — un peu plus long que nécessaire. Puis elle détourna les yeux la première.
— Alors on pourrait faire les deux, dit-elle. Marcher… et vous trouver des vêtements.
Il inclina légèrement la tête.
— Si cela ne vous pèse pas.
— Non. Ça me fera sortir.
Elle se leva.
— Je vais me préparer.
Elle quitta la pièce.
Adrien resta un moment immobile. Son regard glissa vers la fenêtre, comme si ce monde continuait encore à le surprendre.
Elle quitta la pièce avec une hâte retenue, presque timide. Adrien resta seul quelques instants près de la table encore dressée, sans réellement savoir où poser son regard.
Depuis le couloir lui parvenaient des bruits discrets : l’eau qui coule, le glissement d’un tiroir, le froissement léger d’un vêtement. Ces sons ordinaires éveillaient en lui une sensation étrange. Il détourna légèrement la tête.
Lorsqu’elle reparut, lavée, les cheveux encore humides, le visage apaisé, il la regarda un bref instant de trop. La fatigue demeurait, mais adoucie ; ses traits semblaient plus ouverts, et quelque chose de fragilement assuré était revenu dans sa manière de se tenir.
Leurs regards se croisèrent.
— À vous, dit-elle doucement.
Il inclina la tête et la dépassa pour rejoindre la salle de bains. L’eau froide sur son visage, la netteté des gestes familiers, le ramenèrent vers quelque chose de stable.
Lorsqu’il revint, il chaussa ses bottes.
— Allons-y, dit-elle.
Ils quittèrent l’appartement ensemble.
Dans la rue, Adrien observait tout avec attention : façades, vitrines, voitures, passants.
- Les gens ne se regardent pas, dit-il.
- Non… pas beaucoup.
Leurs pas s’accordaient sans effort.
Ils arrivèrent devant une boutique de vêtements.
À l’intérieur, Adrien resta quelques secondes immobile.
Son regard parcourut les coupes, les tissus, les couleurs inconnues comme s’il observait un territoire nouveau.
Élise remarqua son silence.
— Ne me dites pas que vous hésitez.
— Je réfléchis.
— Devant un pull ?
Il tourna légèrement la tête vers elle.
— J’essaie d’éviter une erreur vestimentaire majeure.
Elle le détailla de la tête aux pieds — chemise d’hôpital, pantalon trop court… et ses lourdes bottes militaires couvertes de poussière.
— Honnêtement, je pense que nous avons déjà connu pire.
Un très léger sourire passa sur le visage d’Adrien.
— Vous trouvez ?
— Les bottes donnent un certain… style.
Il baissa les yeux vers elles.
— Elles sont solides.
— Je n’en doute pas. Mais ici, on évite généralement de partir à la guerre pour acheter un pull.
Elle s’avança entre les portants.
— Bon. Première règle : vous ne choisissez rien.
— Voilà qui est rassurant.
Elle parcourut les cintres, sélectionna un pantalon sombre, un pull simple, puis un manteau long en laine souple dont la coupe rappelait vaguement celui qu’il portait autrefois.
Elle revint vers lui et lui tendit l’ensemble.
— Essayez déjà ça.
Adrien observa les vêtements avec attention.
— Et les bottes ?
Élise croisa les bras.
— On va déjà vous habiller correctement. Les chaussures, ce sera l’étape suivante.
Il entra dans la cabine.
Lorsqu’il reparut, vêtu des vêtements modernes, quelque chose en lui avait changé.
La silhouette restait la même — droite, solide — mais elle semblait désormais inscrite dans ce monde-ci. Le manteau accentuait cette présence tranquille qui lui appartenait.
Élise leva les yeux vers lui… et resta un instant silencieuse. Adrien remarqua ce silence. — Je suppose que ce n’est pas très réussi.
— Si, répondit-elle. Ça vous va très bien.
Il l’observa un moment.
— Vous avez l’air surprise.
Elle détourna légèrement les yeux.
— Pas surprise.
— Un peu tout de même.
Il baissa les yeux vers le manteau et passa la main sur le tissu, comme pour s’habituer à ce vêtement nouveau.
Lorsqu’il releva les yeux, il la trouva encore en train de le regarder.
Il soutint son regard cette fois.
— Vous pouvez continuer.
Elle fronça légèrement les sourcils.
— Continuer quoi ?
— À me regarder ainsi.
Elle détourna aussitôt les yeux.
— Je vérifiais simplement si cela vous allait.
Un très léger sourire passa sur son visage.
— Bien sûr.
— Et alors ? demanda-t-elle, un peu piquée.
Il jeta un regard au manteau.
— Si cela vous semble convenable…
— Oui, répondit-elle un peu trop vite.
Ils quittèrent l’espace d’essayage et se dirigèrent vers la caisse.
À mesure qu’ils avançaient, Adrien sentit revenir en lui un malaise plus ancien. L’idée qu’elle puisse payer pour lui s’imposait désormais avec une netteté qu’il ne pouvait ignorer.
Au moment de régler, il se raidit.
— Non.
Élise leva les yeux vers lui.
— Non ?
— Je ne peux pas vous laisser payer pour moi.
— Et pourquoi donc ?
Il hésita une seconde, puis répondit simplement :
— Parce que ce n’est pas à une femme de le faire.
Le silence tomba entre eux.
Élise le fixa comme si elle venait d’entendre quelque chose d’extraordinairement stupide.
— Pardon ?
— Dans mon monde, un homme assume ce genre de choses.
Elle posa lentement sa carte sur le comptoir.
— Dans votre monde, les femmes font quoi exactement ?
Adrien soutint son regard.
— Elles tiennent la maison.
Un sourire incrédule passa sur le visage d’Élise.
— Incroyable.
Elle secoua légèrement la tête.
— Vous débarquez ici sans argent, sans papiers, et avec des bottes couvertes de boue…
Elle tapota la carte sur le comptoir.
— …et vous trouvez encore le moyen de m’expliquer ce que les femmes doivent faire.
Adrien resta silencieux.
— Adrien, dit-elle calmement, si je devais attendre qu’un homme règle tout pour moi, je serais morte de faim depuis longtemps.
Le paiement passa.
Elle récupéra le sac et le lui tendit.
— Bienvenue au XXIᵉ siècle.
Adrien resta un instant immobile.
Pour la première fois, aucun mot ne lui venait.
Il la regarda comme s’il découvrait quelque chose de totalement inattendu.
Puis il prit le sac, encore un peu déconcerté.
La rue s’étirait devant eux dans une lumière douce de milieu de journée. Élise marchait à côté de lui, sensible au changement que ces vêtements avaient opéré sur lui : il appartenait davantage à ce monde-ci, et pourtant quelque chose de son autre temps demeurait dans sa manière de se tenir, de regarder, d’habiter l’espace.
Une vitrine attira son attention. Des livres. Il ralentit. — Une librairie…, dit-il doucement.
Elle suivit son regard.
— Voulez-vous entrer ? Il hocha légèrement la tête.
À l’intérieur, le calme les enveloppa aussitôt. L’odeur du papier, le silence feutré, la lumière tamisée composaient un espace à part, presque hors du temps, où les bruits de la rue semblaient s’être dissipés à la porte. Adrien avança lentement entre les rayonnages, lisant les titres, frôlant parfois du bout des doigts les reliures comme pour en éprouver la réalité.
— Nous chercherons… ce qui parle de votre situation, dit Élise à voix basse.
Il acquiesça.
Ils parcoururent plusieurs étagères, trouvèrent une section consacrée aux phénomènes inexpliqués, aux récits de déplacements, aux théories temporelles. Ils prirent quelques ouvrages et s’installèrent côte à côte à une table étroite près d’une fenêtre.
Leurs épaules se rapprochaient naturellement dans l’espace réduit. Leurs têtes penchées vers les pages se frôlaient presque par instants, et leurs voix restaient basses, comme si le lieu lui-même appelait une forme de retenue douce.
Ils feuilletaient, comparaient, se montraient des passages, leurs mains se croisant parfois sur une page tournée ensemble. La recherche devenait peu à peu autre chose qu’une simple enquête : une activité partagée, tranquille, où le temps semblait s’étirer autour d’eux.
Au fil des pages, Adrien avançait avec concentration, parcourant des récits et des hypothèses dont certaines relevaient davantage de la croyance que de l’expérience. Pourtant, au détour d’un ouvrage plus ancien, son attention se fixa sur un passage précis.
Il se pencha légèrement, relut, puis relut encore.
Le témoignage évoquait le cas d’un homme qui aurait disparu de son époque pour réapparaître ailleurs, sans cause physique identifiable. Ce qui retenait surtout l’auteur n’était pas le déplacement lui-même, mais l’état dans lequel l’homme disait se trouver au moment de la rupture : une pensée obsédante tournée vers une femme aimée qu’il n’avait jamais retrouvée, un attachement resté ouvert, inachevé, comme suspendu hors du temps.
Adrien sentit une tension brève le traverser.
Sans qu’il le veuille, le visage d’Élise s’imposa à lui avec une netteté troublante — sa voix de la veille, sa détresse, la confiance fragile qu’elle lui avait offerte sans le connaître. L’idée d’un lien capable d’ouvrir une faille n’avait rien de théorique dans l’instant où il la lisait.
Il resta immobile quelques secondes, les yeux posés sur la page sans vraiment la voir, puis referma doucement le livre, comme pour contenir ce qui venait de naître en lui.
Il ne dit rien.
Formuler cela aurait signifié reconnaître une place qu’il n’était pas prêt à lui donner, ni à s’accorder lui-même.
À côté de lui, Élise releva légèrement la tête.
— Vous avez trouvé quelque chose ? Il tourna vers elle un regard redevenu calme.
— Des récits… seulement.
Elle hocha la tête et reprit sa lecture, sans insister. Ils sélectionnèrent finalement sept ouvrages qu’ils jugèrent les plus sérieux et se levèrent presque en même temps.
En rejoignant la caisse, leurs pas restaient accordés, leur silence partagé chargé de cette proximité nouvelle que ni l’un ni l’autre ne nommait.
À midi, ils trouvèrent une table en terrasse, à l’angle d’une place animée où la lumière tombait doucement entre les façades. Adrien s’assit face à la rue, le regard attentif, tandis qu’Élise prenait place en face de lui. Autour d’eux, les conversations se mêlaient, les couverts tintaient, les serveurs circulaient avec aisance entre les tables serrées.
Il observait tout. La manière dont on commandait, les plats que l’on apportait, les gestes familiers des autres clients, avec cette attention calme qui lui était propre, comme s’il enregistrait chaque détail pour l’apprivoiser.
Lorsque le repas arriva, il examina attentivement l’assiette, curieux des saveurs, puis goûta avec une prudence presque respectueuse.
Élise le regardait parfois en silence. Il y avait dans sa façon d’être là, entièrement présent à ce qu’il découvrait, quelque chose de profondément touchant.
Rien n’était banal pour lui ; chaque geste, chaque objet semblait mériter son attention entière, et cette qualité d’attention éclairait les choses les plus simples d’une valeur inattendue.
Ils parlèrent peu, mais sans gêne. Quelques remarques discrètes, des regards partagés, un sourire de temps à autre suffisaient à remplir l’espace entre eux. Le repas s’écoula dans une tranquillité douce, presque hors du rythme animé de la place.
Lorsqu’ils quittèrent la terrasse, l’air extérieur leur parut plus vaste. Ils marchèrent sans but précis, laissant la rue les porter.
La lumière avait changé ; le soleil descendait lentement et adoucissait les contours des bâtiments, des passants, de l’eau toute proche qui reflétait des éclats mouvants.
Par moments leurs bras se rapprochaient, se frôlaient à peine avant de s’écarter, sans que ce mouvement ait besoin d’être remarqué. Leur présence l’un à l’autre était devenue simple, presque évidente, comme si cette journée partagée avait tissé entre eux une proximité silencieuse.
Ils longeaient l’eau lorsque la façade d’un cinéma apparut sur leur droite.
— On pourrait entrer, dit Élise.
Il observa le bâtiment.
— Je vous suis.
Dans la salle, il s’assit, découvrant l’obscurité partagée et l’écran encore vide. Les images commencèrent.
Le mouvement lui était familier ; mais presque aussitôt un autre étonnement le saisit. Les images étaient nettes, fluides… et elles parlaient. Les voix sortaient de l’écran avec une clarté irréelle.
Il resta un instant figé.
Dans son temps, les films étaient muets, accompagnés parfois d’un piano incertain ; ici, les personnages parlaient, riaient, criaient.
Puis la couleur.
Visages, vêtements et décors apparaissaient dans des teintes naturelles, vibrantes, bien loin des images pâles ou teintées qu’il avait connues. Peu à peu, l’évidence comique l’atteignit, et un rire franc lui échappa.
Élise tourna aussitôt la tête vers lui. Le voir rire ainsi la toucha profondément. Leurs regards se croisèrent, complices, et ils retinrent ensemble un autre rire.
Leurs mains se frôlèrent parfois sur l’accoudoir commun, se retirant aussitôt.
Lorsque la lumière se ralluma, ils restèrent assis une seconde de plus que nécessaire, comme si sortir signifiait rompre l’espace particulier qu’ils venaient de partager.
Puis ils se levèrent presque en même temps et quittèrent la rangée.
Ils remontèrent l’allée sombre en silence, encore enveloppés de l’obscurité et des échos du film.
Autour d’eux, les spectateurs se levaient, murmuraient, retrouvaient leurs manteaux, mais ils semblaient marcher dans une bulle plus lente, comme si la légèreté de ce qu’ils venaient de vivre persistait entre eux.
Dans le hall, la rumeur du monde réel revint doucement — voix, pas, lumière — mais quelque chose du film demeurait encore dans leurs regards.
— J’ai aimé rire ainsi, dit-il. Cela allège.
Elle leva vers lui un regard encore éclairé de ce qu’ils venaient de partager et sourit.
Ils franchirent les portes vitrées et retrouvèrent l’air du soir.
La ville les reprit dans son mouvement ; les lumières s’allumaient peu à peu le long des façades, et le bruit plus ouvert de la rue remplaça la rumeur feutrée du cinéma. Ils s’engagèrent naturellement dans le flux des passants, puis retrouvèrent, presque sans y penser, leur marche côte à côte.
La nuit descendait doucement sur la ville, et les lumières se reflétaient dans l’eau, le long des quais. Ils ne parlaient presque pas. Le silence n’avait rien de vide ; il était rempli de ce qu’ils venaient de vivre côte à côte, de ces rires partagés, de ces gestes hésitants qui n’avaient pas encore trouvé de nom.
Élise sentait encore, dans son corps, la chaleur tranquille de sa présence à lui, et cette conscience la rendait à la fois légère et attentive à chacun de ses mouvements.
C’est alors qu’un bruit sec éclata dans la rue, quelque part derrière eux.
Adrien s’arrêta net.
Une fulgurance blanche traversa sa perception — non pas vue avec les yeux, mais ressentie de l’intérieur, comme un éclat brutal — et, pendant une fraction de seconde, le monde sembla se décaler, se rompre, comme si la réalité elle-même avait glissé hors de son axe.
Puis tout revint.
La rue.
Le soir.
Les lumières.
Élise devant lui.
Il resta immobile, le souffle suspendu, les sens encore accrochés à cette sensation d’arrachement qui persistait en lui comme une vibration sourde.
— Adrien ?
La voix d’Élise l’atteignit avec un léger décalage. Elle avait immédiatement perçu l’arrêt brusque, la tension soudaine dans son corps, et l’inquiétude montait déjà dans son regard.
Il cligna des yeux, cherchant à revenir dans le présent.
— J’ai entendu…, dit-il lentement, comme un choc. Et vu… un éclair. Très bref.
Elle se rapprocha d’un pas.
— Vous vous sentez bien ?
Il inspira plus profondément.
Le monde autour de lui avait repris sa cohérence, mais quelque chose demeurait déplacé en lui, comme si l’instant venait de laisser une trace invisible.
— Oui… mais cela m’a troublé. Nous devrions rentrer, dit-il.
Elle soutint son regard quelques secondes, lisant dans ses traits la perturbation qu’il cherchait à contenir.
— Oui, rentrons.
Ils reprirent la marche.
La ville continuait de s’assombrir autour d’eux, et la journée qu’ils venaient de partager restait suspendue entre eux , tandis qu’une inquiétude plus diffuse, encore sans forme, venait d’y tracer sa première fissure.

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