Chapitre XX

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Élise ouvrit les yeux avant même que l’alarme ne sonne. Elle resta allongée quelques instants, immobile, consciente du silence qui enveloppait l’appartement.

Depuis plusieurs jours, quelque chose avait changé entre eux. Ce n’était plus la tension brûlante de leurs confrontations, ni la proximité dangereuse des regards trop longs.

Elle se leva lentement et entra dans la salle de bain. Devant le miroir, elle observa son reflet avec une attention inhabituelle. Son visage semblait plus pâle que d’ordinaire, son regard plus fermé.

Elle ouvrit l’eau de la douche et laissa la chaleur couler longtemps sur sa peau, restant sous le jet plus que nécessaire, comme si le temps pouvait s’étirer sous la vapeur et retarder ce qu’elle s’apprêtait à faire.

Elle connaissait l’heure exacte.

Elle l’avait vérifiée la veille avec une minutie presque obsessionnelle.

08h17.

Plus elle y pensait, plus une pression sourde montait dans sa poitrine.

Si cela fonctionnait, elle aurait la preuve.

Elle pourrait le renvoyer.

Et elle devrait le faire.

Elle posa une main contre le carrelage pour se stabiliser. Elle avait peur de se tromper, mais elle avait encore plus peur d’avoir raison.

Lorsqu’elle coupa l’eau, le silence de la pièce lui parut brutal.

Dans la cuisine, Adrien était déjà debout. Il tenait une tasse entre ses mains, le regard tourné vers la fenêtre comme s’il observait quelque chose au-delà du paysage.

Il se tourna en l’entendant entrer.

— Vous êtes levée tôt.

— Oui.

Elle se servit un café pour occuper ses mains et éviter de croiser trop longtemps son regard.

— Camille m’a demandé de passer ce matin. Elle ne se sentait pas très bien ces derniers jours. Elle avait besoin de parler un peu.

Le mensonge sortit sans trembler, mais elle en sentit immédiatement le poids.

Il acquiesça simplement.

— Très bien.

Il ne posa pas d’autres questions, et cette absence d’insistance la troubla presque davantage qu’un interrogatoire. Il semblait avoir choisi de ne plus chercher au-delà de ce qu’elle lui donnait.

— Vous serez rentrée pour le déjeuner ? demanda-t-il néanmoins.

— Oui.

En passant près de lui pour prendre son sac, leurs épaules se frôlèrent brièvement. Il se redressa aussitôt, comme s’il s’imposait une distance supplémentaire.

— Soyez prudente.

— Je le serai.

Elle descendit l’escalier avec le cœur déjà trop lourd.

La route vers Verdun lui parut plus longue que jamais. Chaque panneau indiquant la direction réveillait en elle une tension qu’elle tentait de contenir. Elle conduisait mécaniquement, les mains crispées sur le volant, tandis que ses pensées revenaient sans cesse à cette minute précise qu’elle s’apprêtait à reproduire.

La pluie commença à tomber à la sortie de l’autoroute.

Fine. Régulière.

Presque discrète.

Elle sentit sa gorge se serrer. La coïncidence n’avait rien d’extraordinaire, et pourtant elle avait l’impression d’avancer vers quelque chose de déjà écrit.

Lorsqu’elle se gara sur le parking presque vide, ses mains restèrent accrochées au volant quelques secondes de plus. Elle fixa l’heure sur le tableau de bord.

Il lui restait quelques minutes.

Elle sortit de la voiture.

L’air froid la saisit immédiatement. La pluie glissait sur son visage, se mêlait à ses cheveux. Elle marcha vers le mémorial avec une lenteur involontaire, comme si chaque pas la rapprochait d’un point de bascule qu’elle n’était pas certaine de vouloir atteindre.

Elle s’arrêta à l’endroit exact.

Le même angle.

La même pierre.

Son cœur battait si fort qu’elle en sentait la pulsation jusque dans ses tempes. Elle consulta l’heure sur son téléphone.

08h16.

Elle inspira profondément.

Elle pensa à lui.

À son regard lorsqu’il parlait de ses hommes.

À la lumière qu’il avait décrite.

À cette sensation d’être rappelé.

08h17.

Elle leva la main.

L’hésitation fut physique. Son bras lui sembla plus lourd que d’habitude, comme si son corps lui-même résistait.

Puis elle posa la paume contre la pierre humide.

Le froid lui traversa la peau et remonta le long de son bras.

Elle attendit.

Les secondes s’étirèrent.

Elle crut sentir l’air vibrer autour d’elle, comme si quelque chose allait se fissurer. Elle retint son souffle, persuadée qu’au moindre mouvement le monde basculerait.

Rien.

Seulement la pluie.

Elle ferma les yeux et murmura :

— J’aimerais en voir un.

Sa voix tremblait dans le silence.

Rien ne se produisit.

Aucune lumière.

Aucun souffle.

Aucune déchirure dans l’air.

Elle ouvrit les yeux.

Le mémorial était intact.

Un tremblement la traversa, mais ce n’était plus la peur.

C’était le relâchement brutal d’une tension trop forte.

Elle retira lentement sa main.

Elle ne l’avait pas fait venir.

Elle n’était pas celle qui décidait.

Le soulagement fut profond.

Sur la route du retour, sa respiration retrouva peu à peu un rythme normal. La pression dans sa poitrine diminua. Elle se sentit plus légère, presque honteuse d’avoir imaginé qu’elle pouvait être la cause de tout cela.

Lorsqu’elle se gara devant l’immeuble, elle éprouvait un apaisement inattendu, comme si elle venait d’échapper à quelque chose qu’elle n’aurait pas su affronter.

Elle monta les escaliers plus détendue qu’en partant.

***

En entrant dans l’appartement, elle ne sentit rien d’anormal. L’air n’avait pas changé. La lumière était la même.

Adrien était près de la table, un livre ouvert devant lui.

— Vous êtes rentrée.

— Oui. Elle avait surtout besoin de parler.

Elle posa son sac et retira son manteau.

Il referma lentement le livre.

— Il s’est produit quelque chose ce matin.

Le soulagement se fissura aussitôt.

— Quoi ?

Il se leva et fit quelques pas dans la pièce.

— J’étais ici. Tout était normal. Puis, sans prévenir, la pièce a semblé s’éloigner. Ce n’était pas un souvenir, ni une pensée. C’était réel. J’ai vu une lumière très vive. J’ai senti la terre sous mes bottes, l’odeur de la poudre. J’ai entendu les tirs.

Il la regarda.

— J’y étais.

Son cœur se mit à battre trop vite.

— J’ai réellement cru que j’allais repartir.

Elle ne bougeait plus.

— Puis quelque chose m’a retenu. Comme si un lien invisible me tirait en arrière. Et tout s’est refermé.

Le silence entre eux était lourd.

— Je ne comprends pas ce qui a déclenché cela.

Elle comprenait.

Et la certitude la frappa si violemment qu’elle eut soudain du mal à respirer.

Ce n’était pas une coïncidence.

Ce n’était pas une faille.

C’était elle.

L’air sembla manquer dans la pièce. Élise resta immobile, les mains posées sur la table.

Elle n’avait pas seulement rencontré Adrien.

Elle l’avait fait venir.

— Élise ?

La voix d’Adrien la ramena brusquement au présent.

— Tout va bien ?

— Oui.

Le mot sortit trop vite.

— Vous n’avez pas l’air bien.

Élise eut un bref rire.

— Vous vous inquiétez pour moi maintenant ?

— Je demandais simplement—

— C’est nouveau, coupa-t-elle.

Le silence retomba aussitôt.

Elle détourna le regard.

Si Adrien était là à cause d’elle, alors tout cela ne dépendait pas du temps.

Cela dépendait d’elle.

— Nous devrions préparer le repas.

Adrien acquiesça.

Ils mangèrent face à face, presque sans un mot.

L’après-midi s’étira doucement. Adrien relisait certains passages des ouvrages accumulés sur la table. Élise faisait semblant de classer des notes déjà triées.

— Camille va mieux ? demanda-t-il finalement.

— Oui. Elle avait surtout besoin de parler.

— Très bien.

La discussion s’arrêta là.

La soirée s’installa sans véritable transition.

Le dîner passa presque en silence.

Ils restèrent ensuite dans le salon, chacun occupé à une activité qui ressemblait davantage à une manière de passer le temps qu’à un réel travail. Élise parcourait des notes sans les lire. Adrien observait parfois la rue éclairée par les lampadaires.

Ils parlaient peu.

À plusieurs reprises, leurs regards se croisèrent par hasard, puis se détournèrent aussitôt.

Quand elle se leva finalement pour aller se coucher, la soirée semblait avoir passé sans vraiment avancer.

— Bonne nuit.

— Bonne nuit.

La porte se referma doucement.

Adrien resta assis un moment, les mains jointes.

Il repensait à la lumière.

À la sensation d’être rappelé.

À cette force invisible qui l’avait retenu.

Il ne comprenait pas encore.

Mais il savait désormais que le moment approchait.

Et cette certitude rendait leur silence plus fragile.

Dans sa chambre, Élise entendait encore ses pas dans le salon. Le bruit discret du matelas qu’il installait. Le léger froissement des draps.

Puis le silence.

Un silence vivant.

Elle s’assit au bord du lit, les mains posées à plat sur ses cuisses. Elle attendit que le calme s’installe en elle.

Il ne vint pas.

Elle se leva, fit quelques pas, revint vers la fenêtre. La ville était paisible. Les lampadaires dessinaient des halos pâles sur le trottoir.

Il avait failli partir.

La phrase revenait en elle avec une netteté implacable.

Il avait réellement cru qu’il allait repartir.

Elle s’imagina l’espace d’une seconde à sa place : être arraché à un lieu sans comprendre pourquoi, sentir son époque se refermer sur soi, puis être retenu par une force invisible.

Une honte silencieuse la traversa.

Elle avait voulu tester.

Elle avait voulu savoir.

Elle avait joué avec quelque chose qui ne lui appartenait pas.

Elle s’assit à son bureau sans même allumer la lampe. L’obscurité lui paraissait plus honnête que la lumière.

Il ne pouvait pas rester.

La pensée ne lui fit plus mal comme avant. Elle la traversa avec une clarté froide.

Il n’était pas un homme perdu qu’elle devait sauver.

Il n’était pas un accident à réparer.

Il était un soldat. Un chef. Un homme lié à des vies qui dépendaient de lui.

Elle repensa à la façon dont son regard changeait lorsqu’il parlait de ses hommes. Ce n’était pas de la nostalgie.

C’était une responsabilité vivante.

Le retenir ici serait le diminuer.

Elle se leva doucement et ouvrit la porte de sa chambre sans bruit.

Dans le salon, la lumière de la rue dessinait une lueur douce sur le matelas. Adrien dormait sur le dos, les bras le long du corps. Même dans le sommeil, il gardait une posture droite, presque vigilante.

Elle resta longtemps dans l’embrasure de la porte.

Sa respiration était régulière.

Paisible.

Elle s’avança d’un pas, puis d’un autre, jusqu’à pouvoir distinguer les traits de son visage. Sans la tension, sans la retenue qu’il s’imposait en sa présence, il paraissait presque fragile.

Une vague d’émotion monta en elle avec une force inattendue.

Elle aurait pu s’habituer à sa présence.

À sa voix.

À cette manière qu’il avait de la regarder.

Elle sentit ses yeux se brouiller, mais elle ne pleura pas.

Son regard glissa vers la médaille qui reposait contre sa poitrine, visible sous le tissu de sa chemise.

Alors elle comprit.

Ce qu’elle ressentait n’était pas seulement de l’amour.

C’était la peur de revenir à sa vie d’avant lui.

Une vie plus simple.

Une vie plus vide.

Elle se redressa lentement.

Si elle l’aimait réellement, elle devait le laisser entier.

Pas à moitié présent.

Elle retourna dans sa chambre et alluma enfin la lampe.

Elle ouvrit son téléphone, consulta à nouveau les horaires du mémorial, la météo, les trajets possibles.

Une idée s’imposa progressivement.

Une dernière journée.

Pas une journée dramatique.

Pas une journée d’aveux.

Une journée vraie.

Elle voulait lui montrer des lieux qui comptaient pour elle : un parc au bord de l’eau où elle venait réfléchir lorsqu’elle doutait, une petite rue ancienne où les façades semblaient hors du temps, un café discret où l’on pouvait rester longtemps sans être pressé.

Elle voulait qu’il voie autre chose que la guerre.

Autre chose que la tension.

Autre chose que la responsabilité.

Elle voulait qu’il reparte avec un souvenir qui ne serait pas fait de boue et d’explosions.

La pensée lui serra la gorge.

Ce ne serait pas pour le retenir.

Ce serait pour l’accompagner jusqu’au seuil.

Elle resta longtemps à son bureau, à organiser mentalement cette journée, à imaginer leurs pas côte à côte, leurs silences, les choses simples qu’elle pourrait lui dire sans tout avouer.

Les heures passèrent lentement.

Elle tenta de s’allonger. Le sommeil ne vint pas immédiatement.

Elle écouta la respiration lointaine d’Adrien dans le salon. Chaque inspiration lui rappelait qu’il était encore là.

Vers l’aube, une paix étrange s’installa en elle.

Elle ne se battait plus contre l’inévitable.

Elle ne cherchait plus à retarder.

Elle avait choisi.

Elle l’aiderait à partir.

Et avant cela, elle lui offrirait une journée qui ne ressemblerait à aucune autre.

Une journée assez belle pour devenir un souvenir.

Peut-être même le plus doux de tous.

Un adieu.

Sans jamais prononcer le mot.

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