Chapitre XXIII

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La lumière du matin filtrait doucement à travers les rideaux de l’appartement. Elle glissait le long des murs encore silencieux, descendait jusqu’au parquet et venait éclairer le matelas installé dans le salon.

La ville n’était pas encore complètement réveillée. Derrière les vitres, on devinait seulement un murmure lointain, celui d’un monde qui recommençait lentement à bouger.

Adrien était réveillé depuis un moment.

Il n’avait presque pas bougé.

Élise dormait contre lui, le visage enfoui dans son épaule. Ses cheveux s’étaient répandus sur l’oreiller et sa respiration lente soulevait doucement la couverture.

Il la regardait.

Dans sa vie d’avant, les réveils n’avaient rien de paisible. Ils arrivaient avec le froid, les voix des hommes dans la cour, les bottes dans la boue. Le matin signifiait le mouvement, l’ordre, la vigilance. On se levait vite, on obéissait vite, et on n’avait jamais le temps de rester immobile.

Ici, le silence avait quelque chose d’irréel. Comme un instant suspendu.

Adrien passa doucement une main dans les cheveux d’Élise. Elle remua légèrement.

Il se pencha et posa un baiser dans son cou.

Élise frissonna.

Il recommença, laissant cette fois son souffle effleurer sa peau.

— Adrien…

Sa voix était encore pleine de sommeil.

Il sourit.

— Je suppose que vous devez vous lever.

Elle enfouit davantage son visage dans l’oreiller.

— Non.

— Si.

Il déposa un autre baiser dans son cou.

Elle soupira doucement.

— Vous faites exprès.

— Possible.

Elle finit par ouvrir les yeux. Pendant quelques secondes, elle resta immobile à le regarder, comme si la réalité revenait lentement à elle. Puis elle esquissa un sourire.

— Quoi ?

Il hésita un instant avant de répondre.

— Je pensais simplement que vous êtes très belle quand vous venez de vous réveiller.

Elle eut un petit rire.

— Vous dites ça parce que vous n’avez pas encore vu ma tête dans un miroir.

— Je suis sérieux.

Sa main glissa jusqu’à sa joue.

— Dans mon monde, les matins ressemblent rarement à celui-ci.

Il la regarda longuement.

— Alors j’essaie de m’en souvenir.

Elle se pencha et l’embrassa.

Le baiser était lent, doux, encore chargé de sommeil. Puis elle soupira.

— Bon…

Adrien leva légèrement un sourcil.

— Bon ?

Elle hésita un instant.

— Je vais devoir y aller.

Il la regarda quelques secondes avant de répondre calmement :

— C’est tragique.

Elle éclata doucement de rire.

Elle repoussa la couverture et se leva, complètement nue. La lumière du matin glissa sur sa peau tandis qu’elle traversait le salon.

Adrien la suivait du regard, silencieux.

Elle finit par se retourner.

— Pourquoi vous me regardez comme ça ?

— Parce que j’essaie de graver cela dans ma mémoire.

— Graver quoi ?

— Vous.

Elle rougit légèrement.

— Vous êtes impossible.

Puis elle disparut dans la salle de bain.

Sous la douche, l’eau chaude coula longuement sur sa peau tandis qu’Élise restait immobile, les yeux fermés, laissant la chaleur délier peu à peu les tensions accumulées dans son corps.

La nuit lui revenait par fragments : les gestes d’Adrien, la chaleur de ses bras autour d’elle, la manière dont il l’avait serrée contre lui avec cette intensité tranquille qui semblait venir d’un autre monde.

Un sourire passa lentement sur ses lèvres.

Mais presque aussitôt une autre pensée s’imposa à elle, plus lourde, plus réelle.

Il restait quatre jours.

Elle rouvrit les yeux sous le jet d’eau, consciente soudain que le bonheur était bien là, tout près d’elle, palpable encore dans sa mémoire… mais que le temps, lui aussi, était présent — silencieux, implacable — et qu’il continuait d’avancer.

Lorsqu’elle revint dans la cuisine, les cheveux encore mouillés et une serviette nouée autour du corps, l’odeur du café emplissait déjà l’appartement.

Adrien avait préparé la table. Le pain était coupé et les tasses fumaient doucement.

— Vous avez fait le café ?

— J’ai pensé que cela vous ferait plaisir.

Elle sourit et s’approcha.

Ils prirent leur petit-déjeuner tranquillement. De temps en temps, leurs regards se croisaient, comme s’ils essayaient de retenir ces moments simples avant qu’ils ne disparaissent.

Puis Élise se leva.

— Je dois m’habiller.

Quand elle revint quelques minutes plus tard, son manteau posé sur l’avant-bras, elle attrapa son sac près de la porte.

Adrien s’approcha d’elle.

Il passa ses bras autour de sa taille et l’embrassa longuement.

— Revenez vite.

— Promis.

Elle descendit l’escalier de l’immeuble et sortit dans la rue. Sa voiture était garée un peu plus loin ; elle marcha jusqu’à elle, ouvrit la portière et s’installa au volant.

Pendant le trajet jusqu’aux archives, ses pensées ne cessèrent de tourner.

Elle revoyait Adrien dans la cuisine, la manière dont il l’avait regardée juste avant qu’elle parte, ce regard silencieux qui semblait contenir bien plus de choses qu’il n’en avait dites.

Mais presque aussitôt une autre pensée revenait, plus lourde.

Le médecin.
Les appels.
Cette pression qui commençait à se refermer autour d’eux.

Elle serra un peu plus le volant.

Au fond d’elle, Élise savait que cette situation ne pourrait pas durer éternellement.

***

Aux archives, la matinée fut difficile. Elle tenta de se concentrer sur son travail, mais ses pensées revenaient constamment ailleurs, attirées malgré elle vers l’appartement, vers Adrien, vers ce qui les attendait peut-être déjà.

Thomas finit par s’arrêter devant son bureau.

— Élise.

Elle leva la tête.

— Oui ?

Il observa les feuilles devant elle.

— Je vais être franc.

Elle attendit.

— Tu n’es pas très concentrée ces derniers jours.

Elle soupira.

— Désolée.

— Ce n’est pas une question d’excuse.

Il désigna le dossier.

— Tu relis la même page depuis vingt minutes.

Elle baissa les yeux.

À ce moment-là, son téléphone vibra.

Elle regarda l’écran.

Une tension immédiate se forma dans sa poitrine.

Le nom du médecin s’affichait.

Thomas remarqua simplement le mouvement.

— Tu es souvent sur ton téléphone en ce moment.

Elle retourna l’appareil.

— Ce n’est rien.

Il la regarda quelques secondes.

— Si quelque chose ne va pas, tu peux m’en parler.

Elle hocha doucement la tête.

— Ça va.

À midi, elle descendit à la cafétéria et prit un sandwich qu’elle emporta jusqu’à une table près de la fenêtre, espérant qu’un moment de calme l’aiderait à reprendre pied dans cette journée qui lui semblait glisser entre les doigts.

Mais lorsqu’elle déballa le sandwich devant elle, elle se rendit compte qu’elle n’avait pas faim.

Son téléphone vibra de nouveau sur la table.

Le nom du médecin s’affichait encore à l’écran.

Élise resta quelques secondes à le regarder, immobile, consciente que répondre signifierait sans doute accepter d’entendre ce qu’elle redoutait déjà ; puis elle détourna finalement les yeux et laissa l’appel s’éteindre de lui-même.

Le reste de la journée lui parut interminable. Elle tenta bien de se concentrer sur son travail, d’ouvrir des dossiers, de lire des lignes entières sans en perdre le sens, mais son esprit revenait toujours au même point, à cette conversation qui approchait, à cette décision qui finirait forcément par tomber.

Lorsqu’enfin l’heure de partir arriva, elle ressentit un soulagement étrange, presque coupable, comme si quitter le bureau lui permettait d’échapper un instant à quelque chose qui la poursuivait déjà.

Elle rejoignit sa voiture et prit la route de l’appartement, laissant la ville défiler autour d’elle dans le flux familier de la circulation du soir, tandis que ses pensées continuaient de tourner inlassablement autour des mêmes préoccupations.

Le médecin.
La décision qui approchait.

Et puis, presque malgré elle, Adrien.

À cette simple idée, une hâte inattendue monta en elle, comme si le revoir était devenu la seule chose capable d’alléger un instant le poids de tout le reste.

Quand sa journée de travail fut terminée, elle se dépêcha de rentrer à l’appartement.

Elle ouvrit la porte de l’appartement et Adrien se leva aussitôt du fauteuil où il l’attendait.

— Bonne journée ?

Élise posa son sac sur la table et passa une main dans ses cheveux, comme pour chasser la fatigue.

— Longue.

Ils restèrent un instant à se regarder, ce bref silence où chacun semblait mesurer l’humeur de l’autre.

Puis elle dit doucement :

— Vous vouliez sortir tout à l’heure.

Adrien haussa légèrement les sourcils.

— Je l’ai évoqué, oui… mais j’ignorais que ma suggestion aurait un effet aussi immédiat.

Un léger sourire passa dans ses yeux.

— Dois-je comprendre que vous avez soudain décidé de m’accorder ma liberté ?

Élise attrapa son manteau sans quitter son sourire.

— Ne vous emballez pas trop, capitaine.

Elle l’enfila d’un geste rapide.

— Je vous emmène seulement prendre l’air.

Adrien la regarda encore une seconde, amusé par cette détermination inattendue.

— Voilà qui est presque inquiétant… vous êtes bien plus décidée que moi.

— Alors allons-y, dit-elle simplement.

Ils quittèrent l’appartement et descendirent ensemble l’escalier de l’immeuble.

La porte s’ouvrit sur l’air frais du soir, et la rue s’étendit devant eux dans la lumière douce des lampadaires tandis que la ville continuait de vivre autour d’eux, indifférente à ce moment simple où ils franchissaient côte à côte le seuil vers la nuit.

Adrien observait tout avec une attention tranquille : les voitures qui passaient, les vitrines éclairées, les gens pressés qui marchaient en regardant leurs téléphones.

Élise finit par glisser sa main dans la sienne.

— Pour être sûre que vous ne vous perdiez pas.

Adrien sourit légèrement.

Leurs doigts s’entrelacèrent.

Ils marchèrent lentement dans les rues animées.

Adrien regardait les vitrines, les lumières, les passants.

— Tout va vite, dit-il finalement.

— Oui.

— Beaucoup plus vite que dans mon époque.

Pendant qu’Adrien observait les vitrines, le téléphone d’Élise vibra dans la poche de son manteau.

Elle jeta un coup d’œil à l’écran.

Le numéro du médecin s’affichait encore.

Elle éteignit l’écran sans répondre et glissa sa main dans celle d’Adrien.

Ils continuèrent à marcher.

Ils passèrent devant une boulangerie encore ouverte. Une odeur chaude de pain et de sucre flottait dans l’air.

Adrien ralentit aussitôt et tourna la tête vers la vitrine.

— Cette odeur…

Il eut un léger sourire.

— Encore une de ces boulangeries dont vous m’avez parlé.

— Du pain, dit Élise.

Il observa la vitrine quelques secondes, visiblement intrigué par les rangées de pâtisseries.

— Votre époque semble prendre la pâtisserie très au sérieux.

Elle le regarda, amusée.

— Vous avez l’air de redécouvrir une cathédrale.

— Si toutes les cathédrales sentaient comme ça, je serais devenu un homme très pieux.

Élise éclata de rire.

— Venez.

La clochette tinta lorsqu’ils poussèrent la porte.

Adrien resta quelques secondes devant la vitrine, parcourant les pâtisseries du regard.

— J’ai l’impression que chaque génération a essayé d’améliorer la précédente.

— C’est possible.

Il désigna une tarte.

— Celle-ci, par exemple… elle a l’air presque trop élégante pour être mangée.

— Ne vous laissez pas intimider.

Élise acheta deux petites pâtisseries et les lui tendit en sortant de la boutique.

Lorsqu’ils se retrouvèrent dans la rue, Adrien observa la sienne avec un sérieux presque scientifique.

— C’est très… élégant pour quelque chose qui se mange.

— Goûtez.

Il prit une bouchée.

Son expression changea immédiatement.

— C’est incroyable.

Élise éclata de rire.

— Vous dites ça comme si vous veniez de découvrir un continent.

— Dans mon époque, ce genre de douceur est rare… et je crains que mes hommes ne m’auraient pas pardonné de la garder pour moi.

Ils continuèrent à marcher en partageant les pâtisseries, Adrien jetant encore de temps en temps un regard soupçonneux à la sienne, comme si elle pouvait encore lui révéler d’autres surprises.

La nuit était maintenant installée. Les lampadaires éclairaient les rues et la ville semblait plus douce.

Finalement, ils s’arrêtèrent devant un petit restaurant dont la lumière chaude se répandait doucement sur le trottoir humide. À travers les vitres, on distinguait les silhouettes des clients penchés sur leurs assiettes tandis que les conversations mêlées formaient ce murmure tranquille propre aux lieux où l’on reste longtemps.

Ils entrèrent et s’installèrent près d’une fenêtre.

La salle était simple mais chaleureuse. Une odeur de cuisine flottait dans l’air, et pendant un instant Adrien observa la pièce avec cette attention silencieuse qu’il portait à tout ce qui appartenait à ce siècle qui n’était pas le sien.

Le repas dura longtemps.

Adrien parla de Nancy.

Des matins où la ville s’éveillait lentement sous une brume froide, des marchés qui s’installaient sur les pavés encore humides, des marchands qui criaient leurs prix tandis que les chevaux tiraient les charrettes à travers les rues étroites.

Élise l’écoutait sans l’interrompre, attentive à chaque détail, comme si ces souvenirs faisaient apparaître devant elle un monde disparu.

— Est-ce que cela vous manque ? demanda-t-elle finalement.

Adrien resta silencieux un moment.

— Certaines choses.

— Lesquelles ?

Il réfléchit quelques secondes, puis répondit d’un ton calme :

— Le temps où l’on croyait que l’avenir serait forcément meilleur que le présent.

Élise baissa légèrement les yeux.

— Et ce n’est plus le cas ?

Adrien eut un sourire très léger.

— Après Verdun, on cesse de croire à beaucoup de choses.

Le silence qui suivit n’était pas lourd, mais chargé.

Puis Adrien ajouta doucement :

— Sauf à l’instant présent.

Il releva les yeux vers elle.

— Et quand il se présente… il faut savoir le reconnaître.

Élise soutint son regard.

Elle comprenait exactement ce qu’il voulait dire.

La soirée continua ainsi, tranquillement. Ils parlèrent encore un peu, puis moins, laissant les silences s’installer entre eux sans qu’ils deviennent gênants, comme si la nuit avait décidé de ralentir pour leur laisser davantage de temps.

Lorsqu’ils quittèrent finalement le restaurant, la ville était déjà plus calme.

Ils marchèrent côte à côte jusqu’à l’appartement d’Élise.

Lorsqu’ils entrèrent, Adrien referma la porte derrière eux et resta un instant immobile dans l’entrée, comme s’il mesurait le poids de ce moment.

Puis il prit doucement la main d’Élise.

— Il reste trois jours.

Elle serra ses doigts dans les siens.

— Alors ne dormons pas tout de suite.

Adrien la regarda une seconde, et dans ses yeux passa cette gravité tranquille qu’elle connaissait maintenant.

— J’ai survécu à Verdun…

Il marqua une très légère pause.

— et je crois que le plus difficile sera de vous quitter.

Élise sentit son cœur se serrer.

Elle ne répondit pas.

Elle posa simplement sa main sur sa joue.

Et cette nuit-là, une fois encore, ils oublièrent le reste du monde.

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