Chapitre 1.2

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Derrière Regarth les gardes n’en mènent pas large. Ils s’agglutinent au cul d’une charrette tirée par deux buffles. Le bois craque sous le poids de sa charge, les sabots des bêtes claquent les pavés d’ardoise. Dans le véhicule, la cargaison a été recouverte d’un large drap de jute crasseux.

Les jambes du potagiste s’agitent seules. Elles le guident jusqu’au parvis du grand arbre, là où Daren Kharveta et Gathal attendent déjà le retour du fils calamiteux. Aaro marche à travers le sentier pierreux, binette à l’épaule et le regard droit devant. Regarth descend de sa monture, se tient droit et fier tout en allant jusqu’à la charrette pour en soulever le drap.

Aaro n’entend pas distinctement ce qui se dit mais choisit de ne pas avancer plus malgré tout. Il n’en a pas besoin pour reconnaître un triomphe quand il en voit un. Les gardes frappent leur torse avec les deuxièmes phalanges de la main droite en guise de respect. Gathal affiche un sourire satisfait et le père impassible donne une accolade de circonstance à son fils. Une scène presque touchante, si l’on fait abstraction de la monstruosité que tiraient les buffles.

Une immense tête en pointe de flèche, garnie d’un sourire aride serti de centaines de petites dents effilées. Deux billes d’encre aux airs étonnés et six branchies externes au milieu de cette marre d’écailles grisâtres laisse peu de doute sur la nature de cette chose hideuse. Un troublesonge, une méchante saloperie vivant dans les zones humides des jungles. Capable d’hypnotiser les égarés et de s’insinuer dans les esprits pour les brouiller. Certain raconte même que le monstre est doué de parole ! Une fois sa proie psychologiquement brisée, l’animal n’a plus qu’à la dévorer tranquillement. Vu sa grande gueule, un enfant y passe sans aucun mal.

Aaro frémis. Même s’il n’apprécie pas Regarth, son goût pour la chasse a le mérite de débarrasser ces terres hostiles de ses bêtes les plus monstrueuses. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir partir Regarth des semaines, parfois des mois. Où va-t-il ? Personne ne le sait vraiment, il parcourt l’Haradhelion à la recherche de proies. Lorsqu’il revient enfin, c’est toujours avec un trophée macabre en guise de souvenir. Un jour peut-être aura-t-il massacré tous les plus grands prédateurs du territoire. Si ce jour finissait par arriver, Aaro pense que Regarth se sentirait bien seul, avec sa soif de sang et Thulisra – son esclave personnel – en guise de souffre-douleur.

Le chasseur enfourche sa monture et se dirige vers Aaro. Il se tient aussi droit et fier que le cocatrix de la basse-cour. Le jeune homme se redresse aussi. Ses yeux se fixent non pas sur le cavalier, mais sur son embûcheur. Aaro reste digne, il ne reculera pas même s’il ne peut s’empêcher de faire un pas de côté alors que la bête meurtrière s’arrête à côté de lui.

Il observe le moindre frémissement sur les écailles d’ébène verdi de la créature, de ses larges plaques chitineuses sur son robuste crâne jusqu’à sa large queue aplatie, parcourue de petites plumes carmines. Les cinq doigts par patte de l’animal se finissent en griffes capables de s’accrocher aux arbres comme d’éventrer un homme en armure de cuir. Mais c’est sa gueule béante armée de dents acérées et de crocs dignes des serpents qui inquiètent Aaro. La crête membraneuse sur le sommet de son crâne s’agite au rythme de sa respiration tranquille, tout comme son plumage de feu et ses souples antennes sur-nasales et sourcilières. Sous les plaques qui recouvrent sa grosse tête de tueur, l’embûcheur regarde Aaro de ses deux yeux jaunes aux iris contractés.

– Il ne t’a jamais apprécié, lâche simplement Regarth. Remarque, il n’est pas le seul.

Le jeune homme ne répond pas. Tous les muscles de son corps restent tendus comme la corde d’un arc bandée. Devant Regarth, il n’a jamais su trouver le ton adéquat pour lui rendre ses railleries. Inconstant, l’elfe pourrait lui trancher la gorge sur une tournure de phrase mal comprise. Quant à son animal, seuls les imbéciles oseraient lui tourner le dos. Le chasseur elfique observe le potager de l’esclave avec un rictus malicieux. Aaro s’attend à une nouvelle brimade aussi acérée que la voix qui la porte est sèche.

– Autre chose, Seigneur Regarth ?

– Non, tu n’as vraisemblablement rien d’intéressant à dire. Et puis tu as encore fort à faire. Ta guerre contre les nuisibles du jardin est capitale, comme chacun sait !

– Nous contribuons tous à notre niveau, Seigneur. Il y a ceux qui ont des armes et des armées. Moi, j’ai ma fourche et un couteau à champignons.

L’elfe pose les yeux sur le potagiste avec un air presque satisfait, ses sourcils s’élèvent discrètement.

– En fin de compte, il t’arrive d’avoir des remarques pertinentes.

L’embûcheur reprend sa route vers sa petite écurie qu’il occupe en solitaire, face aux bandes de culture des tomates. Lorsque Regarth est à la forteresse c’est à Aaro de subir le regard avide de sang de cet animal. Encore heureux que le palefrenier s’en occupe, car supporter cette bestiole face à lui toute la journée est déjà suffisant pour le jeune homme. Il a une trouille bleue de ce prédateur que les elfes les plus cinglés utilisent en guise de monture comme d’autres utiliseraient des khirinn.

Regarth descend de sa monture, saisi son harnais et la guide ainsi jusque dans son abri, lequel est accessible par une ancienne volière reconvertie en solide cage permettant à l’embûcheur de profiter du soleil en semi-liberté. Regarth y passe quelques minutes, à désarçonner lui-même son animal et à ranger son équipement alors que Aaro observe attentivement.

A rythme régulier, le jeune homme frappe sa binette contre une pierre, pensant que le bruit suffit à donner l’impression qu’il travaille, alors que ses yeux ne quittent pas Regarth. Une fois terminé l’elfe laisse son animal seul, caché dans l’écurie. Devant la grande porte de l’immense cage, Regarth tire sur le solide cadenas, comme pour s’assurer que la bête ne pourra pas s’évader.

Aaro est quelque peu rassuré. Le danger s’éloigne, et son animal de compagnie restera à distance. Du moins, le jeune homme l’espère.

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