Chapitre 3.2
Une pensée morbide, un éclair fugace. Les griffes de l’animal manquent de lui trancher la gorge. Aaro tombe à la renverse alors que l’embûcheur enrage. Il a manqué sa proie de quelques centimètres. Sa bave toxique écume de ses larges mâchoires serties de dents coupantes comme des silex. Seule la solidité de la cage a sauvé le jeune homme qui reste tétanisé alors que l’animal fulmine toujours face à son échec.
Tapis au fond du large trou d’eau de l’enclos, la bête a patiemment tendu son embuscade avec une intelligence inquiétante. Les antennes des embûcheurs leur servent à respirer, même planqué sous l’eau et la vase. Aaro l’avait oublié, erreur qui a failli lui être fatale.
Alors que la monture de Regarth s’éclipse, le jeune potagiste bondit. Il s’empresse de refermer le lourd cadenas comme il le mérite. Ses mains tremblantes s’y reprennent à trois fois pour effectuer ce geste simple, puis il se jette en arrière. Ses jambes le tiennent à peine, tout son corps glacé de sueur est en alerte alors que l’animal continu de le fixer, allongé sous son arbre.
Regarth… Quel fumier ! Ce salopard a fait exprès ! Il a joué la comédie en feignant de s’assurer qu’il avait bien fermer le cadenas. Mais pourquoi ? Pourquoi une haine si aveugle à son encontre ? Que lui a-t-il fait ? La simple existence de Aaro suffit-elle à gâcher la vie de cet elfe ? Ça n’a pas de sens, il n’est qu’un esclave, et lui le fils d’un seigneur des douze maisons. Pourquoi cet intérêt pour l’élimination d’un simple esclave ? Et si l’embûcheur s’était enfuit ? Il aurait pu tuer bien d’autres personnes, y compris des membres de la famille seigneuriale.
Aaro reste hagard, va se réfugier sous son arbre fétiche le ventre vide. Il y passe presque une demi-heure, prostré, à tourner encore et encore tous ces questionnements en lui en une tornade d’incertitude. Regarth l’a toujours rabaissé, humilié, dénigré. Pourquoi ? Est-ce parce qu’il est humain ? Sa haine pour les espèces inférieures serait-elle si déchainée ? Le cœur de Aaro bat toujours fortement sous ses côtes. Il en a oublié de manger.
Il se lève finalement avec la ferme intention de reprendre le travail. Ce n’est pas la première tentative de meurtre déguisé qu’il déjoue. Il y en aura d’autre, sans aucun doute. Chaque visite de Regarth à Faëdirnn se transforme en une angoisse sourde que le jeune humain ne contient que très difficilement. Heureusement ces visites sont de plus en plus rares et espacées avec les années.
Aaro déteste cet aspect de sa nouvelle vie. L’esclavage est une chose. Il est pratiqué dans un nombre incalculable de sociétés à travers le Mundum. Mais un tel niveau de haine et de mépris pour les êtres jugés impurs par les esclavagistes, il n’en a vu qu’ici en Haradhelion.
Son regard bleu unique se pose sur ce rebord de fenêtre où l’une des longue et fines jambes de Demoiselle Denesi balance dans le vide. Il ne l’a jamais vu aussi belle qu’à cet instant. Sa nouvelle couleur de cheveux est d’un blanc pur qui éclate de beauté sur la peau aux reflet gris-bruns délicats de ses fines épaules. Son petit buste jeune et plein de promesses se laisse deviner sous la légèreté de cette étoffe trop fine, et la fente qui laisse passer largement sa jambe gauche dans le vide invite Aaro aux rêveries les plus humides.
Le cœur du jeune homme se soulève, en autre chose. Il passe en ce jour de l’effort éreintant à l’angoisse, de l’angoisse à la terreur, de la terreur à l’alégresse. A cet instant, il oublie presque ses mésaventures, se laisse aller à la contemplation de cette vision enchanteresse qui ravit tous ses fantasmes.
Aaro divague entre les allées du jardin, un œil toujours aux aguets de cette fenêtre sur les rêves. Il se languit, rêvasse alors que son travail passe au second plan de ses préoccupations. Prit dans son élan savoureux, il attrape une large fleur aussi blanche que la chevelure de Demoiselle Denesi et y fourre son nez franc et droit avec gloutonnerie pour en humer le délicat parfum. Exquis.
Il renifle la fleur avec excès, jusqu’à ce que le pollen vienne chatouiller les muqueuses de son nez. Aaro tente de retenir un éternuement une fois, puis se laisse aller à la seconde tentative. Il y va de bon cœur, le souffle lui sortant autant du nez que de la bouche en un vent salvateur.
Mais le vent éventre son potager. Il continue sur une bonne cinquantaine de mètres en crevant les jardins d’agrément de la forteresse avant d’aller fracasser le mur d’enceinte nord. Dans un orchestre apocalyptique, la muraille s’écarte sous le choc et laisse le souffle fracasser les arbres de la jungle sur quelques mètres encore. Le petit potagiste est propulsé en arrière par la violence de son propre éternuement. Comme une vulgaire poupée de chiffon, il s’écrase au sol.
Alors qu’une timide musique de complainte se dessine après la tempête, il reste là, gisant à terre. Aaro reste abasourdis, le goût ferreux du sang coulant dans sa gorge, alors que les gardent s’agitent autour de lui en un essaim apeuré.

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