CHAPITRE 3 : LE DEUIL

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Jeanne avait fait des cauchemars pendant longtemps. Elle n’avait jamais imaginé la réalité des coups portés sur un corps et devant celui de son frère, elle comprit que la violence pouvait effacer un visage. Les arcades sourcilières fracassées, les pommettes explosées, sa lèvre tuméfiée laissant entrevoir la chair ensanglantée, elle avait eu du mal à le reconnaître. Son visage était méconnaissable. Ils l’avaient défiguré. Elle eut quelques soubresauts, avant de mettre sa main devant sa bouche pour ne pas vomir.

Elle était alors restée prostrée. Pas de cri. Pas de larme. C’était l’officier de police judiciaire qui avait dû la faire sortir de la pièce. Ce ne fut qu’en entendant le hurlement guttural de sa mère, étendue sur ce corps inanimé, qu’elle réalisa. Elle aurait voulu courir vers elle, mais ses jambes ne la tenaient plus.

Tout était ensuite allé très vite, bien trop vite. Il avait fallu déposer plainte.

L’officier lui proposa d’abord quelque chose à boire. Puis il l’emmena dans un bureau où son père les rejoignit. Ils n’avaient pas eu le temps ni pour un mot ni même un regard. Et ce fut quand il la prit dans ses bras que Jeanne s’écroula.

Ils durent répondre à une kyrielle de questions qui leur paraissaient dénuées de sens. Mais de toute façon, plus rien n’avait de sens.

Son passé, ses amis, son orientation sexuelle, son appartenance à des groupuscules, ses idées politiques, tout fut passé au crible, et dans la froideur de cet interrogatoire, chaque fragment de sa vie, chaque détail étaient disséqués. Cela leur parut interminable. Parfois, à peine déguisées, les mêmes questions revenaient. Ils étaient éreintés, tout devenait confus. L’officier considéra qu’il avait assez d’éléments et les libéra. La journée avait été suffisamment difficile. Inutile d’en rajouter, d’autant que le plus dur restait à venir : il faudrait l’annoncer à la famille, aux amis. Il les reconvoquerait dans les prochains jours.

Ils sortirent du commissariat, hébétés. Son père, les yeux rougis, le visage fermé, tentait de faire bonne figure pour soutenir sa mère. Ils étaient dévastés. Jeanne comprit vite que ce serait à elle de s’occuper des obsèques. Sa mère n’en aurait pas la force. Son père ferait le lien entre les deux. Et puis… c’était elle. C’était évident. C’était bien plus qu’un frère qu’elle avait perdu. Son alter ego.

La cérémonie fut sobre. Elle avait choisi avec soin chacune des musiques et des photos. Des fleurs de lilas blanches et roses emplissaient la salle, ce parfum qu’il aimait tant. Tous ses amis étaient là. Les plus intimes, rassemblés autour du cercueil, saisirent une poignée et avancèrent lentement dans l’allée. Un dernier hommage. Silencieux. Jeanne les fixait un à un, la mâchoire serrée. Elle sentait une colère gronder, une colère irrationnelle et pourtant elle savait qu’aucun d’entre eux n’était responsable. Malgré tout, une part d’elle aurait voulu que ce soit l’un d’entre eux qu’on enterre à sa place. Les derniers brins jetés résonnèrent comme leur ultime adieu. Du moins, c’était ce qu’ils avaient cru.

La gendarmerie les convoqua une dernière fois. D’une voix mesurée, l’officier leur expliqua qu’en matière de rixe, il était rare de pouvoir identifier formellement les agresseurs, qu’ils devaient se préparer à ce que l’enquête n’aboutisse pas et que l’affaire pouvait être classée sans suite. Jeanne serra les poings, fixa son père les yeux pleins de rage : ils sentaient qu’ils le perdaient une seconde fois.

Il leur fallut du temps pour accepter l’idée que le responsable ne serait probablement jamais retrouvé et jugé, qu’il pourrait mener sa vie comme bon lui semblait. Et qu’il recommencerait. L’éventualité de cette impunité les répugnait. Jeanne s’était sentie impuissante, mais elle ressentait le besoin d’agir. Dans un premier temps, elle avait tenté de collecter des informations en regardant des reportages télévisés, en découpant des articles et des photos dans les journaux. Elle espérait y trouver des indices, des preuves. Travail titanesque dans lequel elle se noyait. En réalité, ce qu’elle cherchait, c’était une échappatoire. La douleur était trop vive.

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