Chapitre 4.3

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Hel avait plongé son regard dans celui de son amant. L'ivresse la transformait en naufragée dans l'immensité de ces prunelles bleues. Pendant des années, elle avait été un être de ténèbres, enfermé dans une prison d'obscurité. À présent, elle était une simple femme étreinte par des bras amoureux, étendue sur la terre des hommes dont elle avait si longuement rêvé. Bien qu'au fond, elle sût pertinemment que Helheim restait sa demeure et que sa difformité n'avait été gommée que pour un temps seulement, son bonheur n'était pas un mensonge. Sans doute n'allait-il être qu'éphémère mais son souvenir, lui, perdurerait au-delà des siècles. Elle était fière de pouvoir aimer de tout son cœur et de ne pas faire semblant.

Dag s'était allongé à ses côtés et lui tenait la main. Son torse nu révélait une peau claire sur laquelle venait se refléter le diadème bleu de la lune. Ses cheveux légèrement bouclés lui retombaient sur le front et les épaules. Du bout des doigts, il effleurait la pointe d'un sein de son aimée, dessinant sur celui-ci d'évanescentes arabesques.

« C'est difficile à croire. »

Il avait brisé le paisible silence qui s'était instauré.

« Je ne savais ce qui me manquait ni où je devais le chercher jusqu'à ce que cette voix me mène à toi.

— Tu veux parler de celle de ton étoile ?

— Oui, elle a beau m'avoir contacté à travers un rêve, ses paroles se sont révélées tellement justes. Sans elle, je ne t'aurais pas rencontrée. Je ne connaîtrais pas ton nom. Après un temps d'arrêt, il reprit : quel idiot ! Je l'ignore toujours. Ce n'est pas grave. Je ne veux pas te forcer.

Hel devait-elle lui mentir ou continuer à taire sa véritable identité ? Comment réagirait-il s'il découvrait, brusquement, que celle qu'il aimait n'était autre qu'une monstrueuse iotun ? Et puis, il y avait aussi la menace qu'Odin faisait planer au-dessus de leur tête. On racontait que le Père des dieux avait des yeux et des oreilles partout. D'ailleurs, qui pouvait être sûr que l'un de ses émissaires n'était pas tapi dans l'ombre, à les observer sournoisement ? Le dilemme était ardu : elle pouvait choisir de rester silencieuse et ainsi compter sur la patience de son amant ou se faire passer pour quelqu'un d'autre et apaiser la curiosité de celui qui - elle en était persuadée - allait à jamais changer son existence. Qu'était un petit mensonge en comparaison des nombreux autres moments qu'ils pourraient passer ensemble ? Oui, cette solution semblait la meilleure. Elle allait lui donner un faux nom et prétexterait un départ soudain. Plus tard, et autant de fois qu'ils le désireraient, elle reviendrait en Midgard et irait retrouver Dag, dissimulée sous ses allures de fermière aux traits tendres. De cette façon, elle pourrait continuer à l'aimer sans se risquer à tout lui avouer, sans se risquer à lui montrer son vrai visage et à le perdre pour toujours.

« Je m'appelle... », commença-t-elle.

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. Les mains de Dag commencèrent à tomber en poussière. Sa peau s'effritait pour se changer en une multitude de grains de sable que les airs emportaient au loin. Une grimace d'incompréhension écorcha sa beauté tandis que ses membres disparaissaient lentement.

« Que m'arrive-t-il ? », se lamenta-t-il, cherchant désespérément auprès de la jeune femme la réponse qu'il ne pouvait apporter lui-même à cette question.

Hel était totalement désarmée. Quand elle tenta de le saisir par le bras, elle ne réussit qu'à le blesser un peu plus. Tel un morceau de bois rongé par les vers, l'épaule tomba en morceaux. Quelle était donc cette sorcellerie ? Quelle était cette force invisible capable de balayer l'existence d'un dieu en un simple souffle ?

« Aide-moi ! Je t'en supplie ! », hurlait Dag, littéralement consumé par ce sombre pouvoir.

Transformé en minuscules cendres grises, tout son corps retournait au Néant. Le trou béant qui dévorait son torse remonta peu à peu jusqu'à son visage. Là, il attaqua la mâchoire et se propagea le long des joues du fils de Nott, le défigurant horriblement avant de l'engloutir.

C'était fini.

Hel était désemparée de n'avoir rien pu faire. Son amant, anéanti par un mal indéfinissable, venait de disparaître sous ses yeux impuissants. En une poignée de secondes, tous ses rêves avaient été balayés par un vent assassin, un vent qui s'était pourtant fait des plus doux, une minute auparavant. En un instant, elle avait perdu ses illusions mais aussi son seul et unique amour. La petite chandelle qui s'était allumée au fond de son cœur froid et obscur venait de disparaître. À tout jamais.

« Mon nom... Mon nom est Hel », murmura-t-elle, la voix pleine de sanglots.

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