17 - Lorsque la magie s'arrête...
Charles est toujours sur un nuage mais la vie reprend vite son cours. Catherine s'est échappée avec son mari sans un regard pour les convives, mais la fête continue. Margot lui lance alors un sourire radieux, puis se lève pour aller aux latrines. Charles la regarde partir, heureux de l’avoir rencontrée, heureux d’avoir encore pu échanger un baiser avec elle. Il voit aussi le regard de Philippe un peu plus loin qui suit des yeux la jeune femme qui s’éloigne. Charles n’aime pas ce regard prédateur qu’il lui lance. Mais son attention est vite détournée car Renau, le châtelain et son frère, le Père Grégoire, viennent le trouver pour le féliciter.
« Eh bien, jeune homme, vous avez du talent ! Il faudra venir nous en faire profiter au château ! »
« Oui, mon frère a raison. Je ne me doutais pas que le petit Charles, le gamin sérieux du Monastère, avait ce talent en lui… »
Charles rougit et ne sait que répondre. Melvin prend alors la parole :
« Dès que je l’ai croisé, j’ai senti qu’il avait la Lumière en lui. Elle n’a fait que se révéler à vous aujourd’hui. J’espère que vous le laisserez continuer à la pratiquer. Il a encore besoin de se former ! »
« Oui, il faudra voir ce qu’on peut faire. Et en parler à sa mère, Sylvie. » Le Père Grégoire sourit. Il allait rajouter quelque chose mais Renau l’entraine à nouveau vers la table. Il fait un signe à Charles qui le regarde partir, l’esprit tout excité à l’idée de se former davantage à la musique. Il veut partager ça avec Margot et la cherche du regard, mais elle n’est toujours pas revenue. Il se demande où elle est et décide de partir à sa recherche.
Il sort de la salle de banquet et sent tout de suite le froid des autres pièces du château l’enserrer de manière inquiétante. Il remarque l’agitation qui règne avec tous les serviteurs d’Aymeric qui courent dans tous les sens, les bras chargés de victuailles le plus souvent. Mais pas trace de Margot. Il se demande où elle a pu disparaitre. Le château est grand et il continue de l’explorer, baissant la tête souvent pour passer sous les murs de pierre entre deux pièces. Personne ne l’arrête. Personne ne fait attention à lui. De toute façon, avec la quasi obscurité qui règne, personne ne doit vraiment le voir.
Au détour d’un couloir, il se rend compte qu’il est presque revenu à la salle de banquet. Et dans une petite salle sur le côté, une sorte de bibliothèque ou de bureau, il entend des voix. Il reconnait celle de Philippe…
« Tu ne peux pas me fuir tout le temps… Tu le sais que je peux te faire faire ce que je veux… »
« … »
Charles écoute, intrigué. Il n’entend pas la réponse prononcée trop bas. Il devine juste un sanglot.
« Pourquoi tu pleures ? Qu’est-ce que tu lui trouves à l’autre ? Il n’est même pas noble ! Et c’est pas parce qu’il joue un peu de flute que ça fait de lui quelqu’un de si exceptionnel que ça ! N’importe qui peut jouer de la flute… »
Charles comprend qu’on parle de lui et se demande avec qui Philippe est en train de parler. Il se rapproche un peu.
« Charles, il est bon, il a du cœur, quelque chose que tu n’auras jamais ».
Charles n’a pas le temps de réaliser que c’est Margot qui parle, qu’il entend le bruit d’une gifle. Il ne se contrôle alors plus et entre, en furie, dans la pièce. Ce qu’il voit le remplit de colère : Margot est là, le haut de la robe déchirée, à genoux devant Philippe qui lui maintient les mains. Il a baissé son pantalon et Charles voit l’excitation dans laquelle le met la situation.
« Philippe, laisse la tranquille ! »
Philippe se retourne et sourit méchamment.
« Tiens, voilà le chevalier servant, celui qui drague car il croit que sa flute est mieux ou plus grosse que la mienne. »
Philippe, visiblement très alcoolisé, ponctue sa phrase d’un petit ricanement. Charles sent sa colère monter encore. Il voit Margot avec la trace des doigts de son ami sur sa joue. Elle a ses mains contre sa poitrine pour couvrir sa nudité. Charles n'en revient pas que son ami ait pu la violenter à ce point. L'alcool n'explique et ne justifie pas tout.
« Laisse la partir ou alors… »
Philippe lui lance un nouveau regard mauvais :
« Ou alors quoi ? Qui c’est le futur seigneur, ici ? Ce n’est pas toi, le gamin paumé du monastère, qui va me dicter ce que je peux ou ne peux pas faire, quand même ! Retourne jouer du pipeau et laisse moi faire ce que je veux de cette catin qui s'offre au premier venu ! »
Charles réagit alors immédiatement. Sans réfléchir, il se jette sur Philippe et lui assène un grand coup de poing en plein dans le menton. Sous l’effet de l’uppercut, Philippe lâche Margot et s’effondre par terre, complètement sonné par le coup reçu. Charles attrape la main de Margot et l’entraine rapidement avec lui pour la sortir de ce piège.
Margot le suit en tenant ce qu'il reste de sa belle robe rouge. Charles a l'impression de ne plus sentir sa chaleur, de ne plus sentir la Lumière quand il lui prend la main. Ils se rendent en courant dans une autre pièce du château.
Margot est en pleurs. Charles essaie de la réconforter en la prenant dans ses bras, mais elle le repousse… Il a clairement l'impression qu'elle ne veut aucun contact sur elle, qu'elle est encore sous le choc de la giffle reçue et de la violence dont a fait preuve Philippe. Charles se retrouve impuissant à ses côtés.
« Merci Charles, mais laisse-moi. J’ai besoin d’être seule… Ca va aller maintenant, je vais rentrer à l’auberge… Retourne au banquet et préviens mon grand-père s’il te plait… »
« Mais qu’est-ce qu’il t’a fait ? J’ai envie de t’aider. »
« Je ne veux pas en parler, Charles… Va prévenir Melvin, s’il te plait ! »
Charles est désespéré de la voir comme ça. Il la regarde sangloter sans pouvoir rien faire. Un peu déboussolé, il retourne à la salle du banquet et informe en quelques mots Melvin qui part immédiatement rejoindre sa petite fille. Charles a l’impression que cette journée marque la fin de son enfance et que la magie s'est arrêtée brusquement dans le froid d'une petite pièce du château.

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