I - L'abandon laisse place à l'espoir

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Il était parti.

La dernière chose qu’il avait laissée flotter dans l’air, avant de franchir le seuil, sa valise en main, c’était cette phrase, cette phrase déchirante : « je t’aime ». Et je le haïssais pour cela.

Il avait prononcé cette phrase comme on jetterait une rose au visage, et s’insinuait alors en moi, le goût traître d’un poison sucré.

Comment osait-il ? Comment pouvait-il prononcer cette phrase mille fois répétée au creux de ces trois années, et la laisser résonner encore, en guise d’adieu ?

C’était une trahison, la plus cruelle de toutes. Le sol s’écroulait sous mes pieds. J’étouffais. Mon cœur, fou de douleur, menaçait de s’arrêter à chaque battement. L’air refusait d’entrer dans mes poumons.

Vivre sans lui n’avait plus de sens, plus de contour. Reviens, je t’en supplie. Ne m’abandonne pas. Reviens…

Les jours qui suivirent furent une longue agonie. Je n’étais plus qu’un spectre, l’ombre pâle d’une femme qui avait aimé trop fort. Je me laissais sombrer, figée dans mon lit, le ventre creux, les yeux noyés et bouffis.

Mes larmes s’écoulaient jusqu’à tarir mes forces, et pourtant la douleur restait, immense, carnivore, jusqu’à déchirer la moindre parcelle de mon être. C’était comme si chaque cellule se fissurait en silence, comme si mon corps lui-même refusait d’accepter l’absence. Même ma chair criait. Mon sang se révoltait, hors de toute logique. Mon estomac, enragé, rejetait toute nourriture, alors je cessai simplement de lui en donner. Je me laissais dépérir, comme une flamme qui vacille, refusant d’admettre qu’elle s’éteint.

Mon esprit refusait de comprendre. Sous le choc, il tournoyait, s’emmêlait, tissait et détissait sans fin le fil de cette histoire, sans parvenir à le dénouer. Rien n’avait de sens. Non, on n’abandonne pas un être qu’on aime comme on claque une porte. Qui fait cela, sinon un lâche ? Sinon un cœur fuyant, incapable de faire face aux tempêtes, incapable d’aimer jusqu’au bout de la douleur ?

Dans le vacarme de mes pensées, tandis que tout semblait s’effondrer, subsistait malgré moi un mouvement, presque imperceptible, vers la vie.

Alors je me contraignais. Je forçais mes mains à nourrir mon corps, je forçais mes gestes à conserver une apparence de soin, comme une marionnette animée par un fil trop ténu. Mais tout avait perdu de son éclat. Les couleurs du monde s’étaient ternies, comme recouvertes d’un voile de cendre. Les saveurs s’étaient effacées de ma bouche, les sons de mes oreilles. Plus rien ne vibrait. Pourtant, quelque part dans ce désert, une voix murmurait qu’il fallait avancer. Que, même blessée à vif, même amputée de ma lumière, je devais mettre un pied devant l’autre. Car la vie, indifférente à nos drames, poursuit toujours sa route. Et je n’avais d’autre choix que de la suivre.

Et puis...j’avais trop donné pour consentir à me détruire. Après tout ce que j'avais laissé de moi dans cette histoire, il n’était pas question de m'éteindre.

Ma force ne tenait pas seulement à ce pas posé devant l’autre, ni à ce souffle arraché au néant pour continuer de vivre. Non, elle venait d’ailleurs. Elle naissait dans ce choix incandescent : celui de laisser la douleur m’embraser. De ne pas lui tourner le dos, de ne pas la bâillonner, mais de la laisser m’envahir, résonner dans ma chair, graver ses cicatrices dans mon âme. Je choisissais de marcher à travers l’orage, d’ouvrir grand mes bras sous la pluie de feu.

Chaque larme était un torrent, chaque frisson un séisme, chaque sanglot un gouffre dans lequel je tombais, mais que je choisissais de traverser. Car je savais : l’eau du chagrin, si elle m’engloutissait, finirait aussi par me purifier.

Fini la fuite, fini les murs dressés contre l’indicible. Je plongeais dans mes abîmes comme on plonge dans une mer noire et sans fond. Les démons hurlaient, les ombres me griffaient, mais je ne reculais pas. Je laissais leurs cris résonner en moi jusqu’à ce qu’ils se brisent d’eux-mêmes dans l’écho de mes ténèbres.

Quelque chose en moi se sacrifiait. Mon corps payait le prix du lien rompu, saignant l'absence, il se défaisait en silence. Mais je restais debout.

C’est ainsi que je survivrais : en devenant le champ de bataille, en laissant la souffrance me traverser jusqu’à se consumer, jusqu’à ce que de ses cendres jaillisse un jour une aurore. Et alors, pour la première fois, je ne me suis pas recluse dans ma tour d’ombre. Pour la première fois, j’ai laissé mes doigts frôler les mains tendues, comme si elles étaient des cordes de lumière jetées vers moi. Pour la première fois, ma voix, qui n’était jusque-là qu’un murmure enseveli, s’est éveillée : j’ai prononcé, j’ai confié, j’ai parlé. Et mes mots, au lieu de se briser dans le vide, se sont déposés dans d’autres cœurs attentifs. On m’a écoutée comme on recueille une prière, on m’a soutenue, encouragée, et je me suis remise en mouvement, comme guidée par une étoile invisible.

Alors, sur ma route, des âmes ont émergé, comme surgies d’un conte ancien. Des êtres dont la rencontre semblait écrite avant même que je ne les voie. Je les reconnaissais au premier contact, comme si un fil secret m’avait toujours reliée à eux. J’ai laissé mon instinct gouverner mes pas, et il me menait à ces présences qui semblaient m’attendre depuis l’aube du monde.

Et puis il y eut lui. Un être fait de sensibilité et de feu, un homme qui portait dans ses yeux l’éclat d’un artiste et dans son souffle la vérité la plus nue. Il n’avait pas peur, car lui aussi avait traversé l’enfer des flammes, et en avait gardé non pas la cendre, mais la braise vivante. Là où d’autres auraient fui mes abysses, il a choisi de rester. Il s’est tenu à mes côtés comme un gardien invisible, prêt à me tendre ses mains lumineuses dès que je serais prête à les saisir.

Il était comme une magie offerte, une grâce discrète, une force venue d’ailleurs. Un compagnon d’âme qui m’apprenait qu’il est possible de renaître, et que parfois, la vie envoie des éclaireurs pour nous rappeler que le merveilleux existe encore. Et alors, un fil invisible s’est tissé entre nous, fragile et lumineux, comme une danse de flammes jumelles dans l’ombre d’une pièce silencieuse. Je lui ai confié mes douleurs, mes cicatrices encore fraîches, mais aussi les bourgeons tremblants de mes petites victoires intérieures, éclats de lumière fragile sur un chemin de brume.

Il a répondu en miroir, déposant devant moi les reflets de ses propres épreuves, ses blessures anciennes, mais aussi la force polie par le temps et l’ardeur de son avancée sur ce sentier incandescent que nous foulions tous deux, différemment mais parallèlement. Nous avons partagé nos élans, nos passions, nos visions de l'univers, deux palettes de couleurs et de songes, si différentes, et pourtant complémentaires, s’entremêlant pour peindre une fresque plus vaste que nos solitudes.

Chacun offrait à l’autre ses lunettes invisibles, et à travers ces verres secrets, nous découvrions des paysages intérieurs insoupçonnés. Je voyais le monde à travers ses yeux, il s’immergeait dans le mien. De cette offrande réciproque est née une transparence rare, cristalline, comme un diamant posé entre deux âmes : la sincérité pure, sans fard, sans masque, sans mur. Elle n’avait besoin ni de mots, ni de bruit, ni d’effort. Elle était là, lumineuse et tranquille, comme si elle avait toujours existé, attendant seulement d’être reconnue.

C’en était vertigineux, bouleversant. Comment ne pas s’incliner devant une âme ainsi dénudée, délicate et vibrante ? Comment ne pas être happée par ce miracle d’authenticité, tel un trésor secret découvert au détour d’une nuit profonde, où seules la lune et les étoiles veillent sur les âmes sincères ?

Cela m’a émerveillée, de sentir mon cœur s’ouvrir à nouveau, après tant de tempêtes, de trahisons, de nuits abandonnées à la solitude. Comment pouvais-je, après tant de cendres et de ruines, laisser à nouveau mes flammes danser au vent ? Comme si chaque blessure, chaque silence, chaque éclat de mes douleurs passées avait tissé un chemin secret, une constellation invisible qui me conduisait vers lui. Tout ce qui était arrivé semblait murmurer, comme une caresse : « Pour que tu renaisses. Pour que tu sois enfin toi. »

Et lui… comme un astre capable de refléter la lumière cachée en moi, celui qui fait jaillir les couleurs les plus éclatantes de mon âme. Comme il était aisé de déposer mes défenses, de laisser mes murailles s’effriter, de me tenir nue devant lui, toute entière, sans masque ni artifice. Et cette fragilité offerte, loin de l’ébranler, l’a invité à faire jaillir la sienne.

Ses barrières, une à une, se sont effacées, révélant une lumière que je n’avais jamais vue.

Et moi… moi je n’ai pu que m’incliner devant cette réciprocité, sentant mon cœur s’ouvrir davantage, vibrant d’un désir nouveau de l’aimer, intensifié par cette danse silencieuse de confiance et de vérité.

C’est là que l’espoir, ce fragile éclat qui subsistait encore en moi, a germé, s’est étiré vers la lumière, et s’est épanoui comme une aurore douce dans l’obscurité de mon cœur.

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